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« Générosité » de Richard Powers : la littérature des gènes

Publié le 24/03/2011 à 17h32


« Générosité » de Richard Powers (éd. Le Cherche-Midi).

En 2008, Richard Powers est devenu la neuvième personne au monde à voir son génome entièrement séquencé. Il en a tiré un roman, « Générosité », où il poursuit une voie qu’il est le seul à sillonner : le roman scientifique pur et dur. Entretien.Les lecteurs français l’ont découvert avec « Trois fermiers s’en vont au bal » et « Le Temps où nous chantions », romans lyriques sur la destinée (le premier) ou sur le racisme et la création musicale en Amérique (le second).

Dès les premières pages de « Générosité », une voix vous envoûte. Une voix qui présente Russel Stone, professeur à l’université de Chicago, puis Thassa Amzwar, jeune femme kabyle dont les parents ont disparu. Toujours souriante malgré sa tragédie, la jeune femme intrigue tous les chercheurs du campus, qui croient déceler chez elle un gène spécifique.

Ecrit d’après une expérience inédite, ce livre épais, d’une grande puissance narrative, confirme que Powers est l’un des plus intelligents écrivains américains contemporains. Entretien, par e-mail.

Rue89 : En 2008, vous avez vu votre génome entièrement séquencé. Pouvez-vous nous raconter ?

Richard Powers : C’était effectivement début 2008, lorsque je travaillais à l’écriture du livre, le magazine GQ m’a offert cette opportunité d’avoir mon génome entièrement séquencé, afin d’en raconter l’expérience. On a tiré quatre fioles de mon sang qui, concentré et purifié, a été envoyé en Chine.

Là, une centaine de scientifiques et techniciens ont travaillé pendant quatre mois, pour produire cinq séquences complètes de mes six millions de paires de base d’ADN. Cela m’a appris que j’avais plus de 51 000 variations génétiques qui, auparavant, n’avait jamais été remarquées par aucune recherche sur la question !

J’ai par exemple découvert que j’avais le gène de nouveauté, très utile pour un romancier, que j’étais peu susceptible à la dépression, et que j’avais trois gènes qui augmentaient mes chances d’être intelligent.

Mais au-delà de tout cela, mon séquençage a révélé quelque chose d’inattendu, d’extraordinaire : 8% de ma matière génétique contient des variations dont les plus proches ont été observées… dans la population yoruba du Nigeria. Je suis devenu une autre personne.

J’ai été la neuvième personne sur Terre à voir son génome entièrement séquencé. S’il n’y avait pas eu GQ, le processus m’aurait coûté 350 000 dollars !

Avez-vous l’impression d’avoir avancé dans l’équation de vous-même, d’avoir résolu une inconnue ?

J’en sais beaucoup moins sur moi-même que je ne le pensais lorsque j’ai commencé à écrire des livres, il y a cinquante ans [Powers est né en 1957, ndlr].

Pour moi, l’acte d’écriture et le fait d’écrire au sujet de la science, c’est une chose éternellement déstabilisante, qui rend humble. Ecrire, c’est cet acte qui consiste à chercher quelle part de complexité, et d« inconnu nous sommes prêts à accepter, à admettre de nous-même. Et à vivre. De cette façon, écrire est pour moi la meilleure pratique… scientifique !

Comme je l’ai écrit il y a vingt ans dans “The Gold Bug Variations” [non-traduit en France à ce jour, ndlr], mon premier roman sur la génétique :

“ La science n’est pas du domaine du contrôle. Il s’agit de cultiver perpétuellement un sens de la surprise et de l’émerveillement face à quelque chose qui fait sans cesse évoluer nos théories. La science est une révérence, pas une maîtrise. ”

En quoi connaître votre génome a modifié la construction de vos personnages, et votre vision de la création littéraire ?

La révolution, qui, depuis vingt ans, a poussé la recherche génétique du côté de la génomique, a ouvert un chantier complexe. D’une part, l’homme a renoncé au vieux rêve d’expliquer le tout du point de vue de la partie, acceptant le défi inverse : comprendre le tout du point de vue du tout.

Le débat n’est plus celui de l’hérédité contre l’environnement mais plutôt l’hérédité à travers l’environnement. Ce qui importe n’est plus seulement quelles variantes génétiques individuelles vous possédez mais où, quand, combien de fois, à quelle vitesse et dans quelle combinaison ces gènes s’expriment dans le corps.

C’est un instrument récent et “Générosité” porte là-dessus. Ainsi, séquencer mon génome tout en écrivant mon roman clarifiait beaucoup de choses pour moi. Sur ma propre écriture, comme je le disais plus haut, mais aussi sur les limites de l’intervention et du contrôle que l’homme pense avoir sur la science génétique. Cela en dit long, aussi, sur le vieux rêve scientifique, ce rêve d’un “ transhumanisme scientifique ”.

Cela m’a donné une chance d’approfondir mes deux personnages, l’un scientifique, l’autre journaliste, mais aussi tous les autres. J’ai été amené à les confrontés à un inconnu plus grand encore envers la vie et le futur. Donc avec leurs décisions, et leur présent.

La génomique ne serait-elle pas, en fait, une forme de fiction ?

De nos jours, il y a aux Etats-Unis des parents qui ordonnent des épreuves génétiques pour leurs enfants, afin de voir s’ils ont des aptitudes spéciales aux sports ou à l’art par exemple ! Ça, c’est de la fiction ! De la pure fantaisie !

