Carnets d'Afrique de l'Est

Le journal de bord de Lucie Vérinque, journaliste à Nairobi (Kenya).

« Voyage organisé » dans un camp de réfugiés somaliens

Lucie Vérinque
Journaliste
Publié le 28/09/2007 à 13h16

Sentiment de malaise lors d’une visite, organisée par l’ONU, parmi ceux qui ont fui la guerre civile qui fait rage à Mogadiscio.


Une femme et sa fille dans un camp près de Mogadiscio (Ismael Taxta/Reuters).

On appelle cela des « camps » . On aimerait trouver un autre qualificatif. A quelque 80 kilomètres de Mogadiscio, des centaines de milliers de personnes ont fui les combats depuis le printemps et continuent à les fuir.

Chaque jour, la capitale somalienne voit son lot de bombes télécommandées qui explosent, de civils pris en otage dans des affrontements entre les insurgés et les Ethiopiens qui soutiennent le gouvernement de transition. Ils font partie des dommages collatéraux de cette guerre civile qui n’en finit pas, où les conflits entre clans se superposent à des intérêts régionaux et internationaux.

« Vous avez quatre heures sur place »

Sur la route de l’ouest, qui relie Johwar à Baidoa, l’ancien siège du gouvernement de transition, des périmètres de tentes minuscules couvertes de pagnes délavés, serrées à moins d’un mètre les unes contre les autres sont disséminés un peu partout. C’est là qu’un organisme de l’ONU choisit d’emmener la presse internationale basée à Nairobi pour constater « l’urgence » . 80% des déplacés n’ont pas accès à l’eau potable disent les statistiques. Les prix des céréales ont quasiment doublé depuis sept mois. 325000 personnes ont fui Mogadiscio.

L’avion décolle à 4h30 du matin pour atterrir 2h30 plus tard sur la piste défoncée de Johwar. Ensuite, des 4x4 climatisés nous conduisent sur une route qui fut un jour bitumée. Une route construite par les Italiens pendant la colonisation, parsemée de trous béants, laissés par les lourds camions commerciaux et les inondations successives depuis seize ans. Ici, on ne parle pas encore des effets du réchauffement climatique. Les inondations sont dues à la destruction de tous les canaux et barrages construits durant la période de Siad Barré, lorsqu’ il y avait un Etat en Somalie.

Derrière la vitre, des marais peuplés de flamands roses et d’autres oiseaux dont j’ignore le nom, pourraient faire songer un instant que nous partons en Safari et que nous allons voir des animaux. C’est presque ça malheureusement. « Vous avez 4 heures sur place. L’avion décolle à 13h30 dernier délai, nous informe un responsable de cette agence. Restez un instant ici s’il vous plaît, je dois d’abord vous faire un briefing sécurité. Ne vous laissez pas encercler par une foule, gardez toujours un chemin pour vous échapper. Si la tension monte et que les soldats commencent à tirer en l’air, couchez vous par terre. » Ambiance.

Chasse au traducteur

Les journalistes femmes arborent un léger voile sur la tête, comme on leur a recommandé de le faire. En même temps, certaines portent un jean serré et chemisier ajusté… En 2006, lorsque les tribunaux islamiques étaient au pouvoir, on savait qu’il fallait se voiler. Désormais, on ne sait plus très bien. C’est le ramadan, on n’ose pas fumer. Pourtant, un soldat, AK47 sur l’épaule vient nous murmurer en italien de lui filer une clope.

Arrivée dans le premier camp. « Vous avez trente minutes. » C’est alors que la chasse au traducteur fait resurgir les réflexes cyniques et nécessaires du journaliste soucieux de rapporter l’interview de la femme en pleurs qui évoque au travers de phrases sibyllines, les obus sur sa maison, le départ à pied avec ses sept enfants et le soulagement de voir les distributions de nourriture. On joue des coudes pour ne pas partager le scoop. Des attroupements se forment autour de ces Blancs stressés.

-Pourquoi avez-vous fui ? Que pensez-vous de la situation à Mogadiscio ?

-J’ai peur des bombes, je n’avais pas de nourriture, mais maintenant, il y a l’aide alimentaire. Merci le PAM.

On se croirait au Darfour. Les jenjawids en moins. Soudain, on nous écarte du passage. Des femmes sont en train de crier et de se battre pour obtenir un sac de maïs et paraissent indifférentes aux coups de brindilles que leur infligent des miliciens propulsés soldats depuis quelques mois, qui peinent à contenir cette détresse et redoublent de rage pour se faire respecter.

