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Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

La carte scolaire ou comment occulter l'inégalité sociale

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 04/06/2007 à 13h09

Posons le postulat suivant : il est dans toute société une multitude de tâches que nul ne choisirait d’accomplir s’il avait le choix. Ces tâches, pourtant, que Rousseau nommait ignominieuses (« De l’inégalité parmi les hommes ») et qu’Edgar Morin désigne comme « choses prosaïques que l’on est obligé de faire sans joie et sans intérêt pour survivre » (Le Monde 2 du 5 mai 07), une multitude de femmes et d’hommes passent leur vie à les assumer.

De sorte que la « question sociale » posée en démocratie peut s’énoncer ainsi : comment désigner en toute justice les êtres qui auront à assumer ces tâches inéluctables leur vie durant ? Telle est, me semble-t-il, exprimée aussi simplement que possible, l’essence même de la fameuse « tension » qui travaille toute société démocratique.
Il s’ensuit que le rôle effectif de l’institution scolaire est moins de désigner une « élite », ce qui ne présente guère de difficultés grâce à l’héritage et à la compétition, que de désigner, sans porter atteinte au principe de justice, celles et ceux qui auront à assumer ces tâches.

Pour résoudre cette difficulté, l’école républicaine s’est saisie d’un concept, « le mérite », qui, excluant toute détermination, tout « héritage », permet de sortir miraculeusement de l’impasse, de l’aporie, comme disent les philosophes. Il est des êtres méritants sans que l’on sache d’où leur vient cette capacité à l’être et d’autres qui ne le sont pas sans que l’on sache davantage d’où leur vient cette incapacité. C’est toute la perversité du « mérite » que de considérer l’éternelle question du libre arbitre et du déterminisme comme tranchée une fois pour toute. Ce à quoi il convient de réfléchir attentivement car ce qui se trouve mis ainsi en question est l’objectif proclamé de toutes les tentatives de réforme : la réussite pour tous.

Ainsi par exemple quand un syndicaliste aussi posé que Gérard Aschiéri affirme en conclusion de son article (Le Monde du 2 juin 07) « l’obligation impérieuse pour notre service public d’assurer effectivement la réussite de tous », il n’est sans doute pas loin d’affirmer une impossibilité car les tâches ignominieuses et inéluctables sont là qui devront être assumées. Et, sauf à penser qu’il est des êtres si peu dotés en capacités de toutes sortes qu’ils ne « méritent » rien d’autre que de perdre leur vie à ces « choses prosaïques », le principe de justice s’en trouve fort contesté.

C’est, me semble-t-il, à la « lumière » de cette « impasse » que doit être abordée la question de la carte scolaire qui en 1963 n’était rien d’autre qu’une mesure de « régulation des flux » (Rapport de J. Hébrard : la mixité sociale à l’école et au collège, mars 2002). Le problème de la mixité sociale se pose quelques années plus tard de façon prégnante par la relégation des populations pauvres à la périphérie des villes (Agnès Van Zanten : « L’école de la périphérie », PUF, 2001 - N.Romero : « L’école des riches, l’école des pauvres », Syros,2001) et ce n’est donc en aucune façon la suppression ou l’aménagement de la carte qui résoudra la question posée par la structure même de l’habitat. On peut, à cet égard, compter sur l’ancien maire de Neuilly pour favoriser la mixité sociale.

La liberté du choix de l’école donnée aux parents (en réalité à certains parents,les mieux formés et informés) par la suppression de la carte revient à donner aux établissements la liberté de choisir les parents et ainsi à exacerber la concurrence et la compétition au cœur de l’idéologie du mérite, ce qui aboutit inéluctablement à la relégation d’une vaste population, toujours la même, dans les établissements peu « méritants » et à l’institutionnalisation de cette relégation.

