Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Philippe Djian : « Houellebecq pourrait écrire de super séries »

Publié le 06/06/2011 à 12h14

Rencontre avec l’auteur de « 37°2 le matin », qui sort son 29e livre au bout de trois décennies à « travailler la langue ».

« Bleu comme l’enfer » (1983), « Zone érogène » (1984), « 37°2 le matin » (1985) : tous ceux qui ont ouvert ces livres dans les années 80 ont un Djian vissé à l’âme depuis lors.

En 1981, il y avait eu « 50 contre 1 », un recueil de nouvelles que le jeune écrivain en herbe avait entamé… en voulant essayer une machine à écrire, alors qu’il travaillait de nuit dans un péage d’autoroute de la Sarthe. Un livre refusé par Gallimard qui en jugeait le style « en dehors de la littérature »...

« Houellebecq pourrait écrire de superbes séries »

Djian version longue

Dans la version intégrale de l’entretien qu’il m’a accordé, Djian revient aussi sur le travail de la langue, la musique, la composition de ses histoires, son goût de la première scène choc...

Au long de cette vidéo de vingt-sept minutes, il évoque également son avancée dans l’âge et celle de ses personnages, l’évolution de ses thématiques entre les années 1980 et maintenant.

Voir l’intégralité de l’entretien

C’est précisément par la grâce de cet extérieur que Djian a conquis un lectorat. Un style cash et métaphorique, de l’amour fou et physique : Djian, auteur rock, était le plus bel héritier français des Raymond Carver et autres Salinger.

Depuis, alternant pépites et romans moyens, Djian est devenu un écrivain qui creuse toujours le même sillon, tout en restant un des plus novateurs.

Témoin : il est le seul qui ait écrit une série romanesque sur le modèle des séries télé. « Doggy bag », série littéraire en six saisons, fut la rencontre du terroir français, de « Dallas » et des « Feux de l’amour », avec l’ironie comme personnage principal.

« Certains épisodes des “Sopranos” sont écrits comme du Beckett [...] Houellebecq, s’il se donnait la peine, écrirait de superbes séries » (Voir la vidéo)

Alors que le dernier festival de Cannes programmait l’adaptation par André Téchiné d’ « Impardonnables », paru en 2009, nous avons croisé Philippe Djian à Paris. Ce 6 juin 2011 paraîtra en effet son trentième ouvrage en trente ans.

Un titre aussi simple que tous ses livres depuis 2003 : ces « Vengeances » succèdent à « Incidences », « Impardonnables », « Impuretés » et « Frictions ».

Une histoire toujours aussi belle, amorale, glauque et perverse : Marc, un peintre de 45 ans tombe raide de la copine de son propre fils, peu après le suicide de celui-ci (qui a lieu dès le premier paragraphe).

Un héros typique de chez Djian, un peu beau, un peu torve


Couverture de « Vengeances », roman de Philippe Djian

Marc est le mâle typique de chez Djian : pathétique, un peu beauf, un peu torve, un peu artiste, cherchant le sexe coûte que coûte – avec des femmes trop jeunes pour lui, quand ce n’est pas avec l’épouse d’un ami.

Pendant de temps, ses tableaux, fabriqués avec des matériaux modernes, se dégradent... autant que son travail et son inspiration. Ici, l’amour n’est jamais complètement de l’amour, et l’amitié jamais totalement de l’amitié.

A l’enthousiasme du sexe, de la coke et de l’errance des premiers romans a succédé une amoralité, qui semble le seul moyen de se faire au temps qui passe. « La vieillesse m’intéresse », dit-il.

Certes, c’est classique, pour un auteur de sa génération (63 ans). Mais ce que parvient parfaitement à isoler Djian, c’est ce grain de sable qui enraye inéluctablement la machine humaine, la conduisant sempiternellement au pire. (Voir la vidéo)

« Vengeances » n’est pas le meilleur Djian (on lui préférera « Impuretés »), mais il reste de très bonne tenue. Entre autres parce que, si ses histoires n’ont pas changé depuis quatre ou cinq livres, restent les deux préoccupations majeures de l’écrivain : l’architecture et la langue.

« Je ne suis pas un écrivain à histoires ni à idées : je travaille la langue. »

Une littérature faussement facile

Ce roman paraît dans une période morte pour la littérature : il n’y a aucun prix en juin, c’est la saison des Musso, Lévy et autres « pavés d’été ». Il n’en a que faire : son souci, c’est d’ « être à la hauteur des gens qu’on a admirés ». La littérature de Djian est faussement facile, il est à la hauteur de ses chocs formateurs (Carver, Kerouac, Faulkner).

