Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Le massacre oublié des Ostiaks du Kazym par les Bolcheviks

Publié le 13/05/2010 à 13h22


Erémeï Aïpine, écrivain Khanty (DR)

Après Katyn, le Kazym. Un autre massacre. Par la même Armée rouge. Avant le massacre des milliers de Polonais à Katyn au printemps 1940, pendant l’hiver 1933-34 des milliers d’Ostiaks (ou Khantys) du Kazym (un des affluents de l’Ob dans le nord de la Sibérie) avaient été massacrés. Mitraillés, battus à mort, noyés.

Une tragédie emblématique des peuples du Nord

Si Poutine est venu s’incliner à Katyn, achevant un processus de reconnaissance des faits entamé depuis la perestroïka, ce n’est pas demain la veille que le gouvernement russe reconnaîtra officiellement le massacre du Kazym pourtant attesté par les historiens et des témoignages. Ni qu’un Président russe demandera pardon comme l’ont fait les peuples nordiques pour les Saames, cousins des Ostiaks (même groupe de langue finno-ougrienne).

Le massacre du Kazym ne fut pas le seul méfait de l’Etat soviétique à l’encontre des « peuples du Nord ». Nombre d’éleveurs de rennes récalcitrants et de chamans prirent le chemin du Goulag. Mais les événements du Kazym, le temps d’un hiver, concentrent la tragédie d’un peuple du Nord et, partant, de tous les autres.

Le prisme d’une mère en temps de guerre

C’est cela qu’expose l’écrivain Erémeï Aïpine dans un roman, « La Mère de Dieu dans les neiges de sang », en racontant le destin d’une mère dont le mari est massacré par « les Rouges » au début du roman et qui va errer avec ses enfants dans une fantomatique guerre au-delà du cercle polaire.

Ses enfants disparaîtront un à un, sauf le dernier, le roman s’achevant par la mort de la mère à la fin de cet hiver maudit. Aïpine écrit en russe et s’adresse d’abord aux lecteurs de Russie en leur offrant une figure attachante de mère, personnage emblématique.

Le discours-poème d’Aïpine à la tribune de l’ONU

Dans le monde des autochtones sibériens, Erémeï Aïpine est une grande figure. En 1990, on créa à Moscou l’Association des peuples du Nord, de la Sibérie et de l’Extrême-Orient.

Vladimir Sangui, un écrivain Nikh (peuple de l’île de Sakhaline) en fut le premier président. Le Khanty (les Khantys étaient autrefois appelés les Ostiaks) Aïpine lui succéda trois ans plus tard et se fit connaître à la tribune de l’ONU en décembre 1994, quand s’ouvrit la décennie internationale des peuples autochtones, en prononçant un discours qu’Anne Victoire Charrin, dans sa préface, qualifie avec raison de « légendaire ».

De fait, c’est un long et beau poème. Aïpine évoque des peuples de l’empire russe qui ont disparu, d’autres qui sont sur le point de disparaître et d’autres qui, pour être toujours là comme le sien, ont longtemps été méprisés, bafoués, condamnés au silence.

Un livre épique et pédagogique

Ces peuples colonisés par les Russes depuis plusieurs siècles relèvent aujourd’hui la tête, timidement, quand ils n’ont pas été assimilés. Ils retrouvent petit à petit leur langue, leur monde spirituel (ou ce qu’il en reste), font connaître leur culture souvent cantonnée via la soviétisation à une stérile folklorisation, ils se réapproprient leur Histoire.

C’est à ce mouvement que participe ce livre, à la fois épique et pédagogique, mêlant des faits documentés à d’autres imaginés, une symbiose bien dans l’esprit de ces peuples du Nord où la légende est comme le vestibule d’un réel proche de l’irréel, la nature, souvent extrême, n’y étant pas pour rien.

A la fin 1933, raconte Aïpine, « selon des informations officielles » (mais ce terme en Russie est à prendre avec des pincettes), 80 familles ostiakes et samoyèdes (on dirait aujourd’hui khantys et nénètses) du haut Kazym se réunissent pour élire un nouveau chef et décident de se battre contre les Rouges « jusqu’à la mort » s’ils viennent.

La profanation par les Rouges (l’Armée rouge) de l’île sacrée, territoire des ancêtres, aura été un facteur déclenchant.

Goya dans le grand Nord sibérien

Après avoir enterré son mari, mort pour rien, mort parce qu’il était ostiak, la Mère des Enfants (les majuscules sont de l’auteur) s’en va donc errer dans son pays glacé avec ses enfants. Chemin faisant, elle va découvrir les horreurs et les désastres de la guerre. Des scènes à la Goya. Sauf qu’on est dans le grand Nord.

Les hommes et les rennes sont massacrés par des tirs de mitraillettes, cet Ostiak est déshabillé, jeté dans l’eau glacée et achevé avec un gourdin taillé dans un mélèze, cet autre est pendu par les pieds et abandonné à lui-même, cette jeune fille sous un tchoum (la tente des Ostiaks et des Samoyèdes) est retrouvée par la Mère des Enfants, nue, achevée par balle après avoir été violée.

