Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

« Incendiaire » : Londres entre islamisme et ultralibéralisme

Publié le 11/08/2007 à 02h15

Ce premier roman anglais, basé sur la lettre adressée à Oussama Ben Laden par la mère d’une victime d’un attentat à Londres, est prophétique. Passé inaperçu lors de sa parution l’an dernier, sa sortie en poche est l’occasion de se jeter dessus.

Le jeune Chris Cleave est un Anglais maudit. Et pourtant, il témoigne de la position amirale de la fiction britannique. Depuis quelques années, c’est en effet outre-Manche qu’il faut chercher les romans qui osent le plus, et le mieux, parler de notre époque mutante, entre libéralisme décomplexé et altermondialisme énervé.

Les lettres américaines sont en plein renouvellement de générations, la réalité sociale revient petit à petit dans la fiction française, les auteurs russes bâtissent une vision ultracrédible du chaos : mais pendant ce temps, en Angleterre, on se détache du triumvirat modèle (Rushdie-McEwan-Amis) pour, à la croisée du punk, du métissage, de la post-finance et de la mutation de Londres en Babylone moderne, proposer une littérature qui doit autant à Joe Strummer qu’à James G. Ballard.

C’est ainsi qu’une vague de trentenaires et de quadragénaires a pris la littérature comme arme de poing pour traverser son époque : John King, David Peace, Jonathan Coe, Will Self, Alex Wheatle, James Flint, Rachel Cusk. Bien énervés par la faille spirituelle des années Thatcher, ces auteurs arrivent avec des outils politiques et stylistiques affûtés pour s’attaquer aux années Blair et au futur de l’Angleterre.

Le jeune Chris Cleave, donc, passa une année 2005 maudite. Il travaillait comme secrétaire de rédaction au Daily Telegraph quand lui vint l’idée d’imaginer les attentats que pourraient engendrer l’alignement de Blair sur la politique de Bush. Il était un jeune homme de la middle-class londonienne quand il voulut voir les dégâts dudit alignement sur la working-class, déjà durement éprouvée par l’alignement de la politique blairiste sur celle de Margaret Thatcher. Il était récemment devenu père quand il voulut se mettre dans la peau d’une mère perdant son fils dans un attentat. Pour, dit-il, « écrire l’histoire mondiale dans la peau d’une personne. Car ce n’est pas le vrai que dit cette mère : c’est l’universel. »



Chris Cleave (Charlie Hopkinson)

« Incendiaire », le premier roman de Cleave est ni plus ni moins que la lettre à Oussama Ben Laden d’une femme qui vient de perdre fils et mari dans un attentat islamiste. Mais voilà : en Angleterre, le roman est paru… le 7 juillet 2005, le matin même où de réels islamistes posaient une bombe dans le métro à Londres. Résultat : le premier roman de Cleave fût honni. Et n’eût de reconnaissance qu’après coups. Paru en France en 2006, il passa malheureusement inaperçu, pour des raisons analogues.

La missive que le lecteur lira, et qui forme donc le roman, est autant le cri d’une femme qui vient de perdre les deux hommes de sa vie qu’une longue et vaillante complainte d’une femme de la working-class des années 2000. Car notre narratrice est, de fait, victime de la dictature de l’économie autant que de l’intégrisme religieux. Sa lettre est un choc, qui débute ainsi : « Cher Oussama ils te veulent mort ou vif pour en finir avec la terreur. Je ne suis pas si sûre que ça marche après tout le rock’n’roll ne s’est pas arrêté quand Elvis est mort aux chiottes il est juste devenu plus mauvais. »

Nous lirons ici un récit de femme, récit d’Occidentale, récit de classe (« On n’était ni les jolies incisives ni les molaires pourries de Londres et on est des millions comme ça. Les intellos font des sites Internet sur nous »), récit de mère, livre d’amante, récit de femme condamnée par un système. Le ton est direct, le texte est constitué de phrases sans effet, sans ponctuation. La précision frappe d’emblée, l’émotion et la justesse aussi.

Cleave a réussi ici une sismographie individuelle qui parvient à se transformer, le texte avançant et la métaphore opérant, en une illustration ultra-crédible des effets psychiques, sur cette femme de ce qui caractérise l’Angleterre d’aujourd’hui, et spécialement la mégapole londonienne : libéralisme, boboïsation, terrorisme, fanatisme, dérives de la mondialisation. Si le texte recèle une grande modernité et une grande force d’incantation, il est prophétique à plus d’un titre : il se conclue sur un grand incendie… Mais, tout comme McInerney le faisait avec New York dans son dernier roman, situé le 12 septembre 2001, Chris Cleave invoque aussi, ici, « la capacité londonienne à réinventer la vie ».

Littérairement, le jeune Anglais a gagné son pari : dans un roman qui déborde de pathos, de rage, d’émotion et de perdition, il parvient à l’équilibre grâce à une empathie qui n’est dupe de rien. Au microcosme individuel de chaque ligne du roman correspond le macrocosme du titanesque projet de la mère qui l’écrit : écrire à Oussama Ben Laden, pour lui déverser sa haine de lui et sa haine de la politique anglaise… « Incendiaire » est un roman psychologique, féminin, sociologique et politique.

Alors que Tony Blair était devenu l’idole de nombres de gouvernants (de droite comme de gauche) européens, et à l’heure où le nouvel occupant de l’Elysée fait de l’ancien locataire du 10, Downing St. son « ami », il convient de lire la patate chaude qu’avait envoyé ce jeune auteur à son Premier ministre d’alors. Pour vérifier ce que la littérature peut mesurer des drames militaires et politiques. Pour se redire que la littérature reste un sismographe des plus vibrants.

Incendiaire de Chris Cleave trad. Odile Demange, (Le Livre de Poche, 320 pages, 6,50€)

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  • ThomasLefebvre
    ThomasLefebvre
    Rapatrié
    • Posté à 11h31 le 12/08/2007
    • Internaute 247
      Rapatrié

    Hmmm, vu le titre on je pensais avoir qquchose sur l’« ultra-libéralisme. » Il’ n’en n’est rien, on parle de libéralisme, tout court. C’est pas « ultra-crédible » cette histoire.

    • Servais-Jean
      • Posté à 03h52 le 13/08/2007
      • Internaute 4591
        43

      A ThomasLefebre
      Ce livre n’a certainement pas été écrit pour vous tout seul.
      Que vous n’y trouviez rien sur l’ultra-libéralisme
      ne fait pas de cet ouvrage quelque chose qui ne soit pas ultra-crédible.
      J’espére que que les critiques littéraires ne fonctionnent pas comme vous.

      • Anonyme répond à Servais-Jean

        Cela se discute cher ami, tant il est vrai maintenant que c’est le lecteur (ou le spectateur) qui fait l’oeuvre, et surement pas l’auteur. Ne pensez vous pas ?

  • fratus
    • Posté à 11h38 le 12/08/2007
    • Internaute 14119

    ça m a donné envie.

    Je le lis et on en reparle après.
    A ce propos, pourrait il y avoir une zone d’échanges sur les livres recommandés, lus, etc... ?

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