On croit souvent, bien à tort, que les gens simples sont gentils. Lire Djian, et l’écouter, aide à convaincre du contraire si besoin est. Car au détour d’une réponse, il ne peut s’empêcher de balancer :

« Les gens qui écrivent comme au XIXe siècle, comme Angelo Rinaldi, sont en train de tuer quelque chose. » (Voir la vidéo)

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  • steed1
    steed1
    Franco-Breton
    • Posté à 13h18 le 06/06/2011
    • Internaute 29140
      Franco-Breton

    Lire Djian, c’est se prendre des leçons d’écriture à tous les coups, un style effectivement faussement simple, mais il y a chez lui une rigueure littéraire incroyable. Djian est un bosseur, un artisan de la plume loin du monde germanopratin qui se complait dans les salons parisiens. En bas, tout en bas il y a Angot, qui rêve secrètement d’écrire comme lui sans jamais y parvenir et quelques autres qui agitent les bras et font du vent alors qu’il avance doucement sans trop se soucier du bruit littéraire de la capitale.
    Djian est comme Brautigan, né un poil trop tard pour figurer dans le panthéon des auteurs Beat, ça lui aurait plu, enfin, je crois ! ses références sont pour une grande partie américaines, Sallinger, Kerouac, Melville, Miller, Faulkner, Carver, Hemingway, c’est du lourd, de l’intemporel.
    Tous ses romans ne se valent pas, certains sont moins bons que d’autres, mais j’avais vingt ans quand est sorti 37,2°C le matin, ça marque !
    par contre sa tirade sur houelebecque, c’est moyen. Je pense au contraire que s’il pouvait faire un autre métier ça nous ferais des vacances.

  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 13h19 le 06/06/2011
    • Internaute 16438
      ici et là

    « Houellebecq pourrait écrire de super séries »

    ... sauf que même en France, une série est rarement écrite pas un seul scénariste ; on trouve des pools qui écrivent ensemble sans véritable leader. Je ne parle même pas des États-Unis où les équipes de scénaristes comptent de 10 à 20 membres facilement. C’est fini l’époque où un gars pouvait tout faire seul... Et heureusement d’ailleurs, on voit tout de même nettement la supériorité américaine en matière de séries.

  • PGC
    PGC répond à steed1
    Impair Impasse89
    • Posté à 13h32 le 06/06/2011
    • Internaute 147266
      Impair Impasse89

    Bleu comme l’enfer, 37°2, ces livres m’ont aussi beaucoup plu lorsque j’avais la vingtaine, je l’ai lu en même temps que certains américains cités.
    Quelques faiblesses, Sotos, Criminels... Des choses mieux comme Assassins ou Impardonnables. Les doggy, je n’ai pas accroché.
    Un bosseur, oui, écrivain pas pédant-maudit comme beaucoup d’autres.
    On se demande bien ce que vient foutre Houellebecq au milieu, il aurait mieux fait de nous parler de Stéphan eicher pour qui il a écrit quelques chansonettes..

  • Jadore
    Jadore
    verseau
    • Posté à 15h22 le 06/06/2011
    • Internaute 127928
      verseau

    Oui, assez d’accord avec ce qui est dit sur l’écriture de Djian. Il travaille sa langue, du moins c’est à cet élément qu’il porte attention, plus qu’à l’intrigue et aux personnages.
    Je vais écouter ce soir l’interview entier, à mon avis il a des choses à dire, malgré qu’il se la joue un peu.

    Quant à son avis sur Houellebecque, je ne le partage absolument pas. Houellebecque est un excellent essayiste, mais il écrit comme un pied, pire : il n’a aucun style. Ces textes sont même souvent lourdingues. D’ailleurs, il dit lui-même qu’il s’en fout et ne se relie pas.

    Tout cela est à comprendre sans oublier dans quel théâtre mercantile nous sommes. Théâtre qui joue des outrances et n’oublie jamais quelques paillettes de provocation pour corser toutes les marchandises.

  • Sidjar
    Sidjar
    Est
    • Posté à 21h13 le 06/06/2011
    • Internaute 97338
      Est

    Bonsoir :)
    J’aime lire Djian mais l’écouter, non !
    A l’entendre, après Proust, il n’existe qu’un écrivain : lui.

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