Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Sara Stridsberg se paye le mythe de Lolita dans « Darling River »

Publié le 11/05/2011 à 19h45


Livres-puzzles, obscénités, poésie, mystères, féminisme, mythes et objet sexuel : la Suédoise Sara Stridsberg emballe tout ça dans une littérature faite de grâce et d’horreur. Deux ans après « La Faculté des rêves », elle revient avec une variation sur le personnage symbolique de Lolita. Rencontre.

Littérature pop et en pièces

En France, on a connu la Suédoise il y a deux ans, avec la dérangeante « Faculté des rêves ». Pépite de la rentrée 2009, ce roman en fractales rouvrait le dossier Valérie Solanas, féministe américaine qui essaya de dégommer Andy Warrol en 1968.

On la découvrait mourante, en avril 1988, dans sa chambre d’hôtel de San Francisco, ainsi que d’autres mystérieux personnages : la mère castratrice Dorothy Moran, le directeur de l’université de psychologie à laquelle elle fut admise, Andy Warhol lui-même, tout à son désir obstiné de faire de celle qui voulut le tuer une œuvre d’art, et enfin la psychiatre chargée de son cas. Le tout nous racontant l’histoire d’une femme féministe, « la première pute intellectuelle » selon Stridsberg.

A travers elle, l’histoire d’un féminisme hard, surgissant dans un monde de récupérations diverses – la pop culture. Provocante, rassurante, clinique, rock, familière, féministe : Stridsberg faisait corps avec son personnage, à qui elle inventait une passion amoureuse. (Voir la vidéo)

Du « roman pédophile » aux « Variations Dolores »

Après la femme-témoin, la femme-symbole. « Darling River », sous-titré « Les Variations Dolores », est un roman qui se paye le mythe de Lolita, la bombe nymphette de Nabokov. Sara Stridsberg avoue avoir lu le roman de Nabokov sur le tard : à 35 ans. Elle y voit « un roman pédophile ».

« Darling River » part du personnage initial, Dolores Haze (Lolita, donc), celle-là même créée par l’écrivain américain. Elle est une des narratrices. Ensuite arrive « Lo », qui prendra le surnom de « Darling River ». C’est le personnage fictif de Sara Stridsberg, sa Lolita à elle, qui répond à celle de Nabokov. Elle parcourt la nuit avec son père, un père qui l’emmène rouler dans sa Jaguar pour des virées dans un paysage apocalyptique – qui sonne comme une nouvelle version de « La Route » de Cormac McCarthy.

Un père qui baise des putes à l’arrière de la voiture, regardant sa fille dans le rétro au moment de jouir. Puis une mère anonyme qui erre sur les bords des villes américaines, à la recherche de sa fille, personnage tout droit sorti de chez David Lynch. Comme l’ombre de la mère, absente, du roman de Nabokov.

Enfin, une femelle chimpanzé au Jardin des Plantes à Paris. Une femelle à qui un scientifique veut apprendre à dessiner. Si, si. Et pourquoi ça ? Parce que, nous apprend l’auteur, Nabokov donna une interview à un journal scientifique dans les années 1960, où il dit avoir vu un scientifique y parvenir.

Sachant que c’était un mensonge, la Suédoise choisit alors de « s’identifier à ce mensonge, pour reprendre cette histoire à [son] compte ». « Darling River » est ainsi composé de variations : fille, mère, amante, psychés déchaînées, corps incarnés. (Voir la vidéo)

Les deux mouvements de la métaphore littéraire

« Dolores » signifiant « douleur », Sara Stridsberg n’a pas peur du macabre. Ce qui lui permet d’aller au plus profond de ses douleurs et de ses obsessions (« Pour moi, l’écriture est profondément liée à la honte », me disait-elle pendant que j’installais ma caméra).

Elle qui commença à écrire à l’âge de 25 ans prend à revers tous les romanciers qui jurent « écrire depuis toujours ». L’écriture semble lui être une arme non létale : elle ne tue pas, elle épluche jusqu’au nerf. Le clavier, elle dut au préalable le diriger sur elle (pas contre, sur) : si sa littérature porte tant sur l’enfermement, c’est aussi parce que son propre père fut interné en hôpital psychiatrique dans les années 1980.

La force de Sara Stridsberg est de savoir jouer des deux mouvements de la métaphore littéraire. Elle sait aller des caractères particuliers à l’universel (tendance européenne et anglo-saxonne) aussi bien que l’inverse (tendance plutôt sud-américaine). « Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe », dit-elle. (Voir la vidéo)

De la haute voltige et de l’exigence stylistique de sa littérature (saluons au passage la traduction) naissent une amoralité qui, in fine, écarte ses personnages des clichés féminins.

