Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Fin du dispositif culturel Tick'Art : une écrivaine en perd son latin

Publié le 24/04/2011 à 15h07

La romancière Stéphanie Hochet a tenu à réagir, dans Rue89, à l’arrêt brutal d’un dispositif lancé par la région Ile-de-France en 2001, et favorisant l’accès des jeunes à la culture.

Depuis plusieurs années, le dispositif Tick’Art, par son son volet littéraire, permet la rencontre entre un écrivain et des élèves de lycées de la région parisienne : un auteur se rend dans une classe qui a préparé sa venue. Dans le cadre de cette séance, l’écrivain parle de ses propres lectures.

Lors d’une deuxième rencontre, il retrouve cette même classe et son professeur dans une librairie participant au projet. Chaque élève a alors droit à un ticket d’une valeur de 8 euros, lui permettant de choisir un livre. Pour certains, c’est la première fois qu’ils pénètrent dans une librairie.

Tout le monde y trouve son compte

Cette activité est financée par la Maison des écrivains et la région Ile-de-France. Tout le monde y trouve son compte :

  • l’écrivain, qui vient promouvoir la lecture devant des jeunes, lesquels n’ont pas forcément accès aux livres (ou le réflexe d’attraper un roman à leur moment perdu), a l’occasion de parler des littératures qui l’ont construit, et de son parcours d’auteur ;
  • les élèves, qui sortent du cadre passif des cours, découvrant au passage une profession, en posant des questions à un auteur vivant ;
  • le libraire, qui a l’opportunité d’expliquer son métier, d’orienter les jeunes lecteurs vers tel ou tel ouvrage qu’ils ne connaissent pas encore.

Silence politique

Il est étonnant de constater que des adolescents qui vivent dans un milieu urbain ont autant de timidité à entrer dans une librairie. Pour eux, c’est une sortie aussi peu naturelle qu’une visite dans une galerie d’art. Nul besoin de vivre au fin fond de la campagne pour avoir ce genre d’appréhension...

Or, la région Ile-de-France ne reconduira pas le dispositif Tick’art. Et on ne sait pas par quoi il sera remplacé. Du coté de Julien Dray, élu dans la région, silence total. Je m’étonne de cette décision et de ce silence. Sympathisante de gauche, j’y perds mon latin.

Quand je me rendais dans les lycées de la région parisienne en tant qu’écrivaine, c’était toujours avec un petit pincement au cœur : j’ai vécu mon adolescence en banlieue. Sans parler d’un retour aux sources, le simple trajet en RER me rappelait les années lycée.

On n’est pas écrivain juste pour rester sur une chaise

On repense à certains profs exceptionnels qui vous font aimer la lecture, les fameuses rédactions (pour moi ça a commencé en quatrième), on se rappelle les rencontres organisées par le lycée (la fois où notre classe de première a reçu Michel Tournier qui nous a parlé de ses livres).

Se retrouver, maintenant, à la place de l’écrivain qui vient rencontrer des élèves, c’est se souvenir qu’on a été de l’autre côté du pupitre, c’est aussi faire un clin d’œil à Michel Tournier qui a parlé à ma classe un jour de printemps 1990…

On n’est pas écrivain juste pour rester sur une chaise, devant son ordinateur ou dans un Salon du livre. Publier des livres, c’est s’adresser aux autres, et quand il est difficile pour certains de venir vers nous, c’est à nous d’aller vers eux.

La littérature n’est pas cloisonnée au périmètre des meilleurs quartiers. Il semble même, comme l’exprime l’écrivain Patrick Goujon, que c’est dans le vocabulaire des banlieues que jaillit l’énergie de la syntaxe, l’invention linguistique s’y développe, qu’elle plaise ou non.

La littérature doit entrer là où on ne l’attend pas

Paris intra-muros ou banlieue parisienne, je n’étais pas la seule à aimer rencontrer ces jeunes. J’avais l’impression de leur apporter quelque chose, ne serait-ce qu’en répondant à des questions qui m’ont parfois donné du fil à retordre. Et puis, ces ados que j’ai rencontrés durant les deux années où j’ai participé à Tick’Art, je les aime bien.

On ne pourra pas remplacer cette action culturelle – très appréciée dans toute la région, y compris dans les banlieues les plus reculées et qui était la seule à impliquer tous les acteurs de la chaine du livre – par quelques tables rondes au Salon du livre de Paris. La littérature doit entrer là où on ne l’attend pas, les auteurs sont prêts à jouer le jeu, et les jeunes le méritent. Les élus n’en sont-ils pas convaincus ?

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  • 13 réactions
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  • Lendroitvautlenvers
    • Posté à 16h59 le 24/04/2011
    • Internaute 149146
      lucide

    Le savoir deviendrait-il une forme d’élitisme sous toutes ces formes comme autrefois ? .
    OH ! ça y est Lendroitvautlenvers, tu vois encore le mal partout...

