Restez assis les enfants !

Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

Guizot, Ferry, Jaurès, Sarkozy : quand l'Etat écrit aux profs

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 19/11/2007 à 19h22

Voici que me parvient, via Rue89, une plaquette (« Lettre aux instituteurs », Calman-Lévy, 2007), composée des fameuses missives de François Guizot (18 juillet 1833), Jules Ferry (17 novembre 1883) et Jean Jaurès (15 janvier 1888).

Pourquoi donc, se dit-on, cette publication aujourd’hui ? C’est que, note l’éditeur dans son avant-propos, de Guizot à Sarkozy s’effectue un « glissement sémantique » par lequel les instituteurs deviennent des éducateurs, et que l’occasion est ainsi donnée de se demander, à la lumière de ce qui fut :

« Quelles valeurs peuvent se lire aujourd’hui dans la lettre du président ? Quelle grande réforme accompagnera-t-elle ? Et à quelles valeurs nous demande-t-elle d’adhérer ? “

Guizot : ‘Rien n’est plus désirable que l’accord du prêtre et de l’instituteur’

Questions pertinentes, auxquelles on tentera de répondre ici en examinant d’abord la lettre de Guizot accompagnant la loi du 28 juin 1833 qui, de fait, en faisant obligation à toute commune de plus de 500 habitants de créer une école de garçons, institue l’école publique. Sachant toutefois que l’enseignement privé dispensé par l’église demeure extrêmement protégé.

Ce qui frappe immédiatement dans ce texte, c’est la description terrifiante qui est faite du métier d’instituteur auquel il échoit la mission de ‘travailler pour les hommes et n’attendre de récompense que de Dieu’.

Mais quelle est donc cette mission ? Guizot répond sans ambages : ‘L’instruction primaire universelle est désormais une des garanties de l’ordre et de la stabilité sociale.’ Puis : ‘Développer l’intelligence, propager les lumières, c’est assurer l’empire et la durée de la monarchie constitutionnelle.’ Et pour cela :

‘Rien d’ailleurs n’est plus désirable que l’accord du prêtre et de l’instituteur.’

Limpide.

Ferry : ‘Donner à vos élèves l’éducation morale et l’instruction civique’

Ferry, quant à lui, n’y va pas non plus par quatre chemins. La mission (encore) essentielle est celle-ci : ‘donner à vos élèves l’éducation morale et l’instruction civique’. Car si la loi du 28 mars 1883 ‘met en dehors du programme obligatoire l’enseignement de tout dogme particulier [...] elle place au premier rang l’enseignement moral et civique’.

Encore faut-il savoir ce que l’on entend par là, enseignement moral et civique. C’est ‘simplement cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères, et que nous nous honorons de suivre dans les relations de la vie sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques’.

Les choses ne sont-elles pas claires ainsi ? Pas totalement, car comment savoir ‘jusqu’où il est permis d’aller dans votre enseignement moral ? C’est très simple, quoique pour répondre à cela Ferry n’hésite pas à philosopher’ quelque peu s’inspirant de Kant, me semble-t-il, pour poser lui aussi son impératif catégorique :

‘Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire...’

Sachant qu’un ‘honnête homme’ n’est rien d’autre qu’un ‘bon père de famille’.

On le voit, l’instruction a, là encore, pour ‘mission’ essentielle de conserver et conforter l’ordre social existant, ce que confirme Antoine Prost (incontesté historien de l’éducation) quand il assure que jamais Ferry n’a parlé de construire une école démocratique : l’enfant d’ouvrier sera ouvrier, l’enfant de paysan sera paysan car ainsi vont, doivent aller les choses (A. Prost, Education, société et politiques”, Seuil, Paris, 1997).

Jaurès : préparer le “changement de bien des choses”

Qu’en est-il de Jaurès ? Notons tout d’abord qu’il ne s’agit pas ici du Jaurès socialiste, marxiste et pacifiste (il sera élu député socialiste en 1893), mais d’un républicain “centriste de gauche”.

Notons également qu’il établit en introduction une hiérarchie des valeurs qui ne manque pas d’intriguer puisqu’il place l’homme (que seront demain les enfants) en dernière position de ses préoccupations après la patrie, la France (son corps, son âme), la démocratie et la nation.

Pourtant, c’est bien l’homme qui mobilise ensuite tout son intérêt, non pas le patriote ou le citoyen mais l’homme universel, “l’espèce humaine” qui porte en elle le “sentiment de l’infini” auquel il faut tenter d’éveiller les enfants car il est “source de joie”.

