Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

Comment la chute du Mur a changé notre vision du monde ?

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 12/11/2009 à 18h30

Vingt ans près la chute du Mur, les cérémonies et commémorations se sont succédées autour d’une apparente unanimité, mais on ne peut s’empêcher de s’interroger : au-delà de la date historique, qu’a-t-on retenu de cet évènement ? Comment a-t-il modifié notre vision du monde, nos politiques, nos discours, nos pratiques, en particulier dans le domaine économique ?

De façon assez paradoxale, tout le monde souligne l’importance de ce moment mais on ne peut pas dire qu’il ait inspiré beaucoup d’analyses approfondies et transformé le discours et les projets des partis politiques, des syndicats, des institutions.

Tout se passe comme si on avait pris acte de la rupture puis tiré un trait en passant à autre chose, dans lequel l’avant et la chute du Mur n’auraient pas de conséquences particulières. La portée et la signification de la fin du système communiste ont été souvent réduites à un triomphalisme facile pour les uns, une amère désillusion compensée par un repli sur soi, un fatalisme voire le cynisme pour les autres.

Bien sûr, on objectera qu’à coup d’élargissements successifs, l’Europe s’est réunifiée, mais la panne actuelle de volontarisme politique, d’adhésion populaire et d’attrait du projet européen limitent cruellement le sens de cette évolution. Ce constat paradoxal fait écho à un souvenir de 1995, et notre étonnement quand, interrogeant de jeunes Russes d’une vingtaine d’années sur ce qui s’était passé et ce que cela signifiait pour eux, ils nous avaient répondu : « Rien » !

Le discours critique du capitalisme paralysé

C’est sans doute dans le domaine économique que le peu de réflexion collective organisée est le plus surprenant et problématique. Comme si l’échec réel du projet socialiste soviétique interdisait de s’intéresser encore à ce qui s’était passé mais paralysait aussi le discours critique du capitalisme, présenté un peu rapidement comme vainqueur par KO.

Beaucoup de recherches, de travaux et de publications souvent intéressants et pertinents ont certes été réalisés mais n’ont pas été consolidés dans un ensemble cohérent, susceptible de diffuser largement et d’être exploité par les partis et les acteurs sociaux.

Et sans établir de lien de causalité, il est difficile de ne pas remarquer que la séquence après-chute du Mur voit s’intensifier des évolutions majeures déjà à l’œuvre : désintérêt pour les partis politiques, recul syndical, individualisme accru, comme si la fin du système communiste avait durablement affaibli la possibilité d’une dimension collective dans nos sociétés. On évoquera deux aspects importants largement passés sous silence.

Capitalisme d’Etat, une représentation inexacte et trompeuse

D’abord, l’hétérogénéité économique radicale du système a rarement été explorée et prise en compte. La raison tient à une interprétation courante, qui avait l’avantage de proposer un cadre d’analyse commun, en parlant de capitalisme d’Etat, représentation inexacte et trompeuse, mais qui n’a pas été sans conséquences dans les années 1990 et la critique systématique du rôle de l’Etat dans l’économie.

Le fonctionnement concret des « combinats » industriels, la nature de l’innovation, les mécanismes de prise de décision, les relations de travail étaient plus complexes et différentes que ne laisse supposer la formule de capitalisme d’Etat. Leur insuffisante prise en compte explique dans une large part l’échec ou le détournement de mécanismes simplement transposés de notre univers économique : privatisations, aides aux entreprises centrées sur les ventes et le marketing, application de schémas de coopération classiques entre entreprises ou centres de recherche.

Le second aspect qui me semble important à souligner est la quasi-disparition de la Russie de notre paysage politique, économique et européen et des grands enjeux dont nous débattons. Héritière d’un système criminel vaincu pour les uns, responsable d’un espoir trahi pour les autres, la Russie d’aujourd’hui se résume pour beaucoup à quelques clichés superficiels et ne fait pas l’objet de réelle curiosité ou de prise en compte dans nos réflexions économiques et européennes. Le chantier reste donc largement ouvert et à explorer.

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  • ysengrimus
    • Posté à 18h39 le 12/11/2009
    • Internaute 12674

    Après la chute du mur, il y aura encore des révolutions, oui mais…

    Lien

    Des révolutions plus fondamentales...

    Paul Laurendeau

  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 18h56 le 12/11/2009
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    un peu de nostalgie :

    avant la chute du mur tout était simple :
    - il y avait d’un coté les gentils et de l’autre les méchants...et vice versa.
    - d’un côté on avait la vérité et de l’autre le mensonge et vice et versa.
    - les uns vivaient dans le « péché’ et les autres dans la félicité et vice versa

    c’était une vue manichéenne..rien de plus simple.

    maintenant où trouver le méchant (en pensant qu’on est dans le camp des gentils) ?

    c’est des coups à “attraper” plein de paranoïa.. d’ailleurs c’est ce qu’on vit.

    On vit dans la paranoïa.. ça pousse et cela explose de partout.. même le vaccin grippe A est un ennemi...c’est dire..

    qui est notre pire ennemi ? notre pire ennemi c’est nous-même - Friedrich Nietzsche

  • TienTien
    TienTien
    impavide devant les ruines de (...)
    • Posté à 21h17 le 12/11/2009
    • Internaute 86881
      impavide devant les ruines de (...)

    « Tout se passe comme si la démocratie ne prospérait que comme arme utilisée contre un adversaire. Une fois l’adversaire disparu, la démocratie s’affaiblit jusqu’à disparaître à son tour, vaincue par une nouvelle logique, celle de la globalisation. La supra-société globale a repoussé le niveau de démocratie, au point que l’exercice de celle-ci est devenu impossible et même dangereuse. “

    Alexandre Zinoviev

    • spleenlancien
      spleenlancien répond à TienTien
      Manant, de passage sous le (...)
      • Posté à 22h16 le 12/11/2009
      • Internaute 78672
        Manant, de passage sous le (...)

