Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Après le chaos haïtien, l'écrivain Lyonel Trouillot parle d'amour

Publié le 06/11/2007 à 15h55


Après de puissants contes politiques sur le chaos haïtien, Lyonel Trouillot revenait en cette rentrée avec un texte sur le langage et sur l’amour. Lyonel Trouillot est un peu le Philip Roth francophone.

L’Américain alterne les récits sur l’histoire récente de son pays avec des textes centrés sur le questionnement d’un sexagénaire sur le sexe et les femmes. Avec « L’Amour avant que j’oublie » , Trouillot fait de même.

Quelques semaines avant le nouveau Philip Roth (dont nous reparlerons très bientôt), Trouillot, intellectuel engagé, met son exaltation prosaïque au service des élans du coeur. Et interroge directement sa capacité à communiquer désir, sexe et vie

« Je porte mon île comme une bosse » dit souvent Lyonel Trouillot. L’homme, journaliste et enseignant, est un intellectuel engagé dans la vie politique d’Haïti. Il est signataire du « Manifeste pour une littérature-monde en français » dont il fut question en mai. Enfin, il est un des créateurs de l’étape haïtienne d’Etonnants Voyageurs à Port-au-Prince, en décembre. La littérature de Trouillot a le réel caribéen chevillé à l’âme.

La langue de Trouillot est faite de soleils et de cris

En 2004, « Bicentenaire » , dédié à « celles et ceux qui sont descendus dans la rue » filait la métaphore entre la vie passée du jeune Lucien et sa descente en ville pour participer à la manifestation du bicentenaire de l’indépendance haïtienne. Ce livre-kaléidoscope, évoluant comme une transe, traduisait le climat surchauffé de la ville, et les évènements qui allaient arriver : la chute d’Aristide.

La langue de Trouillot est faite de soleils et de cris. Deux dimensions dont est imprégné « L’Amour avant que j’oublie » . Un court récit où, donc, Trouillot change son clavier d’épaule. Un texte bref et langoureux, un roman gigogne dans lequel les histoires se superposent pour mieux s’enrichir.

Trois personnages pour une épopée sur l’amour et le langage. « L’Historien » , « L’Etranger » et Raoul. Figures énigmatiques ou fabulateurs invétérés, chacun porte le souvenir de l’amour. Ce sont les trois figures tutélaires pour le guide du livre, « L’Ecrivain » . Qui est obsédé par une jeune inconnue qu’il rencontre lors d’un de ses colloques. Il a 50 ans, et ne sait plus communiquer l’amour. Faute de savoir le dire, il va l’écrire.

Une mise en abîme du langage et un conte sociologique

« L’amour avant que j’oublie » sera une ballade amoureuse. Doublée, ce qui en fait le mystère littéraire, d’une puissante mise en abîme du langage par un écrivain, et d’un conte sociologique. Ainsi, on pense à Ronsard ou Philip Roth. On pense forcément à « Mignonne allons voir si la rose » du poète, au « Sein » ou à « La Bête qui meurt » de l’Américain.

« Je n’aime pas raconter une histoire, mais des histoires », dit l’auteur. Ainsi, ce roman est-il une variation sur plusieurs thèmes, l’amour et le langage au centre. Au milieu : un arbre. Sous lequel se réunissent nos personnages. L’arbre à palabres sous lequel la vie de chacun devient un conte. L’arbre sous lequel le langage invoque l’amour.

« L’amour avant que j’oublie » est moins un roman narratif qu’un roman qui cherche. Un récit d’écriture. D’écrivain. Un récit qui assemble des passages bouleversants. Un roman qui unit les paradoxes :

« Quand on écrit, la distance est très grande entre la main tendue et la voix qui dit non. On n’entend pas la voix. On ne regarde pas l’indifférence du visage. Et si l’on pleure, on pleure tout seul. Et si les critiques vous emmerdent à vouloir percer vos secrets, on peut toujours argumenter qu’on parlait d’autre chose. » (Voir la vidéo.)

Loin de toute déception, tristesse ou amertume, le dernier roman de l’Haïtien est, comme toujours chez lui, baigné dans le réel de Port-au-Prince. Trouillot reste un auteur politique. Ici, il sera quand même question d’Aristide, de syndicats, du devenir incertain de ce pays.

Si Trouillot est un romancier à même de mêler dans un même imaginaire le soleil et les cris, le réel et le spirituel, c’est que le temps est, aussi, au cœur de sa quête. Sa littérature, c’est « un corps avec un peu de temps » . Le temps de ce quinquagénaire de personnage comme l’air du temps : « Le défaut de chaque époque, c’est de se prendre pour l’éternité » .

Interview réalisée à Paris fin octobre 2007.

► L’amour avant que j’oublie de Lyonel Trouillot - éd. Actes Sud - 184p., 18€.

  • 5048 visites
  • 5 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Prolo du livre
    • Posté à 16h17 le 06/11/2007
    • Internaute 12784

    Enormément de similitude avec un autre auteur haïtien que je n’hésite pas à comparer à Bukowski : Danny Laferrière, « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », « Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit », ou « L’odeur du café »...
    Les phrases ne prennent pas le luxe de s’allonger, les mots cognent comme le soleil des caraïbes, et le papier nous ferait sentir le rhum et les femmes. En plus il nous parle de grande littérature...

    • Anonyme répond à Prolo du livre

      Ton commentaire m’a mis le trouillotmètre à zéro !

      (Thulora Damlphyon, étudiante en littérature)

  • Anonyme

    « Lyonel Trouillot est un peu le Philip Roth francophone »

    Ah bon ? Parce que Lyonel Trouillot, il est anglophone lui ? Il est grand temps que cesse cette forme de discrimination subtile. Litterature francophone, film francophone etc. Quel abus de language !

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 18h28 le 06/11/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Non, c’est Philip Roth qui est anglophone, puisqu’Américain. Ca n’a rien de subtilement discriminatoire, c’est juste nommer les choses pour les mettre en perspective les unes par rapport aux autres...

  • pikasso02
    • Posté à 19h25 le 06/11/2007
    • Internaute 10134

    C’est quand même génial d’entendre et voir un poète parler du langage aussi naturellement avec le corps et le temps. Je ne connaissez pas Lyonel Trouillot. Merci pour cet entretien.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.