« A Mogadiscio, les combats sont quotidiens »

Le vice gouverneur contemple la scène sans ciller. « L’administration se met en place, les ministères se forment pour venir en aide à la communauté. Mais nous avons besoin de l’aide internationale » , clame-t-il lors d’une conférence de presse improvisée. « Que pensez vous des Ethiopiens présents à Mogadiscio. Ici, il n’y a pas d’Ethiopiens et c’est la paix, alors qu’à Mogadiscio, les combats sont quotidiens entre les Ethiopiens et les insurgés ? “ C’est un journaliste de la presse américaine qui l’interpelle. ‘ C’est le gouvernement somalien qui a fait appel à eux pour rétablir la paix.’

C’est l’heure de repartir. Des petites filles, âgées d’une douzaine d’années s’approchent et désignent le voile que je porte sur la tête. Elles me font signe de le resserrer un peu. Elles rient. Un photographe les prend en photo, leur montre le résultat. Les yeux ronds, elles approchent leur doigt sans oser toucher cette image qu’elles ont peine à reconnaître. Petit instant de grâce, début d’échange, que le chauffeur de la 4x4 climatisée rompt soudain en actionnant la fermeture des vitres. Pschitt ! D’un geste de la main, il les invite à s’écarter. Elles s’enfuient en courant, puis elles reviennent, font au revoir de la main. Ciao, Ciao sussurent-elles en chœur.

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  • CJ Cregg
    • Posté à 13h29 le 28/09/2007
    • Internaute 1558

    je ne sais pas, je suis partagée :
    qu’est-ce qui est pire, un voyage dont l’organisation met effectivement un peu mal à l’aise, ou pas d’info du tout ?

    • Cyprien35
      Cyprien35 répond à CJ Cregg
      • Posté à 14h47 le 28/09/2007
      • Internaute 15800

      Je ne peux pas répondre à votre question, mais j’aimerais vous rediriger vers le site d’une paire de journalistes qui ont fait un reportage sur le Darfour : Lien
      Je ne sais pas si cela serait possible en Somalie...

  • Anonyme

    Poignant et ahurissant

    NW

  • Anonyme

    l’information devient une industrie comme une autre, comme le tourisme par exemple. Tout part évidemment de bons sentiments, sans aucune espèce d’arrière pensée. Mais au contact du terrain, voilà qu’il FAUT parler de sujets graves, prioritaires, et que donc on DOIT passer par des « tuyaux », que fatalement on est embeded d’une façon ou d’une autre. Que cela mette mal à l’aise le ou la journaliste est certainement une réaction saine, mais combien de temps ce genre de réaction peut-il tenir ? est ce bien sa place dans un compte-rendu journalistique ? Cette réaction si « humaine » va-t-elle s’éroder avec le temps, le nombre de reportages, la pression des rédac-chefs ? Y a t il une solution ?

  • Anonyme

    Les journalistes ocidentaux sont-ils la seule voix qui puisse se faire entendre dans cette situation ? Je m’étonne qu’aucun communiqué quel qu’il soit ne sorte de ce camp de réfugiés. Si l’aide internationale est requise par les haut placés chargés de la crise, la censure devrait s’éclipser au profit de la vérité dite par l’oeil bien placé : celui qui y est, et non celui qui y va...

  • Anonyme

    Pauvre Somalie, terre de prédilection de Ben Laden en début de carrière et dramatique illustration du nouvel ordre islamiste mondial que beaucoup sur ce forum rêvent d’instaurer.

    • Anonyme

      Là je ne vois pas le rapport avec le sujet...
      Depuis 1992 et encore plus depuis 1994 et l’échec cuisant de l’épopée américaine à Moga, personne n’a rien à foutre de la Somalie. Il a fallu que les « islamics courts » prennent la capitale pour que les caméras se penchent à nouveau sur cette immense catastrophe. Il est logique que les islamistes ou extrêmes de tous poils prennent de l’expansion dans un pays sans Etat, sans infrastructures, où la kalachnikov se négocie à moins de 10$ pièce...et qui figure parmi les pays les plus pauvres du monde (même si la situation est tellement critique qu’on est pas capable d’avoir des données valables et globales sur la situation).
      Loin de moi l’idée que les islamistes sont les portes parole des deshérités -en Somalie ou ailleurs- mais ils se nourissent de cette misère...
      Il ne s’agit que de politique, d’enjeux géo stratégiques qui rentrent désormais dans la guerre contre le terrorisme d’où l’intervention Ethiopienne épaulée par les US.
      C’est donc un constat d’échec total de la communauté internationale sur le dossier Somalie... Peut-être que le gouvernement provisoire réussira à ramener un semblant d’ordre et de paix. Mais maintenant les insurgés, mélange subtile d’islamistes et d’anciens membres de milices claniques, sont là et vont continuer à frapper par des attentats (à l’iraquienne)...
      Bref, c’est désolant, mais c’est comme ça...
      En attendant, les gens crèvent par milliers, sous-vivent et attendent... quoi, je ne sais pas...