Mais pour cela l’inculcation ne suffit pas, de sorte qu’il déplore que tant d’enfants quittent l’école sans savoir véritablement lire (contrairement à ce que prétendent les “instructeurs” adeptes du sempiternel “c’était mieux avant”) car c’est par la lecture qu’ils parviendront à s’instruire et à atteindre ainsi “au sommet de chaque intelligence” et, “ce jour-là bien des choses changeront”. Car il souhaite, lui, le “changement de bien des choses”.

Sarkozy : “Vous gagnerez plus si vous choisissez de vous investir davantage”

Ceci dit, qu’en est-il des conceptions éducatives du président actuel ? Il en est une montagne de démagogie sur les chemins sinueux de laquelle ne manquent évidemment ni la nation, ni la patrie éternelle couronnée de cette ineptie selon laquelle ici faudrait pour parvenir à la “citoyenneté du monde” en passer par la nation et l’Europe (l’Europe comme nation donc ?) comme si la fraternité du triptyque républicain ne dépassait pas les particularismes, ne signifiait pas fraternité en humanité, frères nécessairement parce que humains, tous et chacun ! Mais il y a plus, il y a le mensonge qui consiste à mettre en avant le projet de tous les pédagogues, aider chaque enfant à, comme disait Pestalozzi (1746-1827), “se faire une oeuvre de soi-même”, quand ce projet est d’une incompatibilité absolue avec l’idéologie “officielle” fondée sur le mérite.

Incompatibilité car la “théorie du mérite”, loin de concourir à cette oeuvre de soi-même, n’a d’autre objet que le dépassement et la négation de l’autre toujours vu comme concurrent, n’a d’autre objet, enfin, que de masquer la réalité de la reproduction sociale.

Et c’est en cela, en ce subterfuge qui consiste à poser un idéal (faire oeuvre se soi-même) pour immédiatement l’annihiler par la juxtaposition d’une incompatibilité (le mérite) que s’exprime non plus la démagogie mais le cynisme d’une attitude dont la “mission” consiste à sauvegarder une structure sociale fondée sur le culte de la hiérarchie et du chef, celui-ci nécessairement donné comme le plus méritant... puisque chef.

Quant à la morale inculquée par l’idéologie du mérite (on trouve dans le texte cette aberration : inculquer une éducation !), elle est tout entière dans la pierre angulaire de cette construction qui n’est autre que le fameux “gagner plus” posé comme signe absolu de cette autre figure idéologique qu’est “la réussite”.

Assurément, le président actuel ne propose aucun bouleversement de l’envergure de ceux réalisés par Guizot et Ferry mais il laisse pourtant, comme perdue dans ce fatras, la trace de ce que pourrait être sa réforme :

“Dans l’école de demain vous serez mieux rémunérés, mieux considérés et à rebours de l’égalitarisme qui a trop longtemps prévalu, vous gagnerez plus, vous progresserez plus rapidement si vous choisissez de travailler et de vous investir davantage.”

Comment ne pas voir qu’il s’agit là, ni plus ni moins, que de convertir les enseignants en producteurs et, par conséquent, les enfants en produits. Il ne s’agit pas ici d’un quelconque procès d’intention, que l’on relise la “Lettre aux éducateurs” pour s’en convaincre. La grande réforme, si elle a lieu, consistera en ceci : gérer l’institution éducative comme l’on gère une entreprise. Je prends date.

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  • 14 réactions
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  • Suzanna
    • Posté à 19h54 le 19/11/2007
    • Internaute 17779

    Sarkozy : bassesse de l’âme et vulgarité !

  • FREDERIC 67
    • Posté à 21h04 le 19/11/2007
    • Internaute 9970

    si les enseignants avaient voulu gagner du fric ils ne seraient pas enseignants ou n’auraient pas attendu sarko pour changer de métier
    leur parler ainsi est une méconnaissance totale du milieu
    nous n’avons pas les mêmes valeurs mais cela je le savais déjà !

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 22h46 le 19/11/2007
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    « Dans l’école de demain vous serez mieux rémunérés, »

    J’ai entendu tout à l’heure à la radio le ministre de la fonction publique affirmer qu’un CAPESien sans charges de famille gagnait 4000 € nets et qu’il pourra gagner 5000 € ! J’ai bien failli m’étrangler. Ca devient dangereux d’écouter les ministres ! ! ! ! ! !

     : -(

    • Anonyme répond à caro

      Comme vous y allez... ils ne cessent de marteler qu’ils font ce qu’ils disent.

