Chez Marie m’as-tu-lu

Les chroniques littéraires qui lisent ce qu'elles pensent...

« L’Amour sans le faire » : un Joncour, pour le bol d’air

Marie m'as-tu-lu
Nathalie Donnadieu, décédée
Publié le 13/11/2012 à 10h25

Sensible à vos derniers commentaires, je vais vous révéler un écrivain chinois, non encore traduit, inconnu et révolutionnaire, qui ne fait ni dans l’autofiction, ni dans l’érotisme, et s’avère être un futur prix Nobel à 14 ans. Je déconne.

Je n’ai pas ça sous le coude que je lève cependant à votre santé, mais pour répondre à vos réactions occasionnellement justes, oui d’accord, un jour j’irai me balader du côté des States et vous parlerai des Toni Morrison, Jim Harrison, Selby, Salinger... « all of them », afin de vous accorder cette suprématie des Amerloques sur les piteux Français.

Mais la mode est au terroir. Il s’agit de préserver notre patrimoine, nos emplois dans l’édition, et même appauvrie la littérature française doit être sauvée. Je vous ai malgré tout entendus et suis allée quérir un auteur tout en délicatesse, sans exhibition, qui invente des histoires, et sache construire poétiquement ses phrases. J’ai trouvé.

Je n’ai pas non plus cherché très loin, inutile de vous gargariser, je ne suis pas votre esclave. J’avais lu ses romans précédents, car il m’arrive parfois d’aimer la douceur, et si je pense pudeur, Serge Joncour est le premier auteur qui me vient.

Ne pas vivre pour ne pas souffrir


« L’Amour sans le faire », de Serge Joncour, éd. Flammarion, août 2012 

Ecoutez-donc ce superbe titre : « L’Amour sans le faire ». C’est pas joli ? et spontanément triste ? Avec une ébauche de solution à la finitude du désir qui s’use si vite ? Car le désir s’étiole, que vous ayez patienté deux ans, ou deux heures. Que vous ayez joué la gamme complète des séductions possibles, inexorablement l’envie se tarit. Et l’amour aussi. C’est perdu d’avance, on le sait, alors pourquoi ne pas s’en passer, s’aimer mais à distance ? Nous ne parlons pas ici des connexions internet mais d’une affection profonde sans attouchement.

L’idée semble idiote, ne pas vivre pour ne pas souffrir, c’est commun comme raisonnement. Mais la prouesse est là. En partant de ce constat limpide et navrant, Serge Joncour n’écrit pourtant que l’amour. Un amour énormissime, à foison et en fond de gorge, à profusion. Un amour idéal que vous aimeriez connaître, comme une douleur qui ne ferait pas mal. Un amour par antidote, la non écriture du non amour qui offre l’amour. Ça vous paraît abscons ?

Tout est doux, rien n’est si simple

Louise est veuve, elle a eu ensuite un enfant avec un homme de passage qui ne la consolait de rien, la divertissait à peine de sa douleur. Cet enfant, elle l’offre à ses anciens beaux-parents, elle ne peut s’y attacher car elle est incapable de s’éprendre à nouveau. Le petit Alexandre, nommé comme l’amour perdu, vit dans le Lot, chez ses grands-parents, qui de fait ne le sont pas. Louise décide d’y passer une semaine de vacances.

Parallèlement Franck, le frère aîné du défunt Alexandre, qui a fui la ferme il y a plusieurs décennies, débarque sans prévenir. Le roman se construit en premier lieu sur la présentation en alternance de Louise/Franck, leur quotidien, leur solitude, leur renoncement, pour aboutir sur leur rencontre. Avec un enfant de cinq ans au milieu. Et c’est ce qui change tout, la présence de l’enfant. Ce qui rend la vie caressante et belle, accordant un avenir possible qui compenserait l’interdiction du désir. L’histoire est simple et douce comme le titre. Tout est doux chez Serge Joncour, rien n’est si simple.

Un bol d’air, un peu de gentillesse

C’est moyennement alléchant hein ? Ça ne ratisse pas dans les pantalons, mais vous prendrez pour commencer un immense bol d’air. Vous aurez envie de champs et de sentiers boisés, de rivière fraîches, car les descriptions de paysages sont parfaites, reposantes et claires, sans jamais forcer le trait. Vous aurez besoin de cet environnement pour accepter l’infinie solitude qui vous submerge, mais surtout admettre cette tendresse, cette sympathie colossale et bourrue qui caractérise Serge Joncour.

