Assassinat de Kennedy : la théorie de la non-conspiration

Bernard Cohen
Ecrivain et traducteur
Publié le 20/04/2008 à 01h44


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Voilà l’un des livres les plus surprenants des dernières années aux USA. Par sa taille, d’abord. Éléphantesque : 1612 pages composées dans une police dont les banquiers se servent généralement pour rouler les clients à la fin d’un contrat, des notes présentées sur un CD tellement elles sont copieuses, “ un million cinq cent trente cinq mille sept cent quatre vingt treize mots” , ainsi que le précise fièrement son auteur.

Celui-ci est lui-même un être à part, une personnalité américaine à mi-chemin de la pop-star et de la référence intellectuelle : Vincent Bugliosi, le procureur qui a établi la culpabilité de Charles Manson dans le meurtre de Sharon Tate et d’autres, tirant de ce procès retentissant un livre devenu un best-seller outre-Atlantique, Helter Skelter (LaTuerie d’Hollywood, en français). Mais c’est aussi le propos de cet ouvrage mastodontique qui est étonnant. Le célèbre homme de loi livre ici la conclusion de vingt ans d’enquête, et loin d’être sensationnelle, elle est faite pour décevoir tous les esprits affectés par la manie de la conspiration : le président John Fitzgerald Kennedy a été assassiné en 1963, à l’âge de quarante-trois ans, par un “ loser solitaire” , Lee Harvey Oswald.

Une centaine de théories

La mort de JFK a été, et demeure, un évènement tellement traumatisant dans la conscience universelle que cette démonstration ressemble à une longue - très longue - douche froide. Sans adhérer à aucune des multiples “ théories de la conspiration” -Bugliosi en recense une bonne centaine, et liste deux cent quatorze personnes qui selon elles auraient trempé dans le magnicide, ainsi que...quatre vingt deux présumés assassins autres qu’Oswald ! -, je suis personnellement toujours resté perplexe devant la proximité temporelle de trois meurtres retentissants de l’histoire américaines, ceux de JFK, du révérend Martin Luther King et du frère du président, Robert Kennedy.

Certes, l’exemplaire enquête menée par Norman Mailer dans les années 90 pour mieux comprendre les raisons de la tentative d’Oswald de renoncer à la citoyenneté américaine et de vivre en URSS (et présentée dans son magistral Oswald : un mystère américain en 1995 ) se démarquait déjà de toutes les élucubrations conspirationnistes, alors qu’à la même époque le réalisateur Oliver Stone embrassait au contraire la théorie du complot du complexe militaro-industriel avec le film JFK. Mais l’acte d’Oswald, et sa mort spectaculaire quelques heures après son arrestation -le tout premier meurtre télévisé quasiment en direct dans l’histoire de l’information-, paraissaient trop énormes pour ne pas “ cacher quelque chose” .

Une précision à donner le tournis

Pour montrer que la réalité la plus bizarre ne dissimule rien de plus qu’une succession de coïncidences, de tendances psychologiques liées à la structure d’une personnalité, d’impulsions irrationnelles et de ces répétitions obstinées des mêmes erreurs que l’on appelle “ le destin personnel” , Bugliosi nous offre une reconstitution de la trajectoire d’Oswald, de sa femme russe Marina, et du meurtrier d’Oswald, Jack Ruby, dont la précision est à donner le tournis. En fait, après un mouvement de recul devant la taille et le poids du bouquin, on se laisse prendre dans cette histoire que l’on croyait connaître par coeur et dont on découvre de nouveaux détails.

Le procureur-écrivain applique la même précision chirurgicale à la description des lésions infligées au crâne de Kennedy par les deux balles de l’assassin qu’aux frasques sexuelles de la jeune Marina à Minsk ou à la vie quotidienne de Ruby, issu d’un famille nombreuse juive émigrée de Pologne devenu tenancier de deux clubs de striptease à Dallas, toujours paternel avec ses “ girls” -et une seule fois follement amoureux de l’une d’elles, Tawny Angel- et basculant dans un désespoir révolté après la mort brutale de JFK. Les jours précédant le fatidique 22 novembre 1963 sont passés sous un microscope historique à effet tunnel. On “ voit” ainsi Oswald et Marina affalés sur un canapé le samedi avant la tragédie, se partageant une banane et regardant vaguement deux films à la télé, Suddenly et We Were Strangers, dont le point commun est d’avoir pour thème... un assassinat politique. Un strict adepte de la théorie du complot pourrait y voir la preuve que Lyndon B. Johnson, souvent accusé d’avoir commandité le meurtre afin de devenir président, avait demandé aux responsables de la programmation télévisée de veiller à mettre ainsi en condition psychologique favorable le futur meurtrier...