  • nicolas.noilhan
    • Posté à 17h45 le 24/04/2011
    • Internaute 41342

    Cela fait trois ans que j’utilise ce système en tant que professeur de français en lycée pro à Vitry. Pour une fois, nous avons un dispositif très accessible et avec des personnes compétentes pour nous aider à organiser sorties pédagogiques, rencontre avec des auteurs. J’ai amené grâce à Tickart des élèves en librairie indépendante, au théâtre et dans des lieux culturels divers et variés. 90% d’entre eux n’auraient pas pu faire cela dans le cadre familial, et ils en gardent très souvent un souvenir fort.

    J’espère que la région reviendra sur cette décision.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 18h47 le 24/04/2011
    • Internaute 82025
      non connue

    Les aides des municipalités pour financer les intervenants extérieurs dans le primaire (musique, danse, arts plastiques, etc.) sont également en voie de disparition.
    Tout se passe comme si les collectivités locales avaient un budget réduit comme peau de chagrin.

    Rassurez-moi, on ne leur aurait pas supprimé les revenus de la taxe professionnelle ? ...

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h13 le 24/04/2011
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    On sait très bien que l’état actuel ne verse pas aux collectivités locales tout ce qu’il doit du fait de la décentralisation. Mais, ces dites collectivités ne pourraient-elles pas rogner sur les fraise de réception, représentation etc plutôt que sucrer les subventions culturelles ?

    • Srgvlt
      Srgvlt répond à caro
      Twitter @srgvlt
      • Posté à 19h36 le 24/04/2011
      • Internaute 23660
        Twitter @srgvlt

      Sans parler qu’à la moindre organisation de quoi que ce soit, il faut encore payer des trucs relatifs à l’assurance et à la sécurité

  • Romain Pigenel
    • Posté à 00h00 le 25/04/2011
    • Internaute 3334

    Stéphanie Hochet n’a pas dû faire un immense effort d’information avant d’écrire ce papier.

    Si elle l’avait fait, elle aurait probablement mentionné un certain nombre d’éléments qui étrangement n’apparaissent pas ici :

    - que la région a fait de sa priorité, depuis l’accession de Julien Dray à la vice-présidence culture, les lycéens, avec la volonté affirmée à plusieurs reprises de faire des lycées des centres culturels ; que de nouvelles politiques en ce sens sont et vont être lancées (ciné clubs lycéens, clubs théâtre, subvention aux pratiques musicales lycéennes ...) ;

    - que le dispositif de bourse de résidences d’auteur, qui permettent à un écrivain de travailler pendant plusieurs mois en résidence dans un lieu, est largement ouvert aux projets se déroulant dans un lycée ;

    - que lors des « quelques tables rondes au Salon du Livre » qu’elle évoque en passant, a été annoncé par Julien Dray le lancement dès l’an prochain d’un festival-prix littéraire lycéen d’Ile de France, avec une animation littéraire tout au long de l’année dans plusieurs dizaines de lycéens franciliens dès 2011-2012 ;

    - que cette année 4000 chèque-lire ont été distribués par la région aux lycéens au moment du salon du livre, avec des interventions d’auteurs dans les classes (en partenariat justement avec la Maison des Ecrivains) ;

    Je pourrais continuer longtemps ; les portes du Conseil régional sont grand ouvertes à Mme Hochet pour qu’elle puisse opérer une petite mise à jour de son information sur la question : -)

    • Albufera
      Albufera répond à Romain Pigenel
      Observateur.
      • Posté à 12h16 le 25/04/2011
      • Internaute 29241
        Observateur.

      Ne serait-ce pas plutôt à la région de faire connaître son action ? Il est difficile pour le citoyen de savoir ce qui se passe aux différents échelons des collectivités locales. D’ autant plus que les compétences se croisent souvent. D’ autant plus que le clientélisme n’ y est pas une exception. D’ autant plus qu’ en Ile de France il est difficile de savoir qui fait quoi, les échelons se confondant. S’ agissant du Tick Art, on se dit que 8 euros par élève, ça n’ est pas grand chose ramené au prix du petit four. En tous les cas, c’ est l’ impression que ça me donne après avoir exercé un mandat local.

      • Romain Pigenel
        • Posté à 16h16 le 26/04/2011
        • Internaute 3334

        « Ne serait-ce pas plutôt à la région de faire connaître son action ? »

        Tables rondes au salon du livre sur ce sujet, communiqués officiels trouvables sur le site de la région, communication auprès des professionnels ...

        Après il faut savoir ce que l’on veut et ne pas crier au gaspillage d’argent public si des campagnes d’information plus lourdes sont lancées : -)

         
        • leo.pard
          leo.pard répond à Romain Pigenel
          grrrrrrrr
          • Posté à 23h00 le 26/04/2011
          • Internaute 153680
            grrrrrrrr

          Pourriez vous indiquer le lien du communiqué qui indique la suppression de Tick’art et ce qui le remplacera ?