Mais il y a plus, car supposons le problème résolu : nous voici donc dans un collège (niveau sensible et fragile de l’édifice éducatif) dans lequel règne la mixité la meilleure qui se puisse imaginer. Tous les enseignants savent d’expérience que se pose alors le casse-tête de la structure des classes et l’angoissante question : comment faire cours dans des classes nécessairement hétérogènes puisque mixité sociale oblige ? Combien de conseils de classe débutent-ils par cette constatation navrée : classe hétérogène ! Ce qui signifie : classe dans laquelle on ne peut rien faire.

Alors, justement, que fait-on ? On constitue, y compris en ZEP... des « bonnes » et des « mauvaises » classes ! On détruit la mixité et on renforce la ségrégation au niveau le plus élémentaire, celui de la classe même.

Mais peut-on faire autrement ? Évidemment ! Tous les enseignants quelque peu versés en pédagogie savent qu’il faut en finir avec l’archaïque organisation en quatre quarts (une heure, une classe, un professeur, une matière) pour s’adonner, enfin, aux joies du travail collectif comme cela se fait dans bien des pays et ici même dans de multiples expérimentations depuis des années (en ce moment des enseignants de Montreuil).

Si l’on veut avoir une idée précise d’une autre organisation pédagogique possible, on peut toujours revenir au rapport Legrand sur la rénovation du collège qui, malgré ses vingt-cinq ans, n’a pas pris une ride et qui fut accueilli par un tollé à l’époque où il était pourtant question de « changer la vie ».

C’est que nous nous heurtons là à la peur, non pas des enseignants mais d’un grand nombre d’entre eux qui redoutent tout changement de pratique pédagogique qui altèrerait leur mode de vie : ne plus être « seul dans sa classe », travailler collectivement, c’est-à-dire prendre le risque de mettre en évidence ses propres lacunes, travailler avec des groupes de niveau qui se constituent et se dissolvent selon les besoins, accepter, donc, de bouleverser les emplois du temps quand c’est nécessaire, voilà qui effraye bien des enseignants qui savent pourtant que c’est là ce qu’il faudrait faire.

On va donc continuer à débattre de la carte scolaire et occulter ainsi la seule question qui vaille, celle de la lutte contre l’inégalité sociale qui était et qui demeure pour l’instant encore l’objectif affirmé de l’éducation dite prioritaire.

Mais n’entend-on pas dire que les enseignants aussi doivent améliorer leur « productivité » en « travaillant plus pour gagner plus », c’est-à-dire produire plus et mieux de « ressources humaines » adaptées aux « besoins de l’économie » ? N’est-ce pas là le discours de l’entreprise, celui qui transforme les enseignants en techniciens productifs et les enfants en « ressources » ?

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  • Anonyme

    travailler plus, ce serait par exemple prendre le temps d’organiser et de préparer des cours adaptés à chaque groupe d’élève auxquels on aura affaire.
    pourquoi pas par exemple, des groupes de niveau en travaux dirigés. reprendre plus en profondeur les exercices de bases pour les plus faibles, approfondissement pour les plus forts, plutôt que la séparation débile en deux selon la liste alphabétique, où les plus faibles copient sans comprendre la solution de l’exercice que les plus forts ont déjà terminé depuis si longtemps qu’il chahutent en perturbant le cours. (c’est du vécu...)

    delphine.

  • Infovite
    Infovite
    info-espress.over-blog.com
    • Posté à 18h18 le 05/06/2007
    • Internaute 8783
      info-espress.over-blog.com