La mécanique de la paranoïa

Ce que démontre également Bugliosi, c’est l’emprise durable de la logique paranoïaque sur les opinions publiques des grandes démocraties, à commencer par l’américaine. Quand il analyse comment une rencontre totalement fortuite entre deux individus peut devenir la base d’une énième “ théorie du complot” - » la culpabilité par association considérée comme l’un des beaux-arts » , dénomme-t-il joliment ce raisonnement biaisé-, on ne peut que penser à Barack Obama soudain exposé à des attaques féroces parce qu’il avait fait la connaissance d’un ancien gauchiste radical des années 60, soupçonné d’activités illégales menées quand le candidat à la présidence avait... huit ans.

Et puis, il y a bien sûr la fameuse tautologie d’Hillary Clinton à propos de « the vast right-wing conspiracy that has been conspiring against my husband » (la vaste conspiration de droite qui a conspiré contre mon mari) au moment de l’affaire Lewinsky. « Chercher le complot sert le plus souvent à nier la réalité » , constate froidement Bugliosi, et dans le cas de JFK la réalité s’est affublée d’une série de masques susceptibles de dérouter les esprits les plus rationnels : dans un Dallas profondément réactionnaire et politiquement hostile au jeune président, c’est à un révolté fasciné par la révolution cubaine -mais aussi très conservateur dans son comportement quotidien, ainsi que le montre bien Bugliosi- qu’il est revenu de passer à l’acte ; et si Jack Ruby, « kennedyste » et anti-raciste convaincu, n’avait pas aussi entretenu des relations amicales avec de nombreux policiers et inspecteurs de la ville, il n’aurait sans doute jamais été en mesure d’approcher Oswald d’aussi près et, en s’arrogeant la responsabilité de faire prévaloir la justice, il n’aurait pu priver le pays de la catharsis qu’un procès en règle de Lee Harvey Oswald lui aurait procurée...

S’appuyant sur une synthèse gigantesque de publications, sur son enquête personnelle et sur une relecture pointilleuse du pesant rapport de la commission Warren, qui allait travailler pendant neuf mois avant de conclure qu’Oswald était bien l’assassin de JFK et qu’il avait « probablement » agi seul, l’auteur apporte aussi un éclairage exceptionnel à toute l’affaire grâce à sa longue expérience du système judiciaire américain. C’est très notable lorsqu’il se penche sur le procès de Jack Ruby, qui pour ma part m’avait toujours intrigué : pourquoi un jury populaire s’était-il empressé de condamner à mort un homme qui avait voulu venger le pays tout entier et qui était à l’évidence mû par des motifs passionnels, dans un État où abattre sa femme surprise avec un amant était considéré comme un délit presque mineur ? Avec un humour caustique, Bugliosi fouille les paradoxes de la loi texane et montre comment l’avocat-vedette choisi par Ruby, Melvin Belli -prononcer Bellaille- , s’était mis à dos l’opinion publique de Dallas en taxant par exemple les Texans de « ploucs qui ne savent même pas à quoi sert un bidet » . Là encore, l’anecdotique et le marginal s’unissent pour modeler et transformer le cours des événements. C’est d’abord cela, l’histoire.

Vincent Bugliosi, Reclaiming History, The Assassination of President John F. Kennedy, Norton, 2007, 1612 pages.

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  • FdT
    FdT
    En pleine décroissance
    • Posté à 02h18 le 20/04/2008
    • Internaute 24641
      En pleine décroissance

    Il fallait bien que quelqu’un réponde à la dérangeante théorie de la conspiration qui par ailleurs est fort convaincante.

    Une chose de sûre c’est que les grandes figures politiques états-uniennes ayant représenté une réelle menace à l’establishment ont toutes fini « comme par hasard » assassinées par un looser solitaire (Luther King, Malcom X, Kennedy...) Ce scénario étrangement récurrent laisserait à penser qu’il y a comme une malédiction ou que les loosers solitaires et haineux consacrant leur vie entière à l’élimination d’un homme politique courrent les rues au pays de Tom Sawyer. Conspiration ? Non ! nous avons tous que les oligarques états-uniens seraient bien incapables de telles choses, eux ces âmes si pures....