La mort attend ses enfants en cours de route sous la forme d’un aéroplane qui les tire comme des lapins. D’abord la fille Anna, puis, plus tard, le fils Roman. La mère, armé d’un fusil, arrive toutefois à abattre un « monstre cracheur de pierres de feu ».

Seul avec son dernier enfant en bas âge, réduite à « ramper », affamée, elle se perce le sein pour donner à boire à sa progéniture, reprenant ainsi la légende de l’homme de l’oiseau kars que nous conte aussi Aïpine. Elle meurt dans un état hallucinatoire

D’où viennent les Ostiaks ?

Chemin faisant, Aïpine nous en dit beaucoup sur l’histoire de son peuple, remontant jusqu’aux Ougriens qui se divisèrent en trois groupes, l’un allant vers le Danube (les Hongrois), un autre vers le « le bout de la Terre » (les Saames) et le troisième allant vers le nord « au soleil de midi tombant », les Ostiaks.

Au cours du roman apparaît un personnage d’homme blanc, réfugié dans le grand Nord sous un tchoum ostiak. Un rescapé de l’armée blanche, admirateur de la famille impériale et très croyant (il construit une chapelle dans la forêt).

A travers lui, Aïpine dresse un portrait flatteur du tsar Nicolas massacré lui aussi par les Bolcheviks. Sa vision contamine celle des Ostiaks et en particulier celle de la Mère. Il fait de ce « représentant de Dieu sur terre » un protecteur des Ostiaks. Alors qu’il explique la symbolique du blanc chez ce peuple, il peint la Mère des Enfant rêvant de recouvrir les enfants du tsar de pèlerines blanches ornées de motifs ostiaks.

Les diables rouges et le « bon » tsar

L’insistance de l’auteur sur ce thème du bon tsar laisse songeur. D’autant qu’il passe rapidement sur la conquête de l’Est par les Russes au temps des tsars, qui n’a pas été d’une grande tendresse. Le pillage de ces régions riches en fourrures et aujourd’hui riches en gaz et pétrole n’a pas commencé avec les Bolcheviks. Ni les ravages de la vodka.

Hormis un éphémère commandant épris de doute qui épargne la Mère des enfants au début du roman, la diabolisation des Bolcheviks est totale et va de paire avec une idolâtrie systématique de la famille impériale. Et le roman tombe dans les travers qu’il dénonce par ailleurs.

Aïpine est plus à l’aise et sa plume plus avenante lorsqu’il décrit les mœurs de son peuple, la façon dont la Mère des Enfants s’adresse aux morts d’un bout à l’autre du livre, digne comme la mère de Gorki et allant avec son traineau et ses rennes, comme la mère de Brecht avec sa carriole.

« Elle suivait les traces de la guerre. Et la guerre se déplaçait sur la Terre », écrit Aïpine. La terre des Ostiaks est majuscule.

► Erémeï Aïpine « La Mère de Dieu dans les neiges du sang » - Traduit du russe (Sibérie) par Anne-Victoire Charrin et Anne Coldefy-Faucard, Editions Paulsen, 328 pages, 23 €.

L’auteur participera au festival Etonnants voyageurs à Saint-Malo du 22 au 24 mai

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  • 14240
    14240
    retraité
    • Posté à 14h41 le 13/05/2010
    • Internaute 95774
      retraité

    Un massacre de plus...comme les 30 millions de Russes massacrés par Staline ! ...source KGB... !
    En Russie...les massacres, sont monnaie courante ! ...c’est une démocratie ?

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 19h08 le 15/05/2010
    • Internaute 73621
      (...)

    ti zabil ?

    pour rafraichir l’archive voici de quoi

    Les massacres :

    -1864 Le massacre de Sand Creek eut lieu le 29 novembre 1864 et fut surnommé le « Massacre de Chivington ».
    Alors que le chef cheyenne Black Kettle avait hissé le drapeau US et le drapeau blanc, le Colonnel Chivington, soutenu par 700 hommes de troupe, ordonna le massacre.
    Deux tiers des Indiens étaient des femmes et des enfants. 500 indiens furent massacrés et les soldats mutilèrent les corps de deux cents d’entre eux.
    C’est le pire massacre jamais perpétré contre les Indiens.

    -1868 Le 7e de cavalerie de Custer massacre 103 hommes, femmes et enfants sur la rivière Washita.

    -1870 Le massacre de la Marias :
    le colonel Baker, veut attaquer le camp de Montain Chief, un chef Pikuni qui a vainement défendu ses intérêts devant le général Sully. Mais Montain Chief déplace brusquement son camp et la tribu de Heavy Runner se met à sa place.
    Baker mis au courant par ce changement par son éclaireur Joe Kipp, décide de punir tout de même les Indiens quels qu’ils soient. Le camps est rasé et ses habitants massacrés.
    Baker est déclaré innocent par le gouvernement après que des plaintes ait été déposées contre lui.

    -1890 les Danseurs de l’esprit, des Pieds-Noirs principalement, se retrouvent près de Wounded Knee pour la Danse des Esprits.
    L’armée a peur que ce mouvement déclenche une révolte au sein des Indiens et envoie le 7e de cavalerie sous les ordres du commandant Forsyth mater cette « rébellion ».
    Le régiment massacre ces innocents et mets un terme brutal aux guerres indiennes.

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