On est là pour voir

des photos de toutes les couleurs, et aussi des vertes et des pas mûres

Photo : les Indiens affirment leur identité en se jouant des clichés

Publié le 30/09/2009 à 18h46

Contrairement à la première édition, Photo Quai, la Biennale des images du monde à Paris rassemble cette année une sélection de photographes remarquables. Ils sont cinquante, des cinq continents, représentants 32 pays. Parmi eux, trois membres des « premières nations », des Indiens d’Amérique du Nord : Arthur Renwick, Adrian Stimson et Jeff Thomas.

Les travaux difficiles, imaginatifs, courageux des photographes exprimant des situations pas simples de leurs pays sont montrés en échantillons sur le quai Branly. Là, entre la Seine et le musée, reproduits par jets d’encre sur des panneaux polyvalents, ils sont enfermés dans des modules luxueux à vocation touristique. Cela ressemble à de la « promo ». Cela s’appelle du « visuel ».

La revendication d’une identité aborigène

Au centre culturel canadien, c’est de la photographie. Celles d’Arthur Renwick, Adrian Stimson et Jeff Thomas s’y retrouvent en série dans l’exposition collective « Unmasked ».

Leurs œuvres sont différentes. Elles constituent, selon les co-commissaires Martha Langford et Sherry Farrell Racette, « à des degrés divers, des expressions conflictuelles des Premières Nations ».

Leurs inspirations viennent du plus profond de leur histoire, ils s’appuient sur leurs légendes des siècles, ils portent toujours, malgré les défaites et les relégations, dans le langage le plus contemporain de la photographie, la revendication de leur identité aborigène.

Si les mises en scènes, l’humour, la poésie, peut-être même l’autocritique, relativise la fermeté du discours politique, il n’en est pas moins sûr que l’énoncé de fond, d’image en image de ces expositions est : « Nous sommes ici maintenant, reconnaissez-nous, traitez avec nous. »

La recherche du masque originel, sous lumière stroboscopique

Voici Arthur Renwick. Il a grandi sur le territoire Haisla (Colombie-Britannique). Il confronte, dans la série « Mask », le système photographique à l’imagerie du masque « indien ». Prenant comme modèles des membres de sa communauté, il les a engagés à débattre de la représentation du masque telle qu’elle a été élaborée « à l’extérieur ».

Ces séances, menées aux forceps de l’analyse, aboutissent à ces recherches du masque originel, photographié sous lumière stroboscopique. (Voir le diaporama)

Cliquez ici pour voir le diaporama en plein écran

Adrian Stimson, artiste siksika (nation blackfoot) photographie et filme ses performances :

« Dans la mythologie blackfoot, le dieu créateur a créé le premier buffle avec de la boue, pour nourrir les enfants du premier homme et de la première femme. »

Vêtu de cette peau de bête, sur le sol craquelé du désert du Nevada, il se fait corps du buffle, et dans une danse chamanique, il retourne au souvenir d’une nature perdue où l’animal était seul intercesseur entre l’homme et « le créateur ».

La vaine virilité de « l’homme de l’Ouest »

Puis le buffle se fait buffalo, et puis... Buffalo Bill. Ce passage transgressif (et transsexuel) d’un mythe à l’autre, de l’animal sacré à son plus grand prédateur, sanctifié par la colonisation, démasque la vaine virilité de « l’homme de l’Ouest » qui n’en a pas moins anéanti -et remplacé- les puissantes -et diverses- sexualités de l’univers indien. (Voir le diaporama)

Cliquez ici pour voir le diaporama en plein écran

Ce dialogue avec l’ « homme de l’Ouest », Jeff Thomas, d’appartenance onondaga, le poursuit en s’adressant, avec ses petites figurines, à Edward Sheriff Curtis.

Curtis, photographe ethnologue, anthropologue, fut, avec ses (environ) quarante mille clichés des tribus d’Indiens d’Amérique du Nord et de l’Ouest, le plus grand observateur, convaincu, de la fin d’un monde.

