Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Les œuvres de Rodin et Matisse au corps à corps

Publié le 16/12/2009 à 17h31


expo Matisse (serf à g) et Rodin (homme marche à dr) photo musée Rodin

C’est une proposition forte que d’exposer côte à côte les sculptures et les dessins (de modèles) de Rodin et de son cadet Matisse. Forte car historiquement passionnante et esthétiquement féconde.

En 1899, Matisse, qui n’était pas du tout un peintre fortuné à l’époque, achète deux œuvres chez Vollard : un petit Cézanne (« Les trois baigneuses ») et un plâtre de Rodin (« Buste d’Henri de Rochefort »). Un tableau, une sculpture. Les deux hommes ont 29 ans d’écart lorsqu’ils se rencontrent l’année suivante.

L’inconnu de 31 ans vient montrer ses dessins au colosse de 60 ans admiré. Cela ne se passe pas très bien. Matisse prétendra n’avoir jamais revu Rodin, certaines archives semblent prouver le contraire. Passons.

Une photo de Hans Purrmann prise en 1904 montre Matisse dans son atelier. Il pose devant ses œuvresavec au premier plan ses sculptures et, singulièrement, sur un haut tabouret, « Le serf ».

Avec ou sans bras

Lors d’un déménagement, cet homme en pied sera abîmée, ses bras atrophiés. Matisse décide de les couper bien au dessus du coude et de présenter l’œuvre telle quelle. On peut voir « Le serf » à l’exposition et à côté, « L’homme qui marche » de Rodin, torse musclé et bras coupés lui aussi.

C’est tout le charme de cette exposition que de décliner ainsi des correspondances. Et elle le fait finement, en instant sur la proximité des gestes artistiques sans pour autant chercher à quantifier l’influence du vieux maître sur son cadet.

On va d’une proximité à l’autre, ici la continuité du trait face à un modèle, là le choix des poses demandées au modèle qui mettent toujours en branle le mouvement du corps, ailleurs l’attention porté au dos.

Quel plaisir que ces jeux de dos, de pieds, de mains entre les deux sculpteurs que l’exposition bien scénographiée (Jérôme Habersetzer) met en scène. Tout un jeu de transparences voulues par la commissaire de l’exposition, Nadine Lehni (conservateur en chef au musée Rodin), laisse l’œil vagabonder, saisir une courbe ici et en trouver le plongement ailleurs.


Matisse des quatre femmes de dos ph musée Rodin

Passant d’une œuvre à l’autre, l’œil danse avec ces artistes, lesquels au demeurant ont été attirés par le mouvement extrême des danseuses. La sculpture de Rodin « Mouvement de danse G » vers 1911, semble être prolongée vingt ans plus tard par un dessin sans titre de Matisse montrant une danseuse dans une position semblable. De même on est saisi devant tel dessin d’un corps de femmes, cuisses ouvertes de Rodin et tel autre, proche, de Matisse.

Un dos sans tête

De fait, cette façon de rapprocher les deux artistes met en évidence la modernité de l’œuvre de Rodin, trop souvent confiné dans les dernières allées du 19e siècle. Particulièrement dans la façon dont il décompose les corps, affirmant, courbes et nœuds à l’appui ,qu’un dos (tel ce « Torse féminin assis sans tête » du Victoria and Albert museum) se suffit à lui-même, qu’il n’a pas de besoin d’une tête, de bras, de jambes.

Mais c’est peut-être encore plus vrai dans la façon dont Rodin recompose des corps en réunissant différents morceaux provenant de plusieurs plâtres, les ajustant sans pour autant masquer les sutures, comme des collages, mot cher à Matisse on le sait.

Avec raison, Nadine Lehni a tenu à ce que, dans la dernière salle, figurent les quatre « nus de dos » sculptés par Matisse entre 1909 et 1930 et appartenant au Centre Pompidou. A la dernière page du catalogue (bien fait) qui accompagne l’exposition, une photo : Matisse dans les années 40, boulevard de ,converse avec M. Vassaux. A contre jour devant la fenêtre, se découpant sur un immeuble parisien : « Le serf », jambes musclées et bras coupés.

► « Matisse et Rodin », musée Rodin, de 10h à 17h15 sauf le lun, mer jusqu’à 20h45, jusqu’au 28 février 2010. Catalogue, 160p, 130 illustrations, 35€, 01.44.18.61.10

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  • pikasso02
    • Posté à 19h31 le 16/12/2009
    • Internaute 10134

    J’ai travaillé sur le mimétisme de Matisse vis à vis d’oeuvres diverses. J’ai remarqué que ses sculptures étaient en majorité des interprétations d’artistes. Barye, Bandinelli, mais surtout Michel Ange. Sans les oeuvres majeures de ce maître Italien quelques oeuvres n’auraient pas vu le jour. Et quand on connait le peu de sculptures qu’il réalisa. Une oeuvre comme le « Nu couché » de Matisse réalisé en 1907 est selon moi une interprétation de « l’Aurore » de Michel Ange. Saurai-je avec cet article, si ma thèse est bonne. Comme Picasso et les maîtres anciens Matisse aura eu recours à des oeuvres pour concevoir les siennes. A l’exception de une ou deux, qu’il exécuta à partir de photographies.