  • Anonyme

    Ché pas C qui CJ C regg

  • Anonyme

    Et Lynnesis, C quoi....

  • Anonyme

    Somalie, Darfour, Birmanie. Et nous on regarde sans pouvoir rien faire. Vivement le match de rugby tient.

  • Anonyme

    Bon j’écris façon ahurie (en non connaissance de cause) sur le sujet...

    Bon j’écris, parce que sur un Post de J. de Maillard, j ’écrivais en commentaire qu’il y avait une différence certaine, entre ce que les lecteurs (de la Rue) disent vouloir lire...et ce qu’ils désirent lire !

    Je savais que j’avais raison ;)) ...je n’imaginais pas que j’avais raison à ce point !
    Moi, J’aurais voulu avoir des avis (éclairés ou non) sur cet article...j’aurai voulu avoir des avis parce que je n’y connais rien : je ne connais pas la Somalie ! !

    Je peux juste dire au commentateur NW de 14H18 : « d’accord avec vous ».

    Je peux juste dire à CA de 16h19 : « heu...il me semble que si “l’oeil qui y est ‘ pouvait dire’...il me semble que tous les physiologistes du monde se serait penché sur le sujet ! ! ...
    Je peux juste dire qu’il ne serait pas nécessaire de border les journalistes (forcément) occidentaux qui veulent dire, si la voix intérieure pouvait autrement, être vue !

    Bref, ce qui ne nous concerne pas directement (autrement dit ce qui n’a pas lieu dans notre joli Pays), ne nous touche pas vraiment...Et franchement...je trouve cela désespérant.

  • Anonyme

    Merci pour cet article et pour décrire la situation des journalistes telle qu’elle est ( en Somalie et ailleurs) : il y en a peu qui osent admettre comment se passent souvent les reportages et j’apprécie votre honnêteté...Merci aussi pour continuer à parler de la Somalie quand personne ne s’y intéresse plus.

    Ayant travaillé en Somalie pendant plusieurs années, je n’arrive pas à comprendre comment la communauté internationale peut et a pu soutenir l’installation d’un gouvernement provisoire par les troupes éthiopiennes ! C’est ignorer toute l’histoire de la Somalie mais aussi être tellement aveuglé par la question du terrorisme que l’on appuie un gouvernement fantoche qui n’a jamais eu aucune crédibilité et qui n’existe que grâce à l’apport financier des puissances étrangères, entre autres celui de la Communauté européenne.

    La Somalie du nord est arrivée à organiser à Borama, une conférence de paix qui a permis d’y rétablir la paix, il y a de cela, une dizaine d’années : il faut dire quaucune puisssance étrangère n’y était présente ni n’était en train de tirer les ficelles.

    Quoiqu’il y ait des différences entre le Nord et le Sud, il semble que chaque fois que les Somaliens soient près de résoudre leurs problèmes et de trouver des accords, quelqu’un de l’extérieur intervient pour y mettre la pagaille...On reproche à tous les gouvernements qui essaient de se constituer de ne pas respecter les droits humain comme si, celui qu on a mis en place, aujourd’hui le faisait...

    Il y a tellement de gens, hommes et femmes sur le terrain qui travaillent inlassablement pour la paix, il faut espérer qu’un jour leurs efforts seront récompensés.

    Observatrice

    • Anonyme

      je suis très heureuse de lire ce commentaire qui me paraît vraiment coller à la réalité somalienne, du moins celle que j’ai pu connaître de la bouche de mon mari somalien, étudiant en 67 à besançon, et reparti en Somalie en 87 pour s’y faire tuer en 92. les « incompatibilités » sont si fortes avec les éthiopiens que j’ai été stupéfaite de voir que des puissances étrangères pouvaient croire à une possible solution venant de ce côté..
      je viens de découvrir ce site et me promets d’y revenir souvent n.Abdurahman macon 71

    • Anonyme

      Madame s.v.p dites le clairement ! ce sont les américains qui foutu la merde en Somalie.

    • Anonyme

      Madame s.v.p dites le clairement ! ce sont les américains qui ont foutu la merde en Somalie.

  • Anonyme

    merci les états-unis

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