Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Une « histoire de l'Histoire » à Berlin, capitale du XXe siècle

Publié le 13/08/2011 à 13h07


Une œuvre du street artist Blu à Berlin (Pierre Haski/Rue89).

Ouverte avec Lydie Salvayre et le « Club des 27 », la rentrée littéraire de Rue89 continue à Berlin, où se déroule « L’histoire de l’Histoire » d’Ida Hattemer-Higgins.

Oui : histoire, puis Histoire, une jeune guide touristique à Berlin faisant le lien. On la rencontre hagarde et amnésique. Enquêtant sur sa propre amnésie, elle est envahie par les fantômes de l’Histoire berlinoise récente, notamment celui de la Shoah et de Magda Goebbels.


« L’histoire de l’Histoire » d’Ida Hattemer-Higgins.

En même temps qu’elle retrouve la notion d’Histoire, le lecteur, par le truchement d’un autre personnage, retisse l’histoire de la jeune femme. Dont l’amnésie est, bien sûr, une métaphore de la façon dont l’Histoire éluda de nombreux aspects difficiles de l’Holocauste.

Entre culpabilité et rédemption, ce roman est surtout un bal des métaphores. Une composition très intelligente, pour un livre situé quelque part entre Richard Powers, Tim Burton, Franz Kafka et Jack O’Connell.

Premier livre d’une jeune Américaine (la trentaine), c’est un des romans étrangers que le Cabinet de lecture a préféré dans la rentrée littéraire 2011 qui s’ouvrira la semaine prochaine.

Interview

Rue89 : Comment vous est venue cette histoire ?

Ida Hattemer-Higgins : Je faisais visiter les sites du Troisième Reich et du camp de Sachsenhausen. Un jour, un touriste brésilien m’a dit être venu à Berlin pour rechercher la maison où sa mère juive avait vécu avant qu’elle et sa famille fuient en 1938. Il cherchait son école et la synagogue. Tout avait été détruit.

Après la visite, j’ai essayé de l’aider. Nous avons cherché, tenté de trouver une trace, même ténue. A un moment, nous avons trouvé le nom de son grand-père, écrit quelque part dans un registre. C’est tout.

A ce moment-là, j’ai éclaté en sanglots, ce qui ne me ressemble pas. J’ai cru anormal que moi, pas du tout concernée par ce souvenir, je connaisse alors une telle douleur. J’ai alors réalisé que mon travail m’avait rendue vulnérable. Je l’ai senti très personnellement, et mon lien avec l’Histoire a changé en même temps que la façon dont j’envisageais alors ma vie. C’était la clé du roman que j’essayais d’écrire.

Pour imaginer une histoire si puissante, si tragique, cest aussi dans votre propre histoire que vous avez dû aller fouiller, non ? Quelles ont été vos sources ?

Un auteur peut inventer une histoire, des images, des détails et des personnages. Mais ce qu’un auteur ne peut pas inventer, c’est l’obsession. L’obsession thématique d’un roman est toujours autobiographique.

La ruine allemande est l’histoire d’une soumission grandiose. Il y a un trajet obscur et sombre qui vous fait vouloir vous « autodissoudre », renoncer à tout action personnelle au profit d’une extase, d’une coupure. Je pense que les Allemands se sont engagés dans une voie telle en devenant enivrés, en masse, par un guide comme Hitler.

Ce qui a, selon les mots d’Hannah Arendt, « usurpé la dignité de la tradition occidentale ».

Pour répondre à votre question : j’ai eu le même métier que mon personnage de Margaret. J’ai vécu son isolement, et j’ai vécu la même histoire d’amour qu’elle…

Mouvements artistiques, Rosa Luxemburg, Deuxième Guerre mondiale, le Mur et sa chute : Berlin est-elle la « capitale » du XXe siècle, pour le meilleur et pour le pire ?

Oui. Cela devrait être Berlin. C’est comme si Berlin était magnétisé. D’une telle façon que la plupart des grandes énergies du XXe siècle foncèrent à pic sur cette ville.

Surtout si nous considérons que le XXe siècle fut hanté surtout par le conflit entre le communisme et le fascisme, ou entre le communisme et le capitalisme. Alors Berlin fut toujours la frontière même de cette lutte. Même, d’ailleurs, en retournant aux jours premiers de cette lutte, avant la Première Guerre mondiale.

Dans votre livre, Amadeus rencontre les parents de Margaret en novembre 1989. Pour vous, en quoi la chute du Mur a-t-elle changé Berlin ?

Il est très difficile de répondre. Je pourrais vous demander : comment avez-vous été changé par votre propre naissance ?

Berlin a-t-elle existé entre 1961 et 1989 ? Je ne suis pas sûre. Il y avait quelque chose nommé Berlin-Ouest et une autre appelée Berlin-Est. Berlin-Ouest a toujours beaucoup des mêmes vieux établissements qu’avant, ses pubs douillets avec les collections de photos de célébrités accrochées aux murs.

Mais de nos jours, on a souvent l’impression d’une ville morte. Beaucoup de scènes importantes ont émigré vers l’est de la ville, où le changement est bien plus radical.

