Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

« Arrêter d'écrire », le roman qui joue avec l'art et le lecteur

Publié le 07/09/2007 à 20h08

Texte expérimental aussi bien que roman ludique, « Arrêter d’écrire » est surtout un manifeste littéraire bien frappé.

Nous évoquions ici la belle collection Lot 49 des Editions du Cherche-Midi. Comme William Gass, David Markson est un Américain octogénaire ultra-lettré. En France, on l’a jusqu’aujourd’hui peu lu : une Série noire ( » Epitaphe pour une garce » ) en 1972, « La maîtresse de Wittgenstein » (P.O.L., traduit par Martin Winckler) en 1991, avant ce tout nouveau « Arrêter d’écrire » . Les deux livres ont un point commun : leur traducteur est l’hyperactif Claro, que les amateurs de littérature américaine connaissent forcément, tant il est spécialisé en objets littéraires non identifiés. Claro est, aussi, le directeur de la collection Lot 49. La boucle est bouclée.

Un florilège d’histoires artistiques

« Arrêter d’écrire “ est aussi une boucle. Une histoire de l’art au XXe siècle, aussi. Car ici, le narrateur (qui s’appelle ‘ l’Ecrivain’ ) se questionne, sans nous l’avouer, sur la façon d’écrire un roman à l’époque du triomphe de la télévision et de Google, un texte qui tiendrait compte des avancées artistiques du cinéma, de la peinture, de la musique. La seule chose que ‘ l’Ecrivain veut bien dire, c’est que son dernier roman a fait un bide. Las d’inventer histoires et personnages, il veut alors cesser d’écrire. Dit-il. Avec la crédibilité d’un fumeur de Gitanes brunes qui voudrait arrêter demain.

Evidemment, ce souhait provoque un livre. Une mise en abîme, donc. Aussi se lance-t-il dans une longue suite d’anecdotes sur la vie et l’œuvre de dizaines d’artistes, de citations, d’évènements politiques ou artistiques arrivés à la postérité, d’anecdotes et vérités sur l’Histoire. Saviez-vous que la première traduction anglaise de Madame Bovary’ est signée d’une fille de Karl Marx ? Se rappelle-t-on en France qu’en 1944, Jean Genet, sous prétexte d’une ironie douteuse, glorifia les miliciens et les soldats allemands ?

Sous formes d’informations et d’aphorismes qui dépassent rarement une ligne, ‘ Arrêter décrire’ est un florilège de concordances, d’histoires (la liaison entre Frida Kahlo et Trotsky), d’informations et de réflexions qui s’adressent à notre soif de culture aussi bien qu’à notre inconscient culturel. Ici, on est au pays de l’art, du texte et de la philosophie : Sylvia Plath (qui, décidément, est à la mode), Constance Garnett, Bach, Haendel, Cézanne, Picasso, et bien d’autres.



David Markson (Johanna Markson)

Une polyphonie qui devient symphonie

A la lecture des premières pages, cette kermesse du name-dropping peut sembler désuète et inutile. C’est sans compter sur la mise en abîme, et la façon avec laquelle Markson ouvre son atelier au lecteur. Invoquant Swift (” Je fais à présent une expérience très répandue chez les auteurs modernes ; à savoir, écrire sur Rien » ) dès l’exergue, l’auteur et son « Ecrivain » cherchent, fabriquent, invoquent, construisent et déconstruisent le roman qui réfléchirait l’homme, l’action, le geste, le monde et le temps. A l’heure où le temps, l’information, la communication sont des entités plus filantes que jamais.

Nos hommes quêtent le « roman sans la moindre indication d’une intrigue quelconque. Et sans personnages. Pas un seul » . Ceci étant écrit, Markson envoie des contre-exemples à son propre personnage, qui se voit rétorquer sévère par des romanciers qu’il a lui-même cité (E.M. Forster répondant qu’il n’y a pas d’œuvre d’art sans sujet).

« Arrêter d’écrire » , c’est une fanfare. Qui commence à jouer une polyphonie sans accords, et qui parvient à jouer une symphonie « globalement mélancolique bien que parfois même espiègle » .