L’affection pour ses personnages, il l’a également pour vous, cet auteur vous entoure de ses bras, mine de rien, et alors même qu’il vous affecte, il vous réconforte autant. Il est d’une gentillesse irrésistible, confondante. Il est dans chaque protagoniste en ombre protectrice, dans une intimité close, achevée, proposée aux lecteurs dans la plus grande pudeur. Le texte se compose en petites taches d’émotivité, vous ne recevez que le surplus des larmes, quelques gouttelettes à peine, une buée.

« Ce risque fou auquel ça expose, d’aimer »

Une telle délicatesse de style, vous ne la trouverez chez aucun autre. Et pour preuve :

« De toutes façons l’émotion n’était pas leur genre, il n’avait jamais été question de ça, entre eux tout passait par autre chose, bien à distance l’un de l’autre, tout ce qui normalement s’exprime par la parole, entre eux ça passait par d’autres signes, dans un regard ou un silence, un soupir souvent. »

Sauriez-vous écrire un soupir ? Vous en ressentez ici fugacement l’effleurement, puis vous tournez la page , et à nouveau cette vérité immuable d’une absence d’emphase qui vous touche au cœur , précisément où il ne veut pas aller :

« Plus jamais elle ne pourra faire l’amour avec un homme pour lequel elle aurait des sentiments, elle ne supporterait plus cette manière d’affoler l’affection, ce risque fou auquel ça expose d’aimer. »

Le risque auquel s’expose pourtant Serge Joncour est une soudaine absence d’humour. Il nous avait habitués à des romans oscillant entre rires et larmes, on y trouvait de l’anecdote drolatique, de l’expression cocasse. Timidité et solitude servaient de socles à l’histoire mais aussi de prétextes à plaisanter. La dérision, le ridicule des situations (« L’Homme qui ne savait pas dire non », « Kenavo », « In Vivo » ) pouvaient, si vous le souhaitiez, détourner votre attention des questions plus profondes, du chagrin refoulé, du désarroi.

Lorsque l’on s’aime vraiment, on se tait

Dans cet amour sans le faire aucune malice, aucun faux semblant. Nous retrouvons les thèmes chers à l’auteur : le patriarcat, l’abandon, la difficulté d’expression... Mais le roman s’ouvre sur un deuil, et bien qu’il s’allège progressivement sous la gaieté de l’enfant, ses personnages qui se défont d’eux-mêmes nous font craindre que Serge Joncour ne nous délaisse aussi.

C’est sans doute le tour de force de la narration. Globalement, il ne se passe pas grand-chose en dehors de la rencontre d’une famille désunie, pas de saisissement ou de drame, pas d’agitation, mais de cet émoi discret, il vous vient l’envie de le retenir, de serrer cette main qui écrit, et d’adopter vous aussi ce mode de vie en retrait, vous nourrissant du moment et des étendues verdoyantes, réhabilitant la vertu du silence puisque lorsque l’on s’aime vraiment, on se tait.

« Ce que chacun pensait de l’autre, il le gardait, c’était à lui, c’était son trésor. Ne pas arriver à se dire les choses, c’est peut-être la forme la plus édulcorée de la sincérité, ne pas arriver à se parler c’est une façon de retenir les mots à soi, de les penser à un point tel qu’on arrive même plus à s’en détacher, de la sincérité à l’état brut. »

Que la paix soit donc avec vous (titre de l’un de ses livres), chers trolls, pour une fois ferme-la, mettez donc un pyjama en pilou, servez-vous un bol de Ricorée, et savourez cet instant car les romans de Serge sont comme les baisers de papillon des enfants lorsqu’ils battent des cils contre votre joue, merveilleusement tendres mais d’une fugacité désespérante.

Infos pratiques
"L'Amour sans le faire", de Serge Joncour
Ed. Flammarion, août 2012
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  • 10 réactions
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  • Jean-----Marc
    Jean-----Marc
    Situation : plait-il ???
    • Posté à 11h45 le 13/11/2012
    • Internaute 194996
      Situation : plait-il ???

    Je ne suis arrivé à voter plus à ce billet, le « bouton rouge » ne marche pas.
    Je laisse donc ce rapide

    « merci pour ces quelques lignes faites de plus que de mots ».

  • We want a shrubbery
    We want a shrubbery
    Fonctionnaire à chat. Ni!
    • Posté à 17h49 le 13/11/2012
    • Internaute 100046
      Fonctionnaire à chat. Ni!

