Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Premier roman piquant pour Del Amo le libertin

Publié le 27/08/2008 à 15h18

Jean-Baptiste Del Amo (DR).

Comme l’indiquait notre panorama, « Une éducation libertine » est un des premiers romans les plus frappants de cette rentrée littéraire. Un roman historique et initiatique hypersexué, situé en plein siècle des lumières. C’est avec lui que débute la nouvelle saison.

« D’innombrables gamins grouillaient en tous sens, dégringolaient les escaliers, fouillaient les amoncellements, sitôt rattrapés par leurs génitrices qui les soulevait par des langes sales, les faisait remonter à grands coups aux fesses. Ici, nulle intimité. On forniquait à la vue de tous, les mains campées sur les balustrades, les jupons retroussés sur des culs sans gêne, à en faire trembler le bâtiment. On jouissait au su des enfants, au su des voisins. »

Le livre

« Paris, nombril crasseux et puant de la France » : c’est là que Gaspard arrive, en provenance de la ferme familiale en Bretagne. « Au-delà, soit dix-neuf ans durant, son existence appartenait à une autre réalité. La vie d’un homme qu’il avait sans doute été, mis sans relation à l’instant présent » : on sait seulement qu’il n’a pas un sou en poche, qu’il a fui la faim et la misère, et surtout un avenir d’éleveur de porcs. Il est parti sur un coup de tête, il appartiendra au lecteur de recomposer le contexte, tout au long du roman. Il sera manouvrier sur les bords de Seine, apprenti chapelier, prostitué et surtout arnaqueur. Il n’a qu’une idée en tête : appartenir à la haute, à la noblesse. Devenir prédateur et oublier la mère « dévorée de purin et de misère ». En deux ans, Gaspard va apprendre à se servir de ses charmes. Un homme « sans morale », « méconnaissable » : « à l’image du siècle » selon son mentor, le comte Etienne de V. (jamais plus amplement nommé). Del Amo pervertit les codes du roman historique : ce que nous lirons ici, c’est tout simplement la renaissance d’un homme. Au sens le plus « rebirth », « new age » et quasi religieux du terme.

Ces quatre phrases, au début du roman, posent le ton et le décor. « Une éducation libertine » se déroule en plein Siècle des Lumières, à Paris. Le roman (lire histoire ci-contre) remporte vite les suffrages du lecteurs, car il parvient rapidement à unir un aspect « cour des Miracles » à une dimension « bourgeoise ». C’est en cela que Del Amo est parvenu à donner une touche sociale à son roman initiatique. N’en serait la différence d’époque et de souverain, on retrouve dans « Une éducation libertine » ce qui faisait la richesse, par exemple, de « La Reine Margot » de Patrice Chéreau : la crasse mariée au luxe, le stupre à l’arrivisme, le complot à l’ambition.

Jean-Baptiste Del Amo a vingt-six ans, vit à Montpellier où il a « travaillé dans le secteur social ». Malgré une trop grande quantité de descriptions, son premier roman est porté par une écriture très ambitieuse, épaisse et épique, très sexuée, qui sauvegarde le plaisir.

« Une éducation libertine » est un roman historique (la France des Lumières, les artisans de faubourgs, la bourgeoisie courtisane) mais aussi un roman d’apprentissage très osé (homosexualité, prostitution masculine, écriture sexuée, libertinage). Des dimensions sur lesquelles nous avons interrogé l’auteur.

Pourquoi cette période de l’Histoire de France ? Quel a été votre travail de documentation ?

C’est avant tout un intérêt de lecteur pour les auteurs du XVIIIe siècle, en particulier Laclos et Sade ; un hommage au roman libertin. Je n’avais en revanche pas l’ambition d’écrire un roman historique, mais d’utiliser un contexte social particulier, très contrasté, et une vision de Paris extrême et sensitive. L’idée première était aussi d’utiliser les codes du roman d’apprentissage, tout en donnant à l’histoire de Gaspard une résonance contemporaine.

J’ai travaillé sur des archives de la ville, les études sur la vie dans les rues, d’anciens plans de Paris. J’ai aussi cherché à comprendre la prostitution, l’homosexualité, mais par une approche contemporaine. En revanche, j’ai veillé à n’être pas bridé par un souci d’exactitude. Je voulais garder intacte la vision onirique que je me suis faite de Paris en préparant le roman, comme d’une ville labyrinthique et dotée d’une vie propre.

En abordant l’homosexualité, la prostitution masculine et féminine, le libertinage bourgeois, que comptiez-vous dire sur cette période qui n’ait été déjà dit ?