  • Guildas
    Guildas
    Pourquoi pas
    • Posté à 04h42 le 20/04/2008
    • Internaute 39552
      Pourquoi pas

    Seulement un truc : cet article est vraiment, vraiment bien écrit. Impressionant.

  • Kenjiclochette
    Kenjiclochette
    Etudiant Sciences Po
    • Posté à 05h24 le 20/04/2008
    • Internaute 39458
      Etudiant Sciences Po

    Intéressant de voir à quel point les commentaires sont révélateurs de ce qui est exposé dans l’article. Il est tellement plus agréable de croire à une théorie du complot... et puis c’est tellement rassurant de savoir qu’il reste encore des ennemis invisibles et tout puissants à fustiger. Phénomène assez simple d’ailleurs. Il est plus rassurant de croire à la main de Dieu qu’au simple hasard. Pas de rapport avec les réactions vis à vis de l’article ? Toutes les théories du complots sont pourtant autant de superstitions montrant le contraire...
    Allez-y victimes du complot judéo-americano-sovietico-maçonnique ! Déchaînez vous contre cet article voulant remettre en cause vos superstitions si policées !
    M’faites marrer tiens.

  • Bardamu
    Bardamu
    difficile
    • Posté à 10h45 le 20/04/2008
    • Internaute 25491
      difficile

    Vous n’avez rien compris.

    Blugiosi est un pseudonyme qui renvoie de façon transparente, pour les initiés, à Bela Lugosi, le célèbre interprète de Dracula.

    C’est donc la piste satanique qu’il faut suivre.

    Eh oui, certains n’avaient pas intérêt à ce que JFK
    révèle ce qu’il savait sur le trésor des templiers...

  • VanVeen
    VanVeen
    Journaliste d'investigation en (...)
    • Posté à 12h03 le 20/04/2008
    • Journaliste 39567
      Journaliste d'investigation en (...)

    Après avoir lu une bonne dizaine de livres sur l’assassinat de Kennedy, je garde suffisamment de recul pour ne pas prétendre savoir qui l’a tué. Mes amis savent mon intérêt pour cette affaire et on me demande souvent « Alors, c’était qui ? », ce à quoi je réponds qu’il n’y a pas et n’aura jamais de réponses. Ma réponse est toujours : « aucune thèse n’est satisfaisante, et SURTOUT PAS celle du rapport Warren ».

    Je ne sais pas si JFK fut assassiné par Castro ou Lyndon Johnson ou Clay Shaw ou qui que ce soit. Une seule chose est certaine : le Rapport Warren est un tissu de contradictions destiné à faire retomber le soufflet. Rien d’autre.

    Le problème dans cette affaire est que, amateurs comme enquêteurs, tout le monde part dans des déductions savantes au lieu de se limiter au factuel. Oui, c’est un fait, le Rapport Warren est un document de déception. Oui, c’est un fait, Washington a tenté de limiter la responsabilité du meurtre autour d’un Oswald qui n’a probablement pas les mains propres mais qui n’est pas celui que l’on a voulu nous faire croire. MAIS je ne déduis pas de cela que c’est une agence gouvernementale qui l’a tué : le pouvoir en place pouvait avoir d’autres raisons de limiter la connaissance du cas. Il s’agissait probablement de protéger quelqu’un ou, tout simplement, d’être complice par passivité.

    Je n’ai pas lu le livre qui est ici chroniqué. Mais si l’article est exact, ce livre cautionne la thèse du Rapport Warren. ça veut dire que ce livre cautionne la théorie de la « balle magique » ? Qu’il se base sur une expertise ballistique faite sur une voiture différente de celle du meurtre ? Qu’il pense effectivement que la balle meurtrière est tombée par miracle sur la civière de Kennedy ? Que les blessures de James Tague sont un élément secondaire ? Et qui a utilisé une version tronquée du film de Zapruder ?