    Eh ben ça donne pas envie....

    Un petit conseil : pour bien parler de littérature, il convient d’abord de s’y intéresser. Pour ce faire il faut commencer par en lire, il en est d’excellente même chez les auteurs français, nous vous avons donné déjà quelques pistes : Martinez, Jaenada, Jourde, Chateaureynaud... Parmi les lauréats des prix de cet automne, puisque vous faites dans les auteurs dont on cause, il semblerait que Mukasonga (Renaudot), Deville (Femina), Pireyre (Médicis) et même le Goncourt Ferrari (ah oui, celui-là vous en avez parlé, je n’arrive toujours pas à savoir s’il vous a plu ou non, en tout cas votre article vous a beaucoup, beaucoup plu, c’est certain) ne soient pas strictement à jeter. Evidemment, tout ça passe le cap insurmontable des 200 pages (750 pour le « Maréchal absolu » de Jourde, prix Virilo), offre une vision assez éloignée du strict nombril de l’auteur, et si ça se trouve la richesse du style et de la construction sont bien moins rassurantes pour un ego journalistique que les angotages. Mais nous c’est de ça qu’on aime parler.

    Tiens, les affreux du prix Virilo ont décerné leur accessit Pilon de la forêt qui pleure aux « Lisières » d’Olivier Adam. Pour avoir entendu chez Guillaume Gallienne un extrait de l’oeuvre en question lu par son auteur (au demeurant un individu tout à fait sympathique, je le maintiens), j’ai comme une impression que ce n’est pas volé.

    • Nain Glumeux
      Nain Glumeux répond à We want a shrubbery
      Nalyseur de proximité.
      • Posté à 17h52 le 13/11/2012
      • Internaute 148099
        Nalyseur de proximité.

      Eh ben ça donne pas envie...
      Ah. Vous aussi ?

      • We want a shrubbery
        We want a shrubbery répond à Nain Glumeux
        Fonctionnaire à chat. Ni!
        • Posté à 20h07 le 13/11/2012
        • Internaute 100046
          Fonctionnaire à chat. Ni!

        « Ce que chacun pensait de l’autre, il le gardait, c’était à lui, c’était son trésor. Ne pas arriver à se dire les choses, c’est peut-être la forme la plus édulcorée de la sincérité, ne pas arriver à se parler c’est une façon de retenir les mots à soi, de les penser à un point tel qu’on arrive même plus à s’en détacher, de la sincérité à l’état brut. » : c’est original et beau comme du Foenkinos ! Que dis-je, de l’Alexandre Jardin sous ATarax !

        « Allons, parle, Manfred-Célestin, vieille pacotille, dis quelque chose, n’importe quoi, tu es plus disert d’habitude. Qu’est-ce qui t’arrive ? Ah ça, pourtant, d’habitude, on peut dire que tu m’en racontes ! Tu la trembles sans t’arrêter, ta plainte sempiternelle. Robinet à bout de course, mais qui s’obstine à crachoter jour et nuit son filet brunâtre, au prix de force convulsions. Tu es mon secrétaire particulier, à ce qu’il paraît. Ça, pour ce qui est de sécré- ter, tu sécrètes. Tu sécrètes particulièrement. C’est même ta prin- cipale activité dans l’existence. Je n’aurais jamais imaginé que tant de litres d’humeurs diverses puissent sortir d’un organisme si chi- chement abreuvé. Toujours à tremper un mouchoir. Je devrais te nommer baron des glaires et général des morves. Regarde-toi, navrant vestige : tu vas te tuer au bavardage, te démantibuler dans le potin. Articuler une syllabe te mobilise les muscles du fond et les os de derrière les fagots, une phrase exige de toi des déhanche- ments, des grimaces, des expectorations et des envols de redin- gote, mais n’importe, tu continues, tu t’escrimes. Tu en baves sur ton plastron, je ne sais plus où me fourrer pour éviter que tes postillons ne me détrempent l’uniforme. Et puis tout à coup, on ne sait pas pourquoi, la machine à dégoiser affiche zéro. Bouche cousue, plus de jus de mots à extraire de ta viande desséchée. »

        Ça vous a un autre goût quand même, non ? C’est le début du « Maréchal absolu » que je m’en vais commencer une fois fini « Les Revenants » de Laura Kasischke, excellent quoique américain, ça fait prétentiard évidemment. On peut reprocher à l’auteur un fantastique un peu trop appuyé pour être tout à fait inquiétant, mais quelle cruauté, quelle intelligence et quel talent dans la conduite du récit ! Les réflexions sur les rites funéraires et la relation des vivants aux morts, insérées sous la forme d’un cours universitaire, sont fascinantes et les personnages, des gens ordinaires qui pour la plupart voient leur vie partir en sucette, sont très attachants. L’auteur s’excuse même avec humour quand elle doit bêtement recourir à un cliché, mais quand le sang se glace vraiment dans les veines, on ne va pas chercher autre chose.

