Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Houellebecq et ongles sur « La Carte et le territoire » de Lévy

Publié le 20/01/2011 à 19h08

Après « Les Petits “, voici le nouveau cas d’homonymie littéraire : ‘La Carte et le territoire’, prix Goncourt 2010 de Michel Houellebecq et recueil de nouvelles publié à compte d’auteur en 1999 par Michel Lévy, et réédité par les Editions 93, fondées par Alexandre Ounadjela, blogueur sur Rue89.

Cette fois-ci, les deux livres ont également des couvertures très proches.

Qui vole qui ?



‘La Carte et le territoire’ de Michel Lévy.

Pour Michel Lévy et les Editions 93, c’est clair, Flammarion n’avait pas à reprendre le titre de son recueil de nouvelles, déposé à la BNF. Pourtant l’éditeur du Michel Houellebecq l’a envoyé paître :

‘ Le titre, association de deux mots de langue courante, n’est pas original au sens du droit d’auteur et ne peut donc recevoir de protection juridique dans le cadre que vous invoquez. ’

Réaction de Michel Lévy :

‘ Michel Houellebecq a peut-être l’attention de millions de personnes et des médias, mais cela ne lui donne pas pour autant le droit de s’approprier le titre de mon livre... ’


L’affaire a également agacé Alexandre Ounadjela, un petit éditeur. Lévy et lui ont ainsi décidé de republier le recueil de nouvelles. Ce sera fait vendredi. Kounadjela ne cache pas son désir de faire un coup :

‘ L’objectif est de relancer le débat, étouffé, sur la question des droits d’auteur. Notamment en ce qui concerne le titre et sa protection juridique.

On a vu avec La Carte et le territoire’ que les limites du système étaient allègrement franchies par la grosse machine Flammarion, au détriment d’un ‘tout petit’ qui se voit dépossédé de sa création. ”

De son côté, Teresa Cremisi, PDG de Flammarion, considère aujourd’hui encore que le livre de Lévy “ n’avait pas été publié à l’époque, juste déposé à la BN d’après ses propres déclarations ”.

Effectivement, ce dernier n’a pas fait ce que beaucoup d’auteurs font pour protéger complètement leur œuvre : un dépôt à la Société des gens de lettres (SGDL). Pour Teresa Cremisi, “ il s’agit ici d’une première publication et non d’une réédition ”.

Titre pour titre, couverture pour couverture

Concernant “ La Carte et le territoire ” de Michel Lévy, c’est la couverture qui n’a pas fini de faire jaser : elle est similaire à celle du livre de Houellebecq, le nom de l’auteur en moins. Les polices de caractères sont proches, la couleur de la couverture et la composition de celle-ci également.


“La Carte et le territoire” de Michel Lévy, en 1999.

Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle, est formel :

“ Ils font une erreur : on est sur le terrain de la concurrence déloyale. ”

Il faut en effet savoir que les couvertures sont “ protégées au titre du droit d’auteur ” au même titre que le contenu d’un livre.

Alexandre Kounadjela reconnaît que son choix de couverture n’est “pas innocent”, le but étant de “revaloriser le travail de Michel Lévy”. Il pointe les différences, à commencer par la taille du livre.

Mais Me Pierrat doute des chances du petit éditeur de convaincre un juge. Le risque de confusion, dit-il, “s’apprécie au nombre des ressemblances, pas des différences” :

“La jurisprudence a des tonnes d’exemples de ressemblances d’édition. D’autant qu’ici, il peut y avoir une claire confusion en librairie pour le lecteur.”

Flammarion : “ Nous n’allons pas attaquer”

Flammarion pourrait certes attaquer, mais Michel Lévy aura alors beau jeu d’arguer que le titre est le sien. La défense pourra par exemple s’interroger sur l’inspiration de Houellebecq. N’a-t-il pas eu connaissance de ce titre par l’association Les Amis de Houellebecq qu’anime la sœur de Michel Lévy ? Dans un tel débat, le ridicule pointerait vite son nez, au détriment du gros éditeur, façon arroseur arrosé.