  • pikasso02
    • Posté à 09h30 le 17/12/2009
    • Internaute 10134

    Les œuvres des deux artistes cités, Cézanne et Rodin ont pour titre successivement, « Trois Baigneuses » et « Henri de Rochefort ». C’est peu de chose mais de déformations en déformations nous n’arrivons plus parfois à communiquer. D’autre part, je ne comprends pas que la notion d’influence ait perdu son rôle dans la création. Comme si l’influence ne permettait pas de créer et la découverte de nouvelles voies. Quand Jean-Pierre Thibaudat écrit : « C’est tout le charme de cette exposition que de décliner ainsi des correspondances. Et elle le fait finement, en instant (en insistant ?) sur la proximité des gestes artistiques sans pour autant chercher à quantifier l’influence du vieux maître sur son cadet. », il rend compte de cette frilosité par rapport à l’influence. Toutes les œuvres majeures dans l’histoire de l’art se sont faites par influences. Pourquoi celles de Rodin, Cézanne et Matisse devraient-elles s’y soustraire ? Il serait peut-être bon de montrer et parler de ces influences pour le public qui n’est pas forcément apte à voir les « correspondances ». Notre monde semble aujourd’hui n’avoir que faire des recherches dans la création artistique. Une chose est sûre il ne pose pas de questions. Poser des questions, serait-ce se dévaluer ? Je ne crois pas.

  • Valdo Lydeker
    Valdo Lydeker
    journaliste, auteur
    • Posté à 11h40 le 17/12/2009
    • Journaliste 7922
      journaliste, auteur

    C’est aussi un plaisir, sans flagornerie, que de voir Jean-Pierre Thibaudat faire un pas de côté, des plateaux aux salles d’expo...

    • pikasso02
      • Posté à 14h13 le 17/12/2009
      • Internaute 10134

      Personnellement j’aurais préféré pouvoir dialoguer avec la commissaire de l’exposition, Nadine Lehni. J’apprécie les articles sur le théâtre par Jean-Pierre Thibaudat. J’espère qu’il ne m’en voudra pas pour cette remarque.

    • Compte supprimé le 3 janvier 3
      • Posté à 22h56 le 17/12/2009
      • Internaute 10904
        in angulo

      « C’est aussi un plaisir, sans flagornerie, que de voir Jean-Pierre Thibaudat faire un pas de côté, des plateaux aux salles d’expo... »

      Et plutôt gracieux, le pas, je trouve...
      On sent l’homme de sensibilité surfine et qui a tout compris ; je n’ai pas encore vu l’expo, mais les échos sont bons et c’est le genre d’ article qui donne vraiment envie.

      J’aime bien le passage où il relie les « collages » de Matisse à Rodin fabriquant de l’homogène avec de l’hétérogène en composant un nouveau tout à l’aide de parties choisies.

      Ou comment couturer des bouts de « réel » entre eux, pour en fabriquer un autre, plus conforme à la vision idéale de l’artiste.

      Un réel tordu est certainement un réel plus vrai, et tant pis pour la plastique sommaire.

      « Ils savaient que tout corps est incomplet et douteux et que c’est l’ombre d’un autre corps qui sans cesse est cherché dans le reflet qui dépite. Il étaient astreints à fournir sans répit un sempiternel effort de construction pour mettre sur pied une espèce d’image unifiée d’eux-même. Les arts qui furent attestent combien cette image est nombreuse, dépareillée, toujours moins ressemblable qu’elle n’était dissemblable ou, pour le dire de façon plus encourageante, plus perdue qu’introuvable ».
      Pascal Quignard, XLVe traité, Femmes fragmentées en 1535

  • pikasso02
    • Posté à 09h24 le 20/12/2009
    • Internaute 10134

    Simple constat : Le peu de visites rend compte du désintérêt de l’art en France.

    • Compte supprimé le 3 janvier 3
      • Posté à 11h47 le 20/12/2009
      • Internaute 10904
        in angulo

      Bonjour pikasso, je crois que dans ce cas précis, l’article de Jean-Pierre Thibaudat a surtout « bénéficié » d’un très mauvais affichage.

      • pikasso02
        • Posté à 17h13 le 20/12/2009
        • Internaute 10134

        Bonjour brogilo
        C’est une vision des choses. Pour moi l’article apparait comme les autres. Mais peu importe. Je trouve Matisse beaucoup plus moderne que Rodin. Ce qui les rapproche, c’est la présence du geste dans le dessin. Je trouve les dessins de Rodin plus « photographiques » ou académiques que ceux de Matisse. Le geste les sauve. Mais dans certaines sculptures Rodin n’est pas loin du pompiérisme. Je pense au « Baiser ». Ce qui ne se retrouve pas chez Matisse dont le dessin est plus proche du croquis. D’ailleurs je ne serais pas étonné que Matisse ait influencé Picasso, qui en 1905 dessinait encore d’une façon très académique.As-tu lu le catalogue de l’exposition ? J’y retrouve des propositions que j’avais mises sur mon blog le 26 janvier 2006. J’avais consacré mon année 2005 à Matisse et aux maîtres qui l’avaient selon moi influencé. Je suis heureux de voir que je ne suis plus le seul à confronter Matisse à Michel Ange et avec les mêmes modèles. Si tu veux voir mes autres propositions , les autres modèles qui ont influencé Matisse, tu les trouveras sur mon blog, pikasso02 sur Google, des pages 27 à 41. Quand dans le catalogue je lis que Matisse aurait « renoncer à toute mimésis » ; comme si la mimésis était un danger pour l’artiste. (Mimésis ne signifie pas systématiquement oeuvre académique) Matisse et tous les génies qui l’ont précédé ont eu recours à la mimésis. J’arrête là.

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