Il y a dans ce clivage social, dans cette errance identitaire et dans l’impatience d’un peuple lassé du pouvoir absolu, une tension, une lassitude, qui me semblent faire écho à notre monde. C’était aussi le temps du soulèvement de la démocratie, l’éveil des consciences, l’avènement des arts : ce qu’il manque à ma génération. Si tout a sans doute été dit, il est encore possible d’explorer la manière de traiter ces thèmes. J’espère l’avoir fait humainement, par une psychologie particulière.

Ici, nous sommes au XVIIIe, les personnages n’ont pas les éléments de compréhension que nous possédons aujourd’hui. L’homosexualité, par exemple, n’est apparue qu’au XIXe siècle, on parle avant de pratiques sexuelles, de pédérastie, de sodomie. Comment les personnages appréhendent alors leur corps, leur relation à l’autre dans l’amour ou le sexe ? Tous font l’expérience d’une clairvoyance, d’une construction identitaire.

Dans cette cour des miracles qu’était Paris au XVIIIe siècle, la sexualité, souvent animale, était vécue sans manières. C’est un contraste intéressant avec l’empreinte religieuse que l’on retrouve dans la bourgeoisie et la noblesse, l’éducation des jeunes filles à la chasteté et à la vertu. Même si le XVIIIe a tendu vers un contrôle des mœurs, la rue était encore le lieu de l’impudeur par excellence et les archives de déposition de Police en sont un bon exemple ! Votre écriture est très incarnée, à la fois physique, corporelle, sexuelle, sensuelle, brute, distinguée, cour royale comme cour des Miracles. Est-ce votre écriture ou est-ce votre façon d’écrire le XVIIIe siècle ?

Je suis fasciné par les auteurs dont l’écriture est sensorielle, dont l’évocation suffit à faire éprouver au lecteur une odeur, une sensation. Je pense à Gabrielle Wittkop (1920-2002 ; publiée par les Eds Verticales, ndlr), mais aussi à Proust ou à Virginia Woolf. Tous sont les figures tutélaires de ce livre et du jeune auteur que je suis. Je voudrais parvenir à cette force d’évocation où l’écriture transcende le réel. La lecture peut être une expérience physique. Mon prochain roman se situe à l’époque contemporaine, sur des thèmes différents, mais dans la continuité d’« Une éducation libertine ».

Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo – Gallimard – 437p., 19€ - tirage de départ : 6000 ex.

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  • ecor1
    ecor1
    sur le fil
    • Posté à 18h57 le 27/08/2008
    • Internaute 25388
      sur le fil

    Apres avoir perdu nos regard sur le cul des femmes à la plage , voilà un roman qui au moins s’inscrit dans une certaine continuité de nos activités estivales.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à ecor1
      Rue89
      • Posté à 21h24 le 27/08/2008
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Avec toute la liberté et largeur d’esprit du monde, je me refuse à dépublier votre commentaire.
      Avec tout l’humour du monde, on se doit de vous dire cela : vous aurez mal compris, vraiment...

  • virginie78
    virginie78
    Éteignez votre TV et apprenez à (...)
    • Posté à 20h47 le 27/08/2008
    • Internaute 25883
      Éteignez votre TV et apprenez à (...)

    ouahhhh
    merci de nous avoir fait découvrir ce livre
    Voilà, par votre faute, je vais devoir agraver mon trou banquaire .....
    mais je sens que je vais me régaler !

    Avis aux lecteurs et aux riverains du coin :

    Je posseède les 15 premiers tomes des « oeuvres complètes » de SADE de chez Pauvert. Il me manque donc les tomes de 16 à 24 je crois, 16 et 17 étant les correspondance de SADE.
    Les volumes sont reliés avec une couverture blanche et la typographie est noire, avec écrit en gros par dessus tous les dos SADE.

    Donc j’étudirai toute proposition de vente ou de dons :)

    Merci :)

    • Rouille_Encagée
      Rouille_Encagée répond à virginie78
      Étudiant
      • Posté à 21h56 le 27/08/2008
      • Internaute 1144
        Étudiant

      J’espère que ça ressemble plus à Laclos qu’à Sade...

      • virginie78
        virginie78 répond à Rouille_Encagée
        Éteignez votre TV et apprenez à (...)
        • Posté à 22h36 le 27/08/2008
        • Internaute 25883
          Éteignez votre TV et apprenez à (...)

        ah, c’est pas mal SADE
        Je comparerais son oeuvre littéraire à un sandwitch multicouche : une couche d’érotisme ou de pornographie , c’est selon les sencibilités de chacun et une couche de philosophie, philosophie qui traite de l’absurdité et de l’hypocrisie de la morale, d’une certaine utopie, dont celle en vogue à l’époque : la république, etc.