Un écho à Magritte

« Arrêter d’écrire » questionne et délimite la notion même de roman, dans l’espace-temps des années 2000. Celles où on apprend sur Google, se rencontre sur MSN et se parle en SMS. Un ouvrage à la fois expérimental et très ludique, qui interroge directement le passionné de littérature sur sa façon de lire. Ce livre n’est pas à proprement parler une histoire. C’est un jeu. C’est quelque chose comme un équivalent littéraire au « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte. C’est donc toute une histoire.

Arrêter d’écrire de David Markson, trad. Claro, Le Cherche-Midi, 192 p., 15€

  • 4408 visites
  • 6 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Anonyme

    Voila un roman, ou plutot un livre qui fait envie ! ! Merci pour cet article sans lequel je n’en aurais sans doute jamais entendu parle...

  • pikasso02
    • Posté à 10h53 le 08/09/2007
    • Internaute 10134

    De qui se moque-t-on ?
    Ou plutôt, de qui se moque cet « auteur » David Markson ?
    Si ECRIRE, c’est récupérer ici et là des anecdotes inconnues ou peu connues, et les donner à lire ; et si le public accepte cette écriture comme nouvel art d’écrire (cet « art » d’écrire existe depuis pas mal de temps, depuis que les critiques d’art du genre Georges Charbonnier, ont disparu), c’est que nous sommes tombés bien bas. Les Duchampiens continuent de se faire entendre ! Hélas !
    Qui d’entre nous, je parle de ceux qui s’intéressent aux arts plastiques, n’a pas noté, sur un carnet ou un morceau de papier, comme pour mieux s’en souvenir, une anecdote ou mieux un concept entendu ? Mais dans ce cas, la démarche vient de nous ! Nous attendions cette anecdote, ce concept inconsciemment. Ces notes nous construisent. Mais lire ces notes écrites par un autre, ne peuvent que nous distraire ou nous « aider » à passer le temps, mais certainement pas construire ou aider l’individu à se construire. L’exemple de Magritte est bien choisi selon moi. Car j’aime Magritte, comme j’aime Duchamp, MAIS comme poètes, et non comme créateurs plastiques. Aujourd’hui nous avons chez les artistes, historiens ou critiques d’art, la manie de croire que les mots peuvent remplacer les signes ; que des oeuvres d’art plastique peuvent se concevoir avec des mots. Les « signes » sont aux arts plastiques, ce que sont les mots à la littérature ou la poésie. Attention ! Je ne dénigre pas les mots ! Mais je défends et tente de participer au sauvetage du dessin, et notamment de la « mimésis » qui fait bondir et met en furie les critiques d’aujourd’hui comme si c’était la pire des reculades, selon eux.(à suivre)

    • Anonyme répond à pikasso02

      ho mon dieu qu’elle betise dans ce commentaire... et sinon livre passionant bien loin de la caricature qu’en fait ce commentateur...

  • pikasso02
    • Posté à 11h16 le 08/09/2007
    • Internaute 10134

    (à suivre)
    Et pourquoi pas le mélange des deux, pourrez-vous me dire ? Pourquoi le refuser ? Pourquoi ce manichéisme ? Rien de tout ça !
    S’il n’y avait pas eu un « malentendu », un « mal vu » serait plus juste, au début du 20ème siècle, nous n’en serions pas là. J’essaie de rendre compte de ce « mal vu », si « mal vu » il y a eu ? Le plaisir d’accrocher une peinture chez soi existerait peut-être encore.

    Lien

  • Anonyme

    Avez-vous remarqué
    Que pour 100 visites à Rue89
    1 personne laisse un message.
    Ce message n’a aucun intérêt
    Sinon confirmer ce que j’écris.

  • abousiwar
    • Posté à 23h27 le 10/09/2007
    • Internaute 16082

    le titre est provocateur.Il nous invite à la lecture et à l’écriture ....L’article nous incite à le lire .Je dirais alors « arrêter de lire »..

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.