Carnets d'Afrique de l'Est

Le journal de bord de Lucie Vérinque, journaliste à Nairobi (Kenya).

A Nairobi, une explosion rappelle les sombres heures du pays

Lucie Vérinque
Journaliste
Publié le 12/06/2007 à 15h14

Une explosion a fait un mort et 37 blessés, dont quatre graves, lundi 11 juin, dans le centre de la capitale kenyane. Récit de Stéphanie Braquehais, journaliste indépendante à Nairobi.


Policiers sur le site de l’explosion (Antony Njuguna/Reuters)

(De Nairobi) Au quatrième étage de l’hôtel Ambassador, à une cinquantaine de mètres du Hilton, dans le centre ville de Nairobi, des têtes se penchent par-dessus le balcon et contemplent les ambulanciers qui collectent les restes de chair humaine éclatée sur le bitume. Du haut de leur pinacle, ils ont vue sur les milliers de fourmis qui s’attroupent et se bousculent sans ménagement, coincées derrière les barrières en fer érigées par la police kenyane. Un ruban jaune fluo signale à tout importun qu’il n’a pas intérêt à franchir le périmètre de sécurité. Même la Croix rouge a pour l’instant reçu l’ordre de se tenir à l’écart. Les policiers arborent chiens, chevaux, AK47 et silence exaspéré.

« Où est le kamikaze ? “, interroge, excité, un quidam auquel un policier répond par un haussement d’épaules. Il baragouine en swahili (langue nationale du Kenya) une phrase sibylline et le pousse gentiment sur le côté. L’avenue Moi est interdite à la circulation. Il fallait bien qu’un attentat rajoute aux plaisirs des embouteillages matinaux à Nairobi.

A l’hôpital Kenyatta, les blessés arrivent au compte-goutte. Et la horde de journalistes qui les poursuit fait sortir une femme de ses gonds. En tailleur serré, l’oreille vissée à son téléphone portable, elle est la sœur d’un blessé allongé sur une civière, dont le dos est strié d’éclats de verre et de traces de sang. ‘Sortez d’ici ! Que diriez vous si je photographiais votre frère tout nu ? Malheureusement pour elle, l’injonction fait rire. Elle claque la porte de la salle de soins.

De mauvaise grâce, les journalistes se rabattent sur des victimes plus coopératives. Un homme est assis sur un banc dans le couloir. Collée à son front, une étiquette avec le numéro 15. Il garde la tête baissée et se mure dans le silence. Et puis, finit par susurrer : Je partais à l’école. J’ai entendu une explosion. C’était tellement fort, que ça m’a rendu presque sourd. Je n’ai rien compris. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai eu très peur.’

Un autre blessé est assis à sa droite. Les deux mains posées sur la nuque, grimaçant de douleur, il tient malgré tout à proposer son hypothèse. ‘Je m’appelle Robert. Je partais au travail ce matin en bus, vers 8 heures. J’attendais à la station devant l’hôtel Ambassador. L’explosion m’a projeté contre un arbre. Je suis resté sonné pendant quelques minutes, et puis en me relevant, j’ai vu un corps déchiqueté, un autre homme grièvement blessé. Soudain, j’ai compris. Quelques minutes avant l’explosion, deux hommes marchaient côte à côte. L’un des deux a voulu prendre le bus, mais il était bondé. Il est allé se faire cirer ses chaussures. Apparemment il est parti brusquement sans payer, car, alors qu’il courait pour traverser la rue, le cireur de chaussures a crié après son argent. Et juste après, il y a eu l’explosion. Je crois que c’est l’autre qui s’est suicidé avec une bombe.’