C’est comme ça qu’il l’a vu et c’est ça que les membres des Premières Nations lui reprochent, tout en reconnaissant que son travail gigantesque est le seul témoignage sur les coutumes, les rites, les habits, etc. et la preuve de l’existence d’une grande civilisation.

Un imaginaire grandiose née de petites mises en scène

Alors Jeff Thomas replace ses miniatures dans des situations identiques aux photos de Curtis. En arrière-plan, les paysages industriels ou citadins de l’Amérique du Nord. Si la méthode de ces petites mises en scène n’est pas extraordinaire, l’imaginaire qui en surgi est grandiose (Voir le diaporama)

Cliquez ici pour voir le diaporama en plein écran

La force de Renwick, Stimson, Thomas et de leurs photographies est de nous faire oublier toutes les belles fresques de cow-boys et d’indiens, les sales histoires entre hommes blancs et peaux-rouges, et de nous passer, par l’évocation de leurs territoires, modèles d’une écologie primitive, leur certaine écologie du regard.

► Unmasked exposition au centre culturel canadien, 5, rue de Constantine, Paris VIIe - jusqu’au 29 janvier - du lun au ven 10h-18h, le jeudi jusqu’à 20h - entrée libre.

► Photoquai, 2e biennale des images du monde quai Branly - jusqu’au 22 novembre. Le programme comprend plusieurs autres expositions dont deux grandes : l’une sur « 160 de photographie iranienne », sur laquelle je reviendrais, et l’autre plus scientifique, « Portraits croisés, photographies du musée du Quai-Branly ».

Catalogue Photoquai éd. Actes Sud - 208p. - 30€.

  • 10902 visites
  • 10 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Di
    Di
    • Posté à 19h31 le 30/09/2009
    • Internaute 8231

    Ils doivent sentir que leurs prophéties sont très proches.

    Lien

  • marc b
    marc b
    anarchiste communautaire
    • Posté à 19h52 le 30/09/2009
    • Internaute 47521
      anarchiste communautaire

    Imaginez un peu si tout à coup un indien découvre la bombe à trineutron-biplutonium (le must !)... le territoire de Gaza ne sera jamais assez grand pour recueillir les néopalestiniens d’Amérique ! ! !

    • Di
      Di répond à marc b
      • Posté à 09h45 le 01/10/2009
      • Internaute 8231

      C’est bien peu connaître les amérindiens que d’imaginer qu’ils puissent un jour abîmer la Terre (sacrée, pour eux) avec une quelconque bombe.

  • Unknown
    Unknown
    boiseux
    • Posté à 22h12 le 30/09/2009
    • Internaute 78653
      boiseux

    Très bien vu le coups des masques, cela m’a bluffé ! ET les statuettes mises en perspective sur fond de buildings & factories, cela aussi m’a plu. En revanche, je dois avouer que l’essai sur la virilité Indienne m’a laissé perplexe... Je n’ai pas le niveau requis...
    Mais dans l’ensemble, cette entrevue d’expos vaut son pesant de verroteries...

  • tweesty
    tweesty
    Gaucher et contrarié
    • Posté à 02h18 le 01/10/2009
    • Internaute 83901
      Gaucher et contrarié

    La propagande hollywoodienne en a fait des sauvages sanguinaires avant de les réhabiliter partiellement.
    Il va être temps qu’on comprennent que ce peuple avait beaucoup à nous apporter, tant sur le plan spirtuel que sur des questions comme le respect de la nature ou le matérialisme.

    • Di
      Di répond à tweesty
      • Posté à 11h16 le 01/10/2009
      • Internaute 8231

      Pour le cas ou vous ne les connaissiez pas, je vous traduis les paroles d’un Sioux Lakota :

      « Before our white brothers arrived to make us civilized men,
      (Avant que nos frères blancs arrrivent pour faire de nous des hommes civilisés,)

      we didn’t have any kind of prison. Because of this, we had no delinquents.
      (Nous n’avions aucune sorte de prison. A cause de ceci, nous n’avions pas de délinquants.)

      Without a prison, there can be no delinquents.
      (Sans une prison, il ne peut y avoir de délinquants.)

