California dreamin'

Le regard de la journaliste française Armelle Vincent sur la Californie et le Mexique.

Marée noire : « Le Tchernobyl de l'industrie pétrolière »

Armelle Vincent
Journaliste
Publié le 16/05/2010 à 10h35

Selon Steiner, biologiste marin, les dispersants utilisés par BP au large de la Louisiane se contentent de « couler » le pétrole.


Un pélican brun plein de pétrole va être nettoyé à Buras, en Louisiane, le 15 mai (Hans Deryk/Reuters)

Pendant sept ans, Rick Steiner a étudié les effets de l’Exxon Valdez (Alaska, 1989), la marée noire la plus chère et la plus catastrophique de l’Histoire.

C’est un scientifique de renommée internationale, grand spécialiste des catastrophes maritimes. De nombreux gouvernements (dont la Libye, le Pakistan ou la Russie) l’ont appelé au secours. Steiner est l’auteur du manuel des Nations unies sur les marées noires.

Samedi dernier, j’étais en Louisiane, à Venice, au bout de cette filandreuse langue de terre qui s’enfonce dans le golfe du Mexique entre marais, bayous, joncs foisonnants, carcasses d’arbres décimés par Katrina, bateaux défoncés, échoués sur les rives, et voitures à moitié immergées dans les eaux calmes. Les signes du terrible ouragan de 2005 sont encore bien visibles dans l’estuaire du Mississippi.

Au bout de la marina Cypress Cove, il y avait un pupitre et des caméras de télévision. Les journalistes attendaient le retour de Bobby Jindal, le gouverneur de la Louisiane, de Mitch Landrieu, le maire de la Nouvelle-Orléans et de Billy Nungesser, le président de Plaquemines Parish (littéralement « paroisse », ce qui, en Louisiane, signifie comté ou département).

Les trois hommes s’étaient envolés une heure plus tôt en hélicoptère Black Hawk pour effectuer une reconnaissance de la marée noire, à 50 kilomètres environ au large. Ils devaient ensuite se réunir avec des garde-côtes et des gardes nationaux dans le restaurant de la marina pour un briefing, puis donner une conférence de presse (la réunion a duré environ vingt minutes).

BP décide des autorisations de circulation

Parmi les journalistes, les pêcheurs et les écologistes présents, il y avait un homme de haute taille, mince, les cheveux blancs, la peau couverte de tâches de rousseur et de soleil, les yeux bleus très clair. Il s’agissait de Rick Steiner.

Il était venu comme bénévole, pour offrir son expertise. Mais bien que les huiles présentes aient eu connaissance de sa présence, il n’avait pas été convié à la réunion. Lui, l’expert, allait donc rester dehors pendant qu’un triumvirat ignorant des marées noires feindrait d’élaborer des solutions.

Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse. Je dis « feindrait » parce qu’au bout de quatre jours de déambulations en Louisiane et sur la côte du Mississippi, un fait est devenu évident : c’est BP qui semble tirer les ficelles.

Exemple : arrêtés à un barrage installé sur une route départementale, vers Hopedale (rive Est du Mississippi), des gardes nationaux nous ont conseillé d’appeler le représentant de BP pour obtenir l’autorisation de passer. Idem le lendemain.

Deux jours plus tard, devant un centre où les pêcheurs étaient venus remplir les formulaires pour obtenir leurs compensations, deux journalistes américains tentant d’interviewer les pêcheurs sur le parking ont été virés sur le champ par les hommes de BP.

Mais revenons à Steiner, auquel j’ai posé quelques questions.

« On a entendu des dauphins tousser »

Armelle Vincent : quelle est l’ampleur réelle de cette marée noire ?

Rick Steiner : c’est une catastrophe sans précédent, un événement historique, beaucoup plus grave que ce que ne laissent entendre le gouvernement et BP. C’est la première explosion d’une plate-forme pétrolière en mer et la première fois aussi qu’une fuite de pétrole brut se produit à 1 500 mètres de profondeur.

Les conséquences de cette tragédie sont totalement différentes de celles provoquées par l’accident d’un pétrolier, car dans ce cas, le pétrole reste à la surface, où vous pouvez le suivre.

L’impact le plus important de cette marée noire se fera sentir au fond du golfe, dans ce que nous appelons l’écosystème pélagique. Nous semblons uniquement concernés par les marées noires qui envahissent les plages et le rivage, alors qu’au large, il y a des centaines d’espèces d’oiseaux, de dauphins, de baleines, de poissons, etc en danger.

Justement, quels sont ces dangers ?