A l’entrée de l’hôpital, une tente abrite trois tables et quelques chaises. Des équipes médicales attendent les familles des victimes, les conseillent, les rassurent. Milton, père de 50 ans, tient dans ses bras sa femme qui sanglote. Leur fils de 20 ans se rendait à l’école d’aviation, comme chaque matin. Il a été conduit en voiture à l’hôpital par un passant qui l’a vu traverser la rue, le visage et le torse en sang. ‘On ne sait pas ce qui s’est passé. Peut-être qu’il ne s’agit pas d’un attentat. Peut-être que c’est une explosion de gaz. Mais heureusement, notre fils parle. Il a même répondu à la ministre de la Santé qui est venue lui poser des questions.’

Explosion de gaz ? Dans la rue ? Devant une petite échoppe qui fait face à une station de bus ? Ce père de famille rivalise de prudence avec la police kenyane. Le porte-parole de la police, Eric Kiraithe, a en effet publié un communiqué en milieu d’après-midi, stipulant qu’une ‘légère explosion a tué une personne et blessé plus de trente autres. La police a lancé une enquête pour déterminer l’identité des personnes qui sont à l’origine de l’incident, qui n’a fait que des dégâts très minces, les vitres d’un restaurant et d’un bus brisées. Nous apprécions la volonté d’informer un public inquiet et la volonté de ne pas propager de fausses informations’.

En revenant dans un taxi, le conducteur maugrée : ‘Ils ne diront jamais que ce sont des terroristes qui ont fait ça. Ils ne veulent pas faire fuir les touristes. Les gens vont recommencer à avoir peur maintenant. Ça nous rappelle des heures sombres du pays.’

Le dernier attentat à Nairobi, contre l’ambassade américaine, avait fait 224 morts en 1998. Il avait été revendiqué par Al-Qaeda. En novembre 2002, une voiture piégée avait explosé contre un hôtel à Mombasa, la principale ville côtière, tuant 15 personnes. Depuis janvier, le Kenya est à nouveau en alerte et a fermé ses frontières avec la Somalie, de crainte que les membres des tribunaux islamiques, au pouvoir à Mogadiscio jusqu’en décembre et accusés par les Etats-Unis de liens avec Al-Qaeda, ne lancent des opérations sur son territoire.

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  • Nicolas Brousse
    Nicolas Brousse
    Etudiant à Paris
    • Posté à 17h14 le 12/06/2007
    • Internaute 118
      Etudiant à Paris

    C’est assez épatant ; le porte-parole de la police dit qu’il ne s’agissait simplement d’une legère explosion. Plus impressionnant, il est dit qu’une enquête est en court... mais est-elle vraiment travaillée cette enquête ? Si ils cachent la vérité pour ne pas faire fuir les touristes... c’est pire que de l’injustice. La France qui, elle, veut faire de ses citoyens fiers d’être Français, et a Niarobi, dans lequel on protège les touristes plus que les citoyens ; le monde est devenu fou ! Quelle situation catastrophique...

  • PayneStewart
    • Posté à 17h31 le 12/06/2007
    • Internaute 3058

    Un grand merci à tous les journalistes qui se mettent en danger chaque jour pour nous rapporter ces infos qui nous renseignent sur un monde en mouvement perpétuel.
    Et bien sûr, une pensée particulière à Stéphanie Braquehais.