         
        • Rouille_Encagée
          Rouille_Encagée répond à virginie78
          Étudiant
          • Posté à 17h20 le 28/08/2008
          • Internaute 1144
            Étudiant

          Il est vrai qu’il ne faut pas tout jeter de Sade, je vous l’accorde.

        1 autres commentaires
  • Sexus Empiricus
    • Posté à 23h34 le 27/08/2008
    • Internaute 6004

    Il s’agit donc d’une éducation ?

    Mme de Saint-Ange : Eh bien ! mon cher amour, pour récompenser aujourd’hui ta délicate complaisance, je vais livrer à tes ardeurs une jeune fille vierge, et plus belle que l’amour.
    Le Chevalier : Comment, avec Dolmancé… tu fais venir une femme chez toi ?
    Mme de Saint-Ange : Il s’agit d’une éducation, c’est une petite fille que j’ai connue au couvent l’automne dernier, pendant que mon mari était aux eaux.

    Virginie78 et sans doute quelques autres auront reconnu une conversation entre Mme de Saint-Ange et le Chevalier de Mirvel (La Philosophie dans le boudoir, ou Les instituteurs immoraux : dialogues destinés à l’éducation des jeunes demoiselles, 1795). Deux siècles après, le monde a peu vieilli : à l’âge du papy-mamy-boom, combien de jeunes demoiselles parmi tous nos vertueux censeurs et nouveaux pépères la pudeur ?

    Dans la langue de Sade, ce sempiternel enfermé, l’éducation est une affaire de liberté et de corps : une initiation aux plaisirs. On dirait aussi bien déniaiser.
    C’est en ce sens que Virginie Despentes reste une grande éducatrice.
    (Si on colle à « éducation » le mot « libertine », on donne dans le pléonasme, mais par temps d’inquisition et de mouvement rétrograde dans les bonnes moeurs, cette redondance n’est peut-être pas inutile.)

    À propos de XVIIIe s., de Gaspard qui arrive de Bretagne à Paris, voilà longtemps que je n’ai pas lu les fameux mémoires de Monsieur Nicolas, qui n’est pas celui qu’on croit. Je songe à Rétif de la Bretonne : avec lui, au moins, et dès les premiers chapitres, on trouve très vite son assiette : c’est gai, c’est enlevé, ça trotte et ça saute bien mieux que les pesants bourrins du divin marquis.

  • suissa
    suissa
    lyonnais
    • Posté à 22h04 le 28/08/2008
    • Internaute 51574
      lyonnais

    slt à tous

    Je viens de créer un blog :
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    Bonnes lectures

  • Melfried
    Melfried
    Irradié des Assedic
    • Posté à 09h56 le 29/08/2008
    • Internaute 51321
      Irradié des Assedic

    Mmh, très bon marketing de rentrée littéraire ! Du cul, du trash, dans un cadre historique, un jeune auteur charmant et ténébreux... Voilà qui donne envie d’aller faire un tour à la librairie :)

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Melfried
      Rue89
      • Posté à 14h10 le 29/08/2008
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Du trash, non, ce n’est pas ça... Du cul non plus, je parle de roman « burné » et osé...

  • ellya
    ellya
    sociologue
    • Posté à 17h50 le 29/08/2008
    • Internaute 51630
      sociologue

    avez-vous vu le sujet qu’Arte a consacré à ce roman (ou plutôt à son auteur) ? ? ? quai de Seine, feuillages, regards perdus et décolleté... des clichés à plomber tous nos désirs de lecture )- :
    pour moi c’est niet d’office, plutôt relire Laclos ou Sade.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à ellya
      Rue89
      • Posté à 19h34 le 29/08/2008
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Il est quand même dommage de déclarer un « niet d’office » après un sujet à la télé... Vous ne retenez donc que l’aspect sexe, dans ledit sujet, et dans mon papier ? Etrange, pour un sociologue...

  • chtl
    chtl
    lectrice
    • Posté à 19h47 le 29/08/2008
    • Internaute 51638
      lectrice

    J’ai lu le roman et vu le reportage. Ce dernier illustre parfaitement le contexte dans lequel se déroule l’histoire. Je l’ai trouvé plutôt bien tourné et évocateur de l’ambiance du roman.
    J’ai aimé l’histoire, et le style. J’ai savouré la qualité de l’écriture, des phrases élaborées, des descriptions riches et imagées.

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