On a observé un banc de 70 ou 80 dauphins se déplaçant en rangs serrés au large de l’Ile du Gosier. C’est un signe de stress et d’effroi. On les a aussi entendus tousser. Ils ont dû ingérer ou aspirer du pétrole. On a également vu une grande quantité de plancton mort.

Sur Breton Island, il y a des milliers d’oiseaux. Ils sont en pleine saison de nidification. La moitié des oisillons sont déjà sortis de leurs coquilles. Ils vont être contaminés. En Alaska, 30 espèces ont été compromises. Les harengs du Pacifique ont été complètement décimés. 21 ans plus tard, les pêcheurs et la faune aquatique continuent de payer les conséquences d’Exxon Valdez.

A votre avis, les mesures prises par BP sont-elles efficaces ?

Malheureusement non. Il n’y a absolument aucun moyen de collecter le pétrole une fois qu’il est dans l’eau. Dans toute l’histoire des marées noires, on n’y est jamais parvenu. Les centaines de kilomètres de barrages flottants déployés ne peuvent être efficaces que si le brut flotte à la surface, et encore... Or, dans le cas présent, il est surtout dans le fond.

BP a annoncé qu’elle avait récupéré sept millions de litres d’une mixture eau/pétrole. Je parie que 90% de cette mixture était de l’eau. L’ironie est que les bateaux qui installent les barrages injectent plus de pétrole dans l’eau qu’ils n’en collectent. C’est absurde. Pendant ce temps, 800 000 litres de brut jaillissent chaque jour de la fuite pour se répandre dans le golfe.

Quel est l’impact écologique du dispersant utilisé par BP ?

La méthode a été utilisée en Alaska, sans succès. BP a injecté environ 1,6 million de litres (1 800 m3) de dispersant. C’est inquiétant. Le brut est toxique. Le dispersant est toxique et la combinaison des deux est encore plus toxique.

Le dispersant est un produit chimique composé d’un ingrédient actif appelé Corexist, que les biologistes marins ont rebaptisé « Hidesit » (le cache), et d’un autre appelé 2-Butoxyethanol. Sur l’étiquette de ce produit, on est avisé de consulter immédiatement un médecin en cas de contact avec la peau. Tirez-en vos propres conclusions.

Les compagnies pétrolières utilisent les dispersants parce qu’ils permettent de « couler » le pétrole loin des regards. Toute la faune aquatique va être exposée à leur toxicité. De plus, pour que le pétrole se disperse, il faut des vents de 10 à 25 nœuds. Moins de vent, c’est inefficace ; plus de vent, le dispersant devient inutile.

Quel est donc votre pronostic ?

Il est difficile de faire des prédictions. Tout dépendra des vents, de la température de l’air et de l’eau, du type de brut et de la densité de bactéries. Plus l’eau est chaude, plus il y a de bactéries. Elles contribuent à nettoyer les hydrocarbures toxiques de la marée noire.

Cette catastrophe est le Tchernobyl de l’industrie pétrolière. J’espère qu’elle nous apprendra au moins une leçon : il faut arrêter l’exploitation pétrolière en mer. Nous en connaissons maintenant les risques. Il faut à tous prix éviter le forage dans l’océan Arctique. Il serait absolument impossible de contrôler une explosion et une fuite de brut dans la banquise.

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  • Arkanis
    • Posté à 11h10 le 16/05/2010
    • Internaute 112755

    Il y a quelques jours, les experts autoproclamés usuels qu’on rencontre sur les forums des grands journaux nationaux, nous affirmait que cette marée noire c’était rien du tout, quelques milliers de litres par rapport aux millions des « accidents » de pétroliers.

    Bizarrement, ce sont les mêmes experts autoproclamés qui affirment aussi que le climat ne change pas sous l’action de l’homme (bien minuscule pour avoir la moindre incidence sur la planète), et pour moitié d’entre eux environ que le libéralisme et les lois du marché tout puissant sont les meilleure choses qui soient.

    J’ose espérer qu’à gauche on va commencer à se rendre compte que les catastrophes écologiques, c’est d’abord les pauvres qui les payent, et que l’inaction coupable des politiques et des militants de gauche, quand ils ne sont pas carrément contre la moindre mesure visant à réduire nos dégâts sur le monde (ex. une vraie taxe carbone), est tout simplement criminelle et certainement pas sociale.

    Je n’espère rien de la droite, ah, si qu’elle perde toutes les élections à venir. (ce qui voudrait dire qu’on aurait enfin un programme complet et sérieux vraiment de gauche à leur opposer).