  • Giraffe
    • Posté à 22h11 le 12/06/2007
    • Internaute 3731

    Ce nouvel attentat en plein coeur de la capitale Nairobi va accroitre et raviver le sentiment d’insécurité de la pupulation et renforcer la suspiscion à l’encontre des etranger,surtout ceux d’origine somalienne qui sont des milliers à résider à Nairobi.
    La semaine dernière il y a eu une descente musclé de la part des forces de l’ordre dans le bidon ville de Kibera afin de neutraliser des élèments incontrolables de la secte/milice Mungiki qui ces derniers temps se sont illustrés par leurs actions violentes(vandalisme,cambriolage,carjacking....)
    Le Kenya compte beaucoup sur les revenus du tourisme pour faire tourner son économie,si ce genre d’incident venait à se reproduire il y aurait lieu de s’inquiéter pour la stabiliter du pays.Nous sommes à quelques mois des élections présidentielle et législative et les tensions vont sans doute s’intensifier entre les différents acteurs politique en lutte pour le pouvoir.
    L’ampleur de cet acte ignoble demeure toute fois de moindre envergure par rapport à ce qu’a connu le Kenya avec l’attaque contre l’ambassade Américaine en 1997 et les 2 attentas de Mombassa de 2002.
    Sommes-nous confronter à une expension du conflit en Somalie ou sagit-il plutôt d’une manoeuvre orchestré par des gens sans scrupule désireux qui pour d’obscures raisons voudraient installer un certain climat de crainte au sein de la pupulation ! ?
    L’avenir le montrera,pour le moment nos pensés ne peuvent qu’aller aux victimes et aux habitants de Nairobi qui désormais devront vivre dans la peur d’être à nouveau frappé par des actions lâches dans ce genre.

  • Anonyme

    L’afrique, encore une fois est écartellée entre la douleur de perdre ses fils,les meilleurs,pour des causes qui lui sont totalement etrangères, et la faiblesse de servir de terreau à toutes les opérations clandestines tout droit sorties des cerveaux testostéronisés des adeptes du nouvel ordre mondial qui financent la guerre contre la terreur.
    Quel moyen plus efficace que de semer la peur sous pretexte de la combattre dans le fol espoir d’être convié pendant la récolte ?
    Et les peuples pleureront à genoux le retour des justiciers...

    • Anonyme

      Expliquer à chaque attentat qu’il s’agit d’une manipulation ressort de la mauvaise foi.
      La réalité est pourtant fort simple une bande de nazillons enturbannés ont déclaré la guerre à tout ce qui n’est pas eux...
      On peut ne pas aimer les américains mais que celà vous plaise ou non ils sont et nous avec eux dans le collimateurs de ces fous furieux.
      Alviano

      • Yachar
        • Posté à 09h51 le 13/06/2007
        • Internaute 2045

        Je ne suis pas sûr que la réalité soit aussi simple que tu le prétendes. « Une bande de nazillons enturbanés ont déclaré la guerre à tout ce qui n’est pas eux... » C’est fort réducteur...

        La réalité est toujours bien plus complexe. L’attentat s’est produit à moins de cinquante de mètres de mon lieu de travail, j’ai même entendu la déflagration. Comme pour toute analyse, il faut se plonger dans le contexte local pour tenter de comprendre qui est derrière cet acte, et pourquoi.

        La thèse Al-Qaida revient sans cesse, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Quelles revendications ? Pour commencer, les derniers méfaits d’Al-Qaida sur le sol kenyan ont été bien plus organisés et meurtriers que ce qui s’est passé lundi au centre-ville. Les attentats des Ambassades américaines en ’98 et de Mombasa en ’02 portaient clairement la marque d’une organisation qui s’était clairement préparée à commettre ce genre d’actes terroristes. Ici, toujours aucune revendication, et la bombe en elle-même tient plus de l’amateurisme qu’autre chose.

        Comme la journaliste le dit fort bien, le pays est sous tension depuis janvier dernier et le regain des affrontements en Somalie. Le Kenya, en violation de toutes les régles de droit international en matière de protection de réfugiés, a expulsé les Somaliens qui fuyaient les combats dans leur pays. Il a même fermé les frontières (alors que 3 semaines auparavant, le Parlement kenyan a adopté une législation en matière de réfugiés interdisant le principe de non-refoulement...)

        Ceci, conjugué au fait que les forces navales américaines bombardent depuis plusieurs jours les positions tenues par les Tribunaux islamiques en Somalie, peut expliquer que ce soient des Somaliens-Kenyans qui soient à l’origine de cet acte.