La génomique est une narration, une histoire. Elle est neuve, car elle pose la question suivante : savons-nous raconter l’héritage humain, avec la maigre connaissance que nous avons de la grammaire humaine ?

Le génome personnel, c’est encore un pas timide du destin et du fatalisme vers l’agencement conscient et ordonné de notre propre vie. C’est un pas de plus pour devenir les co-auteurs de notre vie.

Ceux qui travaillent sur la science numérique font, eux aussi, des pas vers cet agencement plus ordonné de la vie humaine. Un jour, les deux se rencontreront, car si le génome personnel est un ensemble complexe, turbulent, et constitué de réseaux reliés, qu’en sera-t-il quand il sera relié à des réseaux bien plus grands, sociaux et politiques ? Le temps est venu d’apprendre à lire ces histoires originales.

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  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 18h11 le 24/03/2011
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    séquencé qu’on gène
    J’voudrais descendre de la ..

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 18h21 le 24/03/2011
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Et ces messieurs savants à bottin’s et pince-nez
    Sur le vu d’un p’tit os ou d’une prémolaire
    Comprirent que j’possédais de sacrées facultés
    Qui me différenciaient des autres mammifères
    Ils ont dit que j’étais un virtuos’ du gourdin
    Qui assommait bisons aurochs et bonn’ fortune
    Que j’étais drôl’ment doué pour les petits dessins
    De Vénus callipyg’ aux tétons comm’ la lune

    Ils ont dit que j’vivais jadis dans une grotte
    Ils ont dit tell’ment d’choses tell’ment de trucs curieux
    Qu’j’étais couvert de poils et qu’j’avais pas de culotte
    Alors que j’habitais un pavillon d’banlieue
    J’étais comm’ tout le mond’ pétri de bonn’s manières
    Tous les dimanch’ matins je jouais au tiercé
    Je portais des cols durs et des bandag’s herniaires
    C’était avant la guerr’ avant qu’tout ait sauté

    C’était voilà maint’nant bien trois millions d’années
    Vous n’avez rien à craindre y a plus de retombées ....

  • zorgg
    zorgg
    lecteur
    • Posté à 18h29 le 24/03/2011
    • Internaute 57999
      lecteur

    Très intéressant entretien.Richard Powers est un grand romancier.Je n’ai pas encore lu son dernier livre ,mais « Le temps où nous chantions » est un très grand livre.J’en recommande la lecture , cette dernière remarque est un peu prétentieuse , j’en conviens....

    • gudule62
      gudule62 répond à zorgg
      • Posté à 08h20 le 25/03/2011
      • Internaute 24852

      je vous suis à 200% sur « Le temps où nous chantions », c’est un très grand livre...

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 19h26 le 24/03/2011
    • Internaute 45067
      Littéral

    Je comprend l’enthousiasme de Richard Powers qui possède de façon certaine le gène qui lui permet de s’affirmer irréfutablement comme créatif.

    Je doute.
    Cependant, je doute.

    Et mon doute s’accentue quand à la possibilité d’identifier des gènes, même de caractéristiques très simple de la personnalité  :
    Un article paru au début de cette année dans Molecular Psychiatry fait le point. Son titre annonce la couleur :
    «  Cartographier les gènes de la personnalité, la fin d’une saga  ?   ».
    Le professeur Miron Baron, de l’université Columbia à New York, écrit que «  malheureusement, l’euphorie a été de courte durée  ».
    À l’instar des travaux sur les pathologies complexes, plusieurs études ne sont en effet pas parvenues à répliquer les conclusions précédentes.
    Pour M. Baron, «  ces résultats incohérents font surgir des questions trop familières  :
    les observations initiales n’étaient-elles donc que des faux positifs [effet du hasard]  ?
    Aurait-on pu prédire l’échec des réplications dès le début  ? Quelles leçons faut-il en tirer  ?   »
    De fait, Molecular Psychiatry et Nature Genetics poursuivent un débat qui, faute d’être nouveau, n’a rien perdu de sa virulence.
    Extrait d’un article de la revue La Recherche.
    Lien

    Finalement, GQ a dépensé 350.000 $ pour ça. Je trouve que ça fait cher pour documenter un bouquin mais, surtout, ne boudons pas le plaisir de savoir que certains écrivains peuvent bénéficier d’un tel investissement pour avoir la matière d’un texte nouveau.

    Et si les directeurs des principaux éditeurs français n’avaient pas le gène de la nouveauté  ?

    On ne s’étonnerait plus de leur immense refus et unanime avec ça de financer la création.
    Un prototype nouveau est très couteux en matière de base. Un prototype littéraire, la matière initiale, c’est des tonnes de documentation. Chère, la doc !

    Néanmoins, Richard Powers est extrêmement sympathique et un très bon écrivain. Je cours acheter le livre, j’adore douter de mes doutes.
    C’est mal, je veux dire, génétiquement parlant  ?

  • Pas tripette.
    Pas tripette.
    Si j'aurais su, j'aurais po lu.
    • Posté à 09h12 le 25/03/2011
    • Internaute 117974
      Si j'aurais su, j'aurais po lu.

    C’est un petit plaisir et j’y ai succombé il y a peu : relire « Le temps où nous chantions » de Powers et « Hard revolution » de Pelecanos.
    C’est un peu la même histoire qui est racontée ; un regard plutôt bourgeois, un autre plus populaire. Les deux sont tellement complémentaires.

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