  • Guillemette Faure
    Guillemette Faure
    Journaliste
    • Posté à 11h46 le 16/05/2010
    • Internaute 34
      Journaliste

    Dans le New York Times, un porte-parole de BP explique qu’ils n’ont pas l’intention de chercher à mesurer plus précisément la fuite.

    Lien ?

    « BP has resisted entreaties from scientists that they be allowed to use sophisticated instruments at the ocean floor that would give a far more accurate picture of how much oil is really gushing from the well.

    “The answer is no to that,” a BP spokesman, Tom Mueller, said on Saturday. “We’re not going to take any extra efforts now to calculate flow there at this point. It’s not relevant to the response effort, and it might even detract from the response effort.” »

  • Désinscrit le 15-6
    • Posté à 12h18 le 16/05/2010
    • Internaute 83404
      nc
  • Lohiel
    Lohiel
    http://twitter.com/Lohiel
    • Posté à 12h34 le 16/05/2010
    • Internaute 38391
      http://twitter.com/Lohiel

    Si vous avez 2h24 devant vous, regardez cet extraordinaire documentaire canadien : the Corporation.
    Lien
    c’est son auteur qui l’a mis en ligne, à disposition du public.

    Il date de 2003, mais il est toujours d’actualité. Il démontre deux choses terriblement inquiétantes :

    1. Les entreprises ont obtenu d’être définies comme des « personnes morales » qui peuvent donc se défendre en justice. Mais si on observe leur comportement, de manière à leur faire passer le test de santé mentale défini par l’OMS, ces « personnes » rentrent clairement dans la catégorie des psychopathes.

    2. Les entreprises sont désormais plus puissantes que les Etats : elles sont mondialisées, elles peuvent avoir leur police privée (tel que cela se passe sur le site de cette marée noire), la réalité de leur fonctionnement reste opaque pour la puissance publique. Bref, elles sont la force dominante de notre sytème et sont pourtant totalement anti-démocratiques (d’ailleurs elles soutiennent régulièrement les dictatures, car c’est là qu’elles font les meilleures affaires).

  • Michel-Petit
    Michel-Petit
    Retraité
    • Posté à 17h22 le 16/05/2010
    • Internaute 62964
      Retraité

    Les premières grosses fortunes, les vraies, les « énaurmes » ont été bâties sur le forage pétrolier, les carburants et leur distribution.

    Et surtout sur la tricherie et les monopoles.
    Mister Rockefeller a beaucoup œuvré dans cette filière, et on voit bien qu’elle était source de profits.

    Mis bout à bout les capitaux dégagés par les grandes compagnies, dont BP bien sûr qui est étroitement lié aux affaires américaines bien que réputé british, créent au Etats-Unis autant d’états dans l’état, avec des représentants compromis dans toutes les instances de la démocratie.

    Des sénateurs mouillés jusqu’au cou par l’argent du pétrole se font même filmer faisant barrage aux enquêtes du Sénat sur les hausses de prix des carburants, devant des caméras de télévision.

    (On notera que nos députés indignes, qui défendent l’utilisation des pesticides ne vont pas jusque là, ils ne sont pas plus lâches, ils ont moins de pognon)

    Alors qu’il faille une autorisation de BP pour accéder à l’océan pollué n’est guère étonnant !

    Mais ne doutons pas que de nombreux experts, du même genre que ceux de l’OMS pour la grippe A, viendront bientôt nous expliquer en compagnie de cette chère (très chère) Roselyne que le pétrole mélangé à l’eau de mer, en profondeur, est tout à fait bon pour la santé... Quoique un vaccin s’impose, avec une bonne campagne, bien organisée, très bien organisée...

    Mais ouf, on se la garde notre Roselyne, on ne la refile pas aux compagnies pétrolières, ni à l’UIMM d’ailleurs à qui elle a rendu des services, ni aux bananiers de Martinique, à qui elle n’en a pas rendus...

    Hors sujet ? non, non... même tonneau, je veux dire : même barril !

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 19h14 le 16/05/2010
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    TERRIFIANT COMPLÉMENT D’INFO

    Remarquable article, remarquable interview. Mais Armelle Vincent était-elle au courant, en écrivant son texte, de cette toute dernière info (confirmant hélas les propos de Rick Steiner) ?

    Lien
    (AFP - 16 mai 2010, 18h52)

  • pier31
    pier31
    reprendre la main
    • Posté à 15h58 le 17/05/2010
    • Internaute 64394
      reprendre la main
  • kestucroa
    • Posté à 22h43 le 17/05/2010
    • Internaute 111844

    Ressuscitons les Shadoks...peut-être qu’ils feront mieux que BP

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