    Je l’ai dit : de tous les livres que j’ai lus sur des théories conspirationnistes de Kennedy, aucun ne m’a jamais satisfait. Tous partent de bonnes analyses pour démonter la thèse officielle, mais tous se perdent ensuite dans un nuage de déductions nébuleuses (ça vaut aussi pour vous, M. William Reymond : déduire que Babooshkah Lady est Beverly Oliver, c’est quand même de la mauvaise foi crasse). Mais pourquoi devrais-je alors partir du principe que la thèse officielle est vraie ?

    Nous ne saurons jamais qui est vraiment derrière ce meurtre. Pas seulement parce que des écrans de fumée successifs ont été crachés au fil des années. Mais surtout parce qu’il est probable qu’à des degrés de responsabilité divers, beaucoup de gens sont impliqués par des complicités passives, des silences complaisants, des petites aides discrètes pour que quelqu’un, peut-être même un tueur solitaire, ait pu assassiner l’homme le plus puissant et le plus protégé du monde.

    Voilà un raisonnement qui fait preuve de sagesse et de moins de certitudes ou d’orgueils mal placés consistant à se croire doté d’esprit critique quand on fustige ceux qui ont bien voulu se pencher sur le cas et refuser le Rapport Warren en les qualifiant de paranoïaques naïfs (vous avez beaucoup à apprendre, Mademoiselle de Sciences-Po). Pour ma part, ce livre me paraît surtout vouloir vendre du papier sur une affaire qui continue de passionner beaucoup de gens... mais sur lequel finalement bien peu de personnes applique la rigueur et l’humilité qui sont de mise quand on pratique cet exercice périlleux qu’est l’investigation.

  • FF23
    FF23 répond à Kenjiclochette
    • Posté à 12h09 le 20/04/2008
    • Internaute 38572

    Hey Kenji,

    Le conspirationnisme est comme une religion pour ceux qui en ont besoin, veuillez donc respecter un peu plus ses fervents défenseurs et ne pas offenser leurs sentiments SVP. Un peu d’empathie enfin ! Nul n’apprécie de voir ridiculisé l’objet de sa dissonance cognitive.

    Merci ; -)

  • kane85
    kane85
    Dort avec toutes ses dents
    • Posté à 14h59 le 20/04/2008
    • Internaute 35160
      Dort avec toutes ses dents

    Bien, je vois que, comme dab, il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre...

    A part Vanveen dont j’ai beaucoup apprécié l’article tout le monde a son idée et n’en démord pas.

    Je suis ni anti ni pro conspiration mais je ne me contenterais jamais (jamais jamais jamais) des versions officielles (genre : on ne leur a rien fait, on leur a pas couru après, ils sont allés tous seuls et pour aucune raison valable dans le transformateur ! !).

    Ou alors, c’est tellement évident qu’il n’y a pas besoin de version officielle...

    C ’est un principe. Toujours regarder où nos chers dirigeants cherchent à ne pas nous faire regarder.

    Je préfère me tromper en réfléchissant et en cherchant que de rester là à faire le béni oui oui des Big Brothers de ce monde.

    Alors, d’abord écouter la version officielle, se poser les questions qui ne sont pas abordées ou omises ou détournées, chercher à y répondre, lire les écrits de tous ceux qui en font (pour ou contre), réfléchir, se faire une opinion perso et chercher encore et encore si cette opinion peut se révéler vraie ou fausse.

  • Joseph G.
    • Posté à 19h11 le 20/04/2008
    • Internaute 39597

    Merci pour cet article. Je suis toujours mort de rire en lisant les belles élucubrations conspirationnistes.
    Pour moi la réalité est simple : Personne ne peut admettre qu’un type aussi mythique que JFK ait juste pu être assassiné par un déclassé qui avait envie de se payer un gros poisson. Quand un type comme JFK disparait, il FAUT qu’il y ait un truc énorme la-dessous, ce serait trop injuste.
    Alors continuez à vous dire que c’est un coup des Cubains et du complexe militaro-industriel en cheville avec la mafia, le KGB et le soutien logistique des bonnes-soeurs communistes si ça vous chante. Moi, la seule chose que je sais, c’est que Kennedy est mort. Pour le reste, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
    Le bonhomme est mort. Oswald est mort. Ruby est mort. L’enquête à été faite dans la précipitation et n’importe comment (on venait quand même de tuer le président, ca peut en distraire plus d’un), voila. Comme disent les Américains : Shit happens.

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