        On parle également des Munigiki, secte spirituelo-mafieuse qui crée la terreur en mutilant et décapitant des gens dans les bidonvilles. Récemment, la police kenyane a lancé une traque contre eux, mais leurs propres méthodes se révèlent aussi sauvages que celles de cette secte. Il peut donc également s’agir d’un réglement de compte.

        En conclusion, on ne sait pas encore qui est derrière cet acte. L’enquête nous le dira sûrement, car le Gouvernement sera sous pression pour faire la lumière sur ce qui s’est passé. En effet, dans moins de six mois se tiendront les élections générales (Présidentielles et législatives), et nul doute que cet attentat va faire partie intégrante de la campagne.

        J’espère en tout cas ne pas avoir été aussi réducteur, parce que c’est en agissant ainsi qu’on propage des amalgames et des désinformations.

      • Anonyme

        Pouvons nous ici debaler tout ce que nous savons du denominateur commun à tous les groupes islamistes ci devant nommés « fous furieux » ?
        Sais-tu vénérable Yachar que le FBI a tout simplement fermé le programme qui s’occupait de traquer Osama ? A ce jour l’avis de recherche publié sur leur site internet ne reprend pas le chef d’accusation sur le 11 septembre.
        Non Meyssan ne fait pas d’émules, mais c’est Tony Blair qui s’oppose depuis l’année dernière, avec tout ce qu’il lui reste de crédibilité, à toute enquête indépendante et publique. Why ? Peut être parce que, une bande de jeunes fous furieux auraient toutes les peines du monde a acheminer sur le territoire britannique 300 kg d’explosif militaire !
        Les freres musulmans ont pendant longtemps joui des financements de la Cia avant d’ssassiner Sadate et ne sont que l’incarnation d’une guerre larvée que le services de contre terrorisme ont déclaré à des ennemis imaginaires.
        Rappele toi toujours que le gouvernement soudanais d’alors,a offert à plus d’une reprise de livrer les sbires d’Al « Cia“da avant l’expédition d’afganistan.
        Devine qui s’est toujours opposé à cet élan de générosité ?
        Psst !
        Pendant prés de dix ans Hamid karzaî était le lobbyste de la Bush co auprès des talibans.

        Rend toi service en mettant à jour tes fiches

  • Anonyme

    Bonjour,
    Encore une fois, il ne faut pas céder à la panique engendrée par la loupe hyper-grossissante de la médiatisation.
    J’habite Nairobi, et même si cet incident qui ressemble à un attentat est grave, la gravité est toute relative comparée à bien d’autres événements, causes de mortalité, sentiments d’insécurité un peu partout dans le monde.
    En un mot, on ne va pas s’arrêter de vivre pour autant.
    Je vous rappelle que les images des manifestation dans les banlieues fin 2005 avaient donné l’impression que la France était en insurection, ce qui était loin d’être le cas.

  • Anonyme

    « Vénérable » Courageux anonyme,

    Je ne comprends pas le ton de révolté que tu utilises. Quant à tes conseils, tu peux te les garder, je te remercie, mes fiches sont bien à jour.

    Mon propos est de donner à des gens comme toi, qui ne maîtrisent pas la réalité kenyane, les clés pour comprendre et pouvoir analyser la situation dans sa globalité. Il est nécessaire de mettre le contexte politique en avant, de parler des enjeux de politique interne, de même que des relations internationales que le Kenya à avec ses voisins, en particulier dans ce cas la Somalie.

    Les théories du complot, que tu sembles tant apprécier, ne peuvent donner qu’une infime partie de la réponse. En aucun cas elles ne se substituent intégralement à tous les paramètres qu’il faut prendre en compte pour comprendre ce genre d’actes ratés (je parle de l’objectif à atteindre, pas des dizaines de blessés).

    J’adhère moi-même à certaines de ces théories, étant originaire d’un pays qui a été le terrain de jeu de la CIA jusqu’à une certaine révolution en 1979. Mais je sais aussi que c’est loin d’être suffisant.

    Rends-toi service en élargissant ton champ de réflexion.

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