► Merci à Jean-Baptiste Coursaud, traducteur des propos de l’auteure pendant l’interview, également traducteur du livre.

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  • 12 réactions
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  • geneviève421
    geneviève421
    medecin
    • Posté à 20h15 le 11/05/2011
    • Internaute 121096
      medecin

    ho ptin j’espère que c’est bien artus, je suis pas riche tu sais

  • geneviève421
    geneviève421
    medecin
    • Posté à 20h20 le 11/05/2011
    • Internaute 121096
      medecin

    « l’université de psychologie » faut te relire mon grand

  • Avril
    • Posté à 21h00 le 11/05/2011
    • Internaute 24503

    ça donne envie de le lire. J’ai juste fait un bon à : « ...qui sonne comme une nouvelle version de La Route de Cormac McCarthy.
    Un père qui baise des putes à l’arrière de la voiture, regardant sa fille dans le rétro au moment de jouir... » La thèse est osée ! ! !

    Au fait, après l’article j’ai ça :

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    Mais d’où viennent ces gens ? Dites moi que ce n’est pas mes cookies ! ! ! merci bye !

    • asozial
      asozial répond à Avril
      Bobo reprazent - aus Berlin.
      • Posté à 00h05 le 12/05/2011
      • Internaute 2273
        Bobo reprazent - aus Berlin.

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    • Redroom
      Redroom répond à Avril
      La V2, une grosse merde.
      • Posté à 09h28 le 12/05/2011
      • Internaute 23589
        La V2, une grosse merde.

      Toi aussi deviens trader et encule le monde pour le rendre encore plus moche !

       : -)

  • jcgrellety
    • Posté à 21h16 le 11/05/2011
    • Internaute 775

    Elle considère que « Lolita » est un roman... ? En effet, c’est une grande intellectuelle, pour répéter ce que tout le monde dit.

    • Lemuel
      Lemuel répond à jcgrellety
      Actif contemplatif.
      • Posté à 13h43 le 12/05/2011
      • Internaute 85397
        Actif contemplatif.

      C’est pas un roman Lolita ?

  • Anabase
    Anabase
    chti
    • Posté à 00h13 le 12/05/2011
    • Internaute 48813
      chti

    le mot : désir , n’apparait nulle part, cette littérature me parait assez désincarnée, pure fiction.

  • Redroom
    Redroom
    La V2, une grosse merde.
    • Posté à 10h06 le 12/05/2011
    • Internaute 23589
      La V2, une grosse merde.

    En tout cas avec la délicieuse Sue Lyon, il l’avait bien trouvé sa Lolita, Kubrick...

    Mais je trouve très bien l’idée de casser ce mythe également, le monde change, les gens aussi même si la plupart ne s’en rend pas vraiment compte.

    Puis c’est toujours bon de montrer le côté porc des hommes, comme il serait bon de montrer le côté hypocrite des femmes qui veulent l’égalité à tout prix mais enrichissent grassement et régulièrement l’Oréal et les chirurgiens esthétiques afin de se soumettre au regard de l’homme...

  • setori
    setori
    retraité
    • Posté à 11h17 le 12/05/2011
    • Internaute 43503
      retraité

    Mon prof de philo disait « plus on remue la merde plus ça sent mauvais » .Se complaire dans la perversité ? Tous les goûts sont dans la nature et les mouches aiment bien la merde ! Faut de tout pour faire un monde etc..les aphorismes pullulent mais cela fait-il vraiment avancer l’humain supposé être en nous pour accomplir de belles choses ? Quand l’on regarde les grands créateurs : musique ,peinture ,littérature ,chorégraphie ,cinéastes etc.. bien peu vécurent dans la débauche totale « le stupre et la fornication » comme disait BRASSENS ! La débauche certes ,la dépravation totale j’en doute !

  • shaman de l amour
    shaman de l amour
    cuniculteur potentiel plein d' (...)
    • Posté à 16h50 le 12/05/2011
    • Internaute 117827
      cuniculteur potentiel plein d' (...)

    Trough the looking glass...

    La pornographie,c’est l’écriture d’un réel glauque. Mais c’est l’écriture du réel vécu à travers les travers des êtres qui grandissent de traviole. Vies bancales et pleines de fichtre en même temps.

    La pornographie est donc l’envers de la morale-police des moeurs.

    D’ailleurs, « Police des moeurs », c’est, je crois,le titre d’une série de romans policiers pornos, n’est-ce pas Hubert ?

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