        1 autres commentaires
  • Catherine Gouband
    Catherine Gouband
    professeur-documentaliste
    • Posté à 15h19 le 26/04/2011
    • Expert 153642
      professeur-documentaliste

    Merci aux 4 auteurs qui ont cette année poussé la porte du CDI pour venir à la rencontre des lycéens, qui ont fureté avec eux dans les rayons d’une vraie librairie, merci aux professeurs qui s’engagent et accompagnent ces découvertes, merci à l’accompagnement culturel de Tickart dont l’aide est précieuse et sans qui rien ne serait possible, merci à tous les lieux culturels qui sont ouverts à ceux pour qui ce n’est pas si évident d’aller au théâtre, au musée, au cinéma...Après 7 ans d’engagement avec tickart et chèque Région, j’ai la gorge nouée et le blues de découvrir qu’on étouffe un dispositif généreux, exigeant.
    Que dire à la Région Ile de france, dont je suis citoyenne, sinon qu’« ils » font vraiment fausse route et qu’ils ont dû oublier la mission de l’école et de l’ouverture cuturelle ?
    C.G. documentaliste, en colère

  • leo.pard
    leo.pard
    grrrrrrrr
    • Posté à 22h53 le 26/04/2011
    • Internaute 153680
      grrrrrrrr

    La fin du dispositif tick’art, qui permet aux lycéens d’accéder aux lieux d’art et de culture, est fâcheuse et je reste plutôt perplexe face aux réactions du commentateur qui indique qu’à la place tous les lycées deviendront des centres culturels...
    Quels lycées ? Avec quels moyens ? quelles compétences ?

    Accéder à l’art et a culture, c’est aussi sortir de son lycée, aller comme tout un chacun dans les lieux du savoir, de l’expérimentation, de l’imagination : théâtres, centres d’art, musées, salles de concert, librairies, cinéma... dans son quartier comme ailleurs.
    Tick’art permet à la fois un usage collectif via des actions culturelles organisées sur mesure à l’intention d’une classe et un usage individuel pour un rapport plus libre à la culture.
    En tant qu’enseignant, je l’ai utilisé plusieurs fois pour conduire mes élèves (lycée pro en banlieue = pas d’option artistique) dans des expos d’art contemporain choisies en lien avec le projet pédagogique de l’année. Le dispositif est assez simple à mettre en place, tous les lycées peuvent l’utiliser et on bénéficie de conseils et d’appui logistique très précieux. A chaque fois, j’ai été mis en relation avec des professionnels qualifiés et ai pu conduire mes classes dans des lieux où ils ont été accueillis en tant que jeunes adultes et ont pu dialoguer très librement avec l’équipe de médiation au sujet des œuvres, ce que je n’aurai pas pu faire seul avec ceux qui sont avant tout mes élèves.
    Enseigner m’occupe à temps plein. Je suis prof, j’enseigne une discipline et je contribue à éduquer au savoir-vivre ensemble. Au lycée, je ne serai pas en plus un metteur en scène improvisé, flutiste amateur, cameraman dilettante, programmateur littéraire autoproclamé, aquarelliste du dimanche, animateur socio-culturel et j’en passe.
    Et puis, ressusciter le vidéo-club pour l’afficher comme ambition politique ... on a vu plus inspiré ...

  • Fab.Paris
    Fab.Paris
    professeur de lettres
    • Posté à 21h16 le 27/04/2011
    • Expert 153768
      professeur de lettres

    Monsieur Pigenel,

    je vous invite à venir dans mes classes pour demander aux élèves ce qu’ils pensent de tick’art ; vous seriez étonné de ce qu’ils vous diraient car il me semble que vous ne savez pas très bien à quoi ressemble un établissement APV en banlieue parisienne.
    Grâce au dispositif tick’art, nous avions la liberté de proposer des actions culturelles tout au long de l’année à nos classes et à n’importe quel moment. Je parle bien de LIBERTE er de PROJET DE CLASSE. Qu’en sera-t-il des lycées « centres culturels », des clubs et autres ateliers ?
    La souplesse du tick’art permettait de monter des projets cohérents et adaptés à nos élèves. Aucune lourdeur d’organisation (rien à voir avec les dossiers qu’il faut rédiger des mois à l’avance pour obtenir d’improbables subventions...)
    Le professionnalisme et la disponiblité du personnel de tick’art vont me manquer.
    Pourquoi nos élus font disparaître un dispositif qui fonctionne ?
    Je suis en colère car depuis 5 ans, grâce aux tick’art des dizaines d’élèves dans mon établissement ont pu aller au musée, rencontrer des artistes, des écrivains, sortir de leur lycée.
    Peut-être que le dispositif était-il trop couteux mais n’y avait-il pas d’autre solution que son éradication ?
    Je rejoins les commentaires de mes collègues, qui, comme moi sont des enseignants et non des animateurs culturels.
    Il aurait fallu mesurer la portée de cette décision avant de la prendre.
    Merci à tous les intervenants et à l’équipe de tick’art, j’ai partagé avec eux une belle aventure et j’ose espérer qu’elle pourrait se poursuivre.

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