      C’est la grande idée de Zinoviev, il parlait de totalitarisme démocratique ou de démocratie totalitaire.
      Un exemple : Lien

      • TienTien
        TienTien répond à spleenlancien
        impavide devant les ruines de (...)
        • Posté à 23h04 le 12/11/2009
        • Internaute 86881
          impavide devant les ruines de (...)

        Certes, certes...
        Toutefois, j’ai de plus en plus le sentiment qu’une sacrée dose de vérité se dégage de ces phrases de Zinoviev. Pas vous ?

         
        • spleenlancien
          spleenlancien répond à TienTien
          Manant, de passage sous le (...)
          • Posté à 23h19 le 12/11/2009
          • Internaute 78672
            Manant, de passage sous le (...)

          Il parlait d’or.
          La lecture de « La grande rupture. Sociologie d’un monde bouleversé. » hélas épuisé, devrait être remboursée par la sécu.

        1 autres commentaires
  • affreuxjojo
    • Posté à 23h13 le 12/11/2009
    • Internaute 29421

    20 ans après, on peut assurer que le communisme à l’est était une excellente chose... pour les salariés de l’ouest !
    La peur de la « contagion communiste » a créé un rapport de force différent et a amené le capitalisme à faire nombre de concessions. Aujourd’hui, il n’en fait plus aucune et l’augmentation des richesses produites (progrès technologiques, gains de productivité) n’est plus partagée comme auparavant mais accumulée par les seuls possesseurs des moyens de production. Ce qui a conduit à la crise actuelle.
    Le capitalisme n’est plus équilibré, limité, ou rendu prudent par un système concurrent. Passées les quelques années d’euphorie on s’aperçoit que, sous sa forme actuelle, il court à sa perte.

    • TienTien
      TienTien répond à affreuxjojo
      impavide devant les ruines de (...)
      • Posté à 23h20 le 12/11/2009
      • Internaute 86881
        impavide devant les ruines de (...)

      100% d’accord ! Je n’aurais pu mieux résumer en une dizaine de lignes l’évolution du capitalisme post-chute du mur...

    • un homme dans la foule
      un homme dans la foule répond à affreuxjojo
      chef de projet
      • Posté à 09h34 le 13/11/2009
      • Internaute 95078
        chef de projet

      100% d’accord ! on ne dira jamais assez à quel point les diffiultés pour ne pas dire les soufrances vécues par ceux qui subissaient au quotidien les régimes communistes :
      Les 30 glorieuses, la décolonisation ne seraient pas arrivés sans la peur du croque-mitaine du Kremlin....
      Finalement, le commnisme ça eu du bon !

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 09h29 le 13/11/2009
    • Internaute 82025
      non connue

    J’arrive après la bataille, mais j’ai deux questions de compréhension :
    - Qu’appelez-vous « combinats » industriels ?
    - Lorsque vous évoquez « la nature de l’innovation » dans le système précédent, à quoi pensez-vous ?

  • un homme dans la foule
    un homme dans la foule
    chef de projet
    • Posté à 09h42 le 13/11/2009
    • Internaute 95078
      chef de projet

    Le problème c’est que depuis le début des années 80 tout le monde avait conscience de la faillite économique et morale du système.
    Du coup la gauche s’est retrouvé face à un vide idéologique abyssale : les communistes étaient décrédibilisés et la gauche « gestionnaire » en était réduite à la course à l’échalotte avec la droite : Qui satifaira le plus les entreprises.
    Les salariés se sont retrouvés les cocus de l’affaire.
    30 ans plus tard, les gauches européénnes n’ont toujours pas retrouvés de corpus idéologique cohérent, et vendable électoralement. les salariés, les classes moyennes et inférieurs sont laissés en apesanteur politique, et s’offre au démagogue le plus brillant (sarko, berlu...)
    c’est ça le résultat de la faillite de l’idélogie communiste
    Puisse la crise et les déboires écologiques de notre planète redonner des idées à la Gauche...

  • franc parleur
    franc parleur
    anarchieevangelique.wordpress. (...)
    • Posté à 08h01 le 14/11/2009
    • Internaute 75335
      anarchieevangelique.wordpress. (...)

    La chute du Mur, du mur du mensonge.
    Quand les conséquences humaines de l’idéologie désavouent le système et l’invalident dans les esprits, alors les sentiments de « grandeur » et de « puissance » qui maintenaient les peuples sous l’emprise du pouvoir sur l’Autre, sont sapés.

    Le credo s’effondre. Si le système court encore sur son erre c’est par la force de l’habitude, par les forces de l’ordre, par la peur du saut dans la Vie, dans ce que le système a néantisé. La crise de l’idéologie est crise de l’homme !

    Alors ressurgit la question de « l“identité nationale‘.
    Elle est posée par le pouvoir sur l’Autre,
    par les princes du système qui cherchent à faire valoir la raison du plus fort, la leur qu’ils s’efforcent de redorer.

    Ils s’appuient pour cela sur l’histoire, sur le passé et la tradition de la nation’, du ‘peuple’. Ils ne peuvent masquer que c’est la question de leur souveraineté qui est à l’ordre du jour quand la question de la raison d’être et du devenir individuel revient visiter les déçus du système tournés eux vers un avenir leur permettant de devenir et d’être !

    L’identité nationale est un Mur entre les hommes
    Lien

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