Au moment où je bouclais cet article, Teresa Cremisi, PDG de Flammarion, m’informait :

“ Nous n’allons pas attaquer. Tout cela appartient à la petite histoire de l’édition contemporaine. Rien de grave.”

Un bon coup, donc, pour Michel Lévy.

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  • Gibert Because-Youno
    Gibert Because-Youno
    Kaléïdoscopique
    • Posté à 19h40 le 20/01/2011
    • Internaute 68955
      Kaléïdoscopique

    Et le livre de Levy, il vaut quoi ?

    Parce que c’est bien joli de la part de Ounadjela de le publier pour agacer Flammarion et Houellebecq, mais il en parle, de ce livre ? Il le défend d’un point de vue littéraire ?

    A ne parler que du titre, et de l’injustice faite à son auteur, on a l’impression que c’est lui, dans l’affaire, qui joue le coup de com’, au détriment du contenu.

  • steed1
    steed1
    Franco-Breton
    • Posté à 19h56 le 20/01/2011
    • Internaute 29140
      Franco-Breton

    « Le titre, association de deux mots de langue courante, n’est pas original au sens du droit d’auteur et ne peut donc recevoir de protection juridique dans le cadre que vous invoquez. »

    Merci beaucoup, j’avais l’intention d’appeller mon prochain roman « possibilité d’une île », je n’hésite plus !
    ...Et félicitation à Alexandre K pour son coup. Je sais qu’il ne le fait pas pour se faire de la pub.

  • Gibert Because-Youno
    Gibert Because-Youno répond à steed1
    Kaléïdoscopique
    • Posté à 20h32 le 20/01/2011
    • Internaute 68955
      Kaléïdoscopique

    « Et félicitation à Alexandre K pour son coup. Je sais qu’il ne le fait pas pour se faire de la pub. »

    Ce n’est pas légèrement contradictoire comme formulation ?

    Il fait un « coup ».
    Mais pas pour faire de la « pub ».

    Soit ce n’est pas un « coup », mais un acte éditorial parce que le livre de Levy lui paraît bon et injustement méconnu. Soit, effectivement, c’est un coup (que ce coup soit de pub, de gueule, de com’), et le livre de Levy n’est qu’un prétexte pour emmerder une grosse maison.

    Moi ce que j’aimerais qu’on me dise, c’est si « La carte et le territoire », « l’original », est un livre intéressant. Parce que si c’est juste un mauvais livre, Houellebecq a bien fait de le lui reprendre.

  • Genghis Cohen
    Genghis Cohen
    enseignant-chercheur
    • Posté à 12h19 le 21/01/2011
    • Expert 92091
      enseignant-chercheur

    Bravo à Phildeplomb qui est le premier à dire une bonne chose, et que je n’ai lue nulle part dans la presse.
    Houellebecq comme Lévy pompent allègrement Korzybski qui dans un article réuni avec d’autres dans son Traité de sémantique générale (sic) (1949 ?) a pour l’une des premières fois dit « la carte n’est pas le territoire » (mais Borges l’écrivait aussi à sa manière dans ses Ficciones, 1944). C’est encore une phrase que Deleuze et Guattari empruntent à Korzybski dans Mille plateaux (1980).
    A mon avis, cette expression est simplement à la mode depuis longtemps. En faire le titre d’un bouquin, c’est maladroit et ridicule, surtout quand on ne dit pas à qui on emprunte la formule.
    Bref Houellebecq a été mal conseillé, ou alors (je pencherais plutôt de ce côté-là), il ne connaît rien à ce dont il parle. Mais ce ne sera pas la première fois que dans les pages du prix goncourt on ne trouve que du vent.

    Le commentaire de Phildeplomb :
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