      Commencez-donc par lui réclamer vos arriérés, ce ne peut être dû qu’à une erreur sur vos fiches de paie.
      Ces fénéants des finances se sont sans doute trompés dans le calcul de vos salaires.

    • Anonyme répond à caro

      Comme vous y allez... ils ne cessent de marteler qu’ils font ce qu’ils disent.

      Commencez-donc par lui réclamer vos arriérés, ce ne peut être dû qu’à une erreur sur vos fiches de paie.
      Ces fénéants des finances se sont sans doute trompés dans le calcul de vos salaires.

    • Anonyme répond à caro

      Comme vous y allez... ils ne cessent de marteler qu’ils font ce qu’ils disent.

      Commencez-donc par lui réclamer vos arriérés, ce ne peut être dû qu’à une erreur sur vos fiches de paie.
      Ces fénéants des finances se sont sans doute trompés dans le calcul de vos salaires.

    • Anonyme répond à caro

      Comme vous y allez... ils ne cessent de marteler qu’ils font ce qu’ils disent.

      Commencez-donc par lui réclamer vos arriérés, ce ne peut être dû qu’à une erreur sur vos fiches de paie.
      Ces fénéants des finances se sont sans doute trompés dans le calcul de vos salaires.

    • Anonyme répond à caro

      Comme vous y allez... ils ne cessent de marteler qu’ils font ce qu’ils disent.

      Commencez donc par lui réclamer vos arriérés, ce ne peut être dû qu’à une erreur sur vos fiches de paie.
      Ces fénéants des finances se sont sans doute trompés dans le calcul de vos salaires.

    • Alice77
      Alice77 répond à caro
      • Posté à 16h02 le 20/11/2007
      • Internaute 11594

      Ce n’est pas le tout que les politiques mentent, c’est surtout que les journalistes intervieweurs ou bien ne connaissent pas leurs dossiers, ou bien s’en foutent, ou bien sont de tout coeur avec eux, donc personne pour la contradiction.
      D’ailleurs peut-être que Rue 89 est notre joker. Celui qu’aucune grève ni mouvement social n’a eu face à un pouvoir par trop étendu.
      Donc pas de pessimisme. Nous sommes là.

  • Anonyme

    quel superbe billet ! ! bravo Nestor

    • Alice77
      • Posté à 16h11 le 20/11/2007
      • Internaute 11594

      VIVE LES PROFS !

  • Anonyme

    « Dans l’école de demain vous serez mieux rémunérés »

    Mensonge mensonge mensonge ! Qui peut croire à ça, en tout cas pas un prof ?

  • Anonyme
  • Anonyme

    « Travailler plus pour gagner plus... la belle affaire »

    Je fus un temps séduit par cette perspective, bien avant qu’on en parle en ces termes (bref, j’avais besoin d’argent pour arrondir les fins de mois !). Dans mon modeste lycée profesionnel rural, je me suis porté volontaire pour faire la sécurité routière (devenue obligatoire), pour m’occuper d’environnement (devenu obligatoire), pour travailler sur la labelisation de mon établissement (expérimentation qui va devenir « obligatoire »)parce que je suis d’un naturel curieux et que j’avais envie de m’investir pour mes élèves... (et surtout pour ne pas trop m’encrôuter)

    Et bien, cette année, après plusieurs années de ce don de moi - même, j’ai décidé de tout laisser tomber. Pour quelles raisons ?

    Gain financier = 0
    Gain professionnel = 0

    A ma dernière inspection, rien de ce que j’ai fait n’a été pris en compte et pour la troisième fois en 15 ans de métier, je vais encore passer à l’ancienneté... S’investir dans son boulot de prof, à quoi bon... Les gens nous crachent dessus comme sur des lepreux, nous accusent de tous les maux de la société ; l’institution, elle nous pisse dessus à longueur de journées tout en nous chargeant un peu plus la mule avec des trucs insensés... (voire débiles)

    Alors, maintenant, je me contente d’assurer le minimum vital. Au début, j’avais un peu honte, mais maintenant, je me dis que je n’ai pas grand chose à attendre de l’avenir vu que notre profession est vouée à la disparition dans un avenir proche... dans la plus grande indifférence des braves gens si prompts à lapider ces « fainéants de profs qui coûtent à leur portefeuille »...
    Pensez - donc à tous ces 4X4 et ces écrans plasma qu’ils pourront s’offrir avec toutes ces économies d’échelle...

    Bon, j’arrête, je deviens amer...

    @+Superamer

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