         
        • Nain Glumeux
          Nain Glumeux répond à We want a shrubbery
          Nalyseur de proximité.
          • Posté à 20h46 le 13/11/2012
          • Internaute 148099
            Nalyseur de proximité.

          Vous me coupez le commentaire sous le clavier.
          J’en étais arrivé à la même conclusion que vous : il vaut bien mieux se vanter mutuellement les livres que nous avons aimés.
          Merci dont pour cet extrait de Jourde.

          « Les Revenants » de Laura Kasischke, excellent quoique américain, ça fait prétentiard évidemment.

          Prétentiard ? ! ! ? ? ! ? On ne me dit rien à moi.
          Quand j’ai commencé à lire américain, pris d’un insurmontable ennui provoqué par la production indigène, c’était du dernier ringard.
          Comme quoi hein ?

          SI vous appréciez Laura Kasischke, je me permets, si vous ne connaissez pas, de vous conseiller Anita Shreve.
          « Une scandaleuse affaire » et « Un mariage en décembre » tout particulièrement.

          Mais si j’avais une question à poser à la littérature française ce serait (en gros) :

          « Pourquoi est-ce que, dans le regard qu’il porte sur les autres et sur lui-même, dans sa façon de regarder passer son existence, je me reconnais plus facilement en Frank Bascombe* Américain pur jus, que dans les vagissements égotiques d’ectoplasmes littéraires issus de l’absence d’imagination de quelconques branles-bouillie germanopratins ? ».

          HEIN ?

          Oups pardon, des fois je m’emporte un peu.

          * Richard Ford, « Un week-end dans le Michigan », « Indépendance », « L’état des lieux ».

          • We want a shrubbery
            We want a shrubbery répond à Nain Glumeux
            Fonctionnaire à chat. Ni!
            • Posté à 09h34 le 14/11/2012
            • Internaute 100046
              Fonctionnaire à chat. Ni!

            « oui d’accord, un jour j’irai me balader du côté des States et vous parlerai des Toni Morrison, Jim Harrison, Selby, Salinger... “ all of them ”, afin de vous accorder cette suprématie des Amerloques sur les piteux Français », bref on n’est rien que des snobs et des oncles Tom (Angot piteuse auprès de Toni Morrison, non mais je vous demande un peu...). D’un autre côté si je dis Yachar Kemal, Shahriar Mandanipour ou Herbjørg Wassmo, tous excellents auteurs dûment non-américains, elle va croire qu’avec condescendance je me gausse d’elle « née dans une famille de ploucs totalement inculte bien qu’ultra gauchiste », alors que moi-même je ne sors pas de la cuisse de Jupiter et que c’est mon papa, fils d’ouvriers-paysans communistes qui n’a pas le bac, qui m’a conseillé la lecture de Yachar Kemal.

        3 autres commentaires
  • tArTeL¤RdRe
    tArTeL¤RdRe
    click toride
    • Posté à 07h52 le 14/11/2012
    • Internaute 192571
      click toride

    l’amour sans le faire autant se couper le jonc court, scusez fallait que ça sorte...

  • A déménagé le 16.01.2013
    • Posté à 09h08 le 14/11/2012
    • Internaute 191715

    Serge Joncour est aussi un des virtuoses comiques de la bande radio-oulipienne des « Papous dans la tête »

    Lien

  • observeur
    observeur
    Libre penseur chez les ch'tis
    • Posté à 09h16 le 14/11/2012
    • Internaute 37812
      Libre penseur chez les ch'tis

    C’est du n’importe quoi, en tout cas pour ce qui est de s’aimer sans .....cela ne me donne pas envie de lire tellement je m’attends à des niaiseries.

    Quoi qu’il en soit, dans ce type de relation il y a au moins un menteur ( ou une menteuse) et l’autre sert de roue de secours ce dernier (homme ou femme) par peur de la solitude et /ou désir d’être aimé peut accepter cette situation parfois en ce sachant cocu.

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