La capitale allemande est aujourdhui à la mode, une ville-monde, cosmopolite. Qu’en pensez-vous ?

On pourrait dire que Berlin est actuellement l’endroit le plus libre du monde. La plupart des villes qui eurent cette position par le passé sont par la suite devenues trop riches et trop chères.

Mais Berlin est toujours très bon marché, et en partie pour cette raison : très libre.

Donc, si une ville est extrêmement libre, libérale et bon marché, elle va attirer beaucoup d’artistes, compositeurs, auteurs et étudiants. J’ai observé comment cette ville est devenue de plus en plus chaude. A présent, elle a sans doute atteint un pic.

Tout le monde est au courant et les gens « mainstream » viennent maintenant chercher ici une dose de culture d’avant-garde.

Si la ville de Berlin était un personnage de fiction, elle serait… ?

Sonya, la prostituée vertueuse de « Crime et châtiment », qui est prise dans toutes les sortes d’enfer.


Un panneau à Checkpoint Charlie, reste de la guerre froide, à Berlin (Pierre Haski/Rue89).

► Interview réalisée par e-mail.

Photos et illustration : une œuvre du street artist Blu à Berlin (Pierre Haski/Rue89) ; « L’histoire de l’Histoire » d’Ida Hattemer-Higgins ; un panneau à Checkpoint Charlie, reste de la guerre froide, à Berlin (Pierre Haski/Rue89).

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  • rumpus
    rumpus
    friend/unfriend
    • Posté à 14h52 le 13/08/2011
    • Internaute 96441
      friend/unfriend

    Alors ? Toujours pas de nouvelles de Lydie Salvayre après les remarques sur sa vision très ... euh ... personnelle de Hendrix ? : D
    Et sinon, sur le mur, c’est Blu :

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à rumpus
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 15h14 le 13/08/2011
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Merci et vive l’intelligence collective !

      J’ai habité quelques jours à deux pas de cette peinture sans savoir qui en était l’auteur. Cette vidéo est géniale !

      Pour Lydie Salvayre, je laisse Hubert répondre...

      • thoughtthrow
        • Posté à 16h13 le 13/08/2011
        • Internaute 17515

        C’est l’image de BLU qui m’a fait venir sur cet article. Il va aussi beaucoup plus loin dans ses travaux alliant vidéo et Street Art :
        Lien from Lien on Lien.
        (je n’arrive pas à faire du embedded...)
        D’autres sur son Vimeo : Lien

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à rumpus
      Rue89
      • Posté à 18h19 le 13/08/2011
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Pas encore de nouvelles à ce jour, Rumpus, mais je n’ai pas oublié votre requête !

      • rumpus
        rumpus répond à Hubert Artus
        friend/unfriend
        • Posté à 14h42 le 14/08/2011
        • Internaute 96441
          friend/unfriend

        Bon, c’était juste une petite moquerie en passant, c’est pas si important.

  • pierrejcallard
    pierrejcallard
    http://www.nouvellesociete.org
    • Posté à 18h37 le 13/08/2011
    • Internaute 3366
      http://www.nouvellesociete.org

    Il est bien difficile de trouver au malheur une autre vertu que celle de l’art, lequel vient du dépassement et d’un nouveau regard sur l’éternité.

    Lien

    PJCA

    • bultor
      bultor répond à pierrejcallard
      etant
      • Posté à 07h47 le 14/08/2011
      • Internaute 106489
        etant

      Il faut croire que les crimes nazis n’ont existés que pour fournir la matière de romans à d’innombrables auteurs en mal de profondeur et de sujet consensuel et compassionel.
      On a notre dose.

      • pierrejcallard
        pierrejcallard répond à bultor
        http://www.nouvellesociete.org
        • Posté à 14h06 le 14/08/2011
        • Internaute 3366
          http://www.nouvellesociete.org

        @ Buitor

        « Il faut croire que les crimes nazis n’ont existé que pour fournir la matière à roman à d’innombrables auteurs en mal de profondeur et de sujets consensuels ... “

        Je pense que vous n’avez pas lu l’article en lien. Si vous pensez que je minimise les horreurs nazi, vous n’avez pas saisi le sens de mon commentaire et j’en suis désolé.

        Lien

        PJCA

  • Berlineur
    • Posté à 17h28 le 14/08/2011
    • Internaute 24841

    Tiens donc, un article sur Berlin, ça faisait au moins quoi... une semaine ?

    Strasse89 on le sait (presque) tous que Berlin c’est trop bien toussa. Faudrait passer à autre chose, cette berlinomania soule tout le monde, y compris et avant tout les berlinois eux-mêmes...

  • micheyx
    micheyx
    retraité
    • Posté à 18h27 le 14/08/2011
    • Internaute 161815
      retraité

    Surtout n’oublier pas de dire a vos petits enfants que le petit Nicolas Sarckosy et son ami d’enfance a participé a la destruction du mur avec son petit marteau et son petit burin , a l’époque c« était le petit jean faitout , comme toujours

  • Protestant_et_Capitaliste
    • Posté à 19h49 le 14/08/2011
    • Internaute 165762
      Artisan

    à Berlin depuis 2003...

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