      We had no locks nor keys and therefore among us there were no thieves.
      (Nous n’avions ni serrures ni clefs, par conséquent il n’y avait pas de voleurs parmi nous.)

      When someone was so poor that he couldn’t afford a horse, a tent or a blanket,
      (Si une personne était si pauvre qu’elle ne pouvait s’offrir un cheval, une tente, ou une couverture,)

      he would, in that case, receive it all as a gift.
      (dans ce cas, elle recevait tout cela en cadeau.)

      We were too uncivilized to give great importance to private property.
      (Nous étions trop peu civilisés pour donner de l’importance à la propriété privée)

      We didn’t know any kind of money and consequently, the value of a human being was not determined by his wealth.
      (Nous ne connaissions pas l’argent, et par conséquence, la valeur d’un être humain ne se mesurait pas à sa fortune)

      We had no written laws laid down, no lawyers, no politicians,
      therefore we were not able to cheat and swindle one another.
      (Nous n’avions pas de lois écrites, pas d’avocats, pas de politiciens, donc nous étions incapables de tricher ou de s’escroquer entre nous.)

      We were really in bad shape before the white men arrived and I don’t know
      how to explain how we were able to manage without these fundamental things
      that (so they tell us) are so necessary for a civilized society. »
      (Nous étions vraiment en mauvaise posture avant que l’homme blanc n’arrive, et je ne saurais expliquer comment nous avons pu faire sans avoir toutes ces choses fondamentales qui sont si nécessaires (d’après l’homme blanc) pour une société civilisée.)

      John (Fire) Lame Deer
      Sioux Lakota - 1903-1976

  • furet_bzh
    furet_bzh
    quand être réaliste est il (...)
    • Posté à 02h26 le 01/10/2009
    • Internaute 40437
      quand être réaliste est il (...)

    hum. « buffle » en amérique ? c’est pas plutôt « bison » le bon mot ?

    • Brainycrow
      Brainycrow répond à furet_bzh
      Dubitatif radical
      • Posté à 11h59 le 01/10/2009
      • Internaute 79627
        Dubitatif radical

      Bison est le dernier nom en date, approuvé par les scientifiques qui ont fait du latin en général, et en particulier par les zoologues US, mais il est passé de boeuf, donné par les français, à buffle et à buffalo, qui reste le mot populaire aux Etats-Unis - Bison Bill, ça sonne moins bien ! : -) - et qui désigne les deux. On peut se mettre d’accord en ce qui concerne le bovidé d’Amérique du nord (je ne sais pas comment on le prononce en polonais) sur le mot tatanka que lui avaient donné les Indiens des plaines. Tatanka Yotanka (orthographe « USisée ») est le nom indien de Sitting Bull. Et bull, ça veut bien dire taureau, non ? ; -)

  • pikasso02
    • Posté à 09h34 le 01/10/2009
    • Internaute 10134

    Cette séquence ramène Joseph Beuys au premier plan. Combien de personnes connaissent cet artiste ? Ecologiste et chaman avant l’heure, j’ai l’impression de le voir revivre dans le deuxième diaporama. Comme les indiens je crois que les animaux ont apporté à l’homme l’éducation primordiale. Oui aux arts premiers. Non à leurs cimetières que sont les musées. Une visite au musée n’apporte rien à l’homme si elle n’est pas rattachée à une activité plastique ou autre dont des traces peuvent s’y retrouver. Tout homme doit redevenir intercesseur entre l’esprit et l’univers, quelque soit son travail. Joseph Beuys, un homme à redécouvrir.

  • Brainycrow
    Brainycrow
    Dubitatif radical
    • Posté à 11h16 le 01/10/2009
    • Internaute 79627
      Dubitatif radical

    J’aime beaucoup les deux autres mais la série d’Arthur Renwick est tout bonnement... grandiose, oui ! Pour m’intéresser depuis longtemps aux totems et aux masques, ainsi qu’au chamanisme, et en particulier dans les civilisations des Indiens d’Amérique du nord, elle me fait me rendre compte que je l’attendais. : -)

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.