    Ni la suppression de la carte scolaire, ni plus globalement la question scolaire ne peuvent rendre compte à elles seules de la pérennisation des inégalités sociales.
    L’école n’est et ne sera jamais que le fidèle reflet de la société.
    Actuellement, ses structures formatives et certificatives ne peuvent garantir aux apprenants en fin de cursus la certitude d’obtenir un emploi s’éloignant des « tâches ignominieuses » ou plus simplement un travail.
    Au siècle des Lumières, Rousseau opposait déjà l’Humanité à la société. Malgré 1789 (clin d’œil au site ) une certaine continuité demeure. En effet, dans notre société « moderne » les fondements reposent toujours essentiellement sur cette inégalité sociale.
    D’une part, il faut donc repenser entièrement notre organisation sociale où sans verser dans un égalitarisme utopique, les valeurs du travail seront indissociables de celles du respect de la dignité humaine et de la solidarité.
    Concrètement, proposons un salaire qui permette à chacun de vivre dignement et n’oublions pas ceux sans emploi.
    Comment ?
    Par un partage plus équitable des richesses.
    D’autre part, la représentation intellectuelle de tâches ignominieuses, doit laisser place à l’acceptation que tout travail mérite considération car au service de l’amélioration qualitative et collective de nos conditions de vie.
    L’école retrouvera alors sa finalité première qui est pour chaque élève d’acquérir une conscience critique ,confirmant ainsi le fait que l’homme est perfectible.

  • patrick59
    • Posté à 23h56 le 05/06/2007
    • Internaute 1127

    Merci à Nestor Romero pour cet article et les « retournements » - stimulants pour la pensée - qu’il explicite et nous rappelle.

    Et si oui, en effet…le rôle réel et actuel de l’institution-« école républicaine à la française » était moins d’instruire ou de sélectionner une élite que « de désigner sans porter atteinte au principe de justice » les futurs perdants de la vie en nos sociétés, en les instruisant de plus de leur « démérite » - comme on infligerait une double peine.

    Ce « retournement » est dérangeant, presque impensable dans nos lieux communs de « l’égalité des chances » et du « mérite républicain ». Et pourtant : ne décrit-il pas bien mieux ce que « produisent » réellement nos écoles « républicaines » d’aujourd’hui ?

    J’ajouterai cet autre retournement – qui n’est pas de moi, mais dont j’ai oublié l’auteur.
    Plutôt que de se poser l’habituelle question « Comment, au sein d’une même classe, faire progresser les “ mauvais ” sans pénaliser les “ bons ” ?
    La remplacer par cet autre : “ Comment faire progresser les ‘ bons ’ sans pénaliser les ‘ mauvais ’ ?
    Ou plutôt : ‘ Comment faire progresser les mieux dotés ’ sans pénaliser les ‘ moins biens dotés ’ ?

    L’enjeu de ce qui devrait être une véritable école démocratique n’est-il pas là : avoir comme première priorité de ne pas pénaliser encore plus les ‘ moins bien dotés ’ ?

  • patrick59
    • Posté à 23h57 le 05/06/2007
    • Internaute 1127

    Merci à Nestor Romero pour cet article et les « retournements » - stimulants pour la pensée - qu’il explicite et nous rappelle.

    Et si oui, en effet…le rôle réel et actuel de l’institution-« école républicaine à la française » était moins d’instruire ou de sélectionner une élite que « de désigner sans porter atteinte au principe de justice » les futurs perdants de la vie en nos sociétés, en les instruisant de plus de leur « démérite » - comme on infligerait une double peine.

    Ce « retournement » est dérangeant, presque impensable dans nos lieux communs de « l’égalité des chances » et du « mérite républicain ». Et pourtant : ne décrit-il pas bien mieux ce que « produisent » réellement nos écoles « républicaines » d’aujourd’hui ?

    J’ajouterai cet autre retournement – qui n’est pas de moi, mais dont j’ai oublié l’auteur.
    Plutôt que de se poser l’habituelle question « Comment, au sein d’une même classe, faire progresser les “ mauvais ” sans pénaliser les “ bons ” ?
    La remplacer par cette autre : “ Comment faire progresser les ‘ bons ’ sans pénaliser les ‘ mauvais ’ ?
    Ou plutôt : ‘ Comment faire progresser les mieux dotés ’ sans pénaliser les ‘ moins biens dotés ’ ?

    L’enjeu de ce qui devrait être une véritable école démocratique n’est-il pas là : avoir comme première priorité de ne pas pénaliser encore plus les ‘ moins bien dotés ’ ?

    • Anonyme répond à patrick59

      Le projet inégalitaire passe par la mise en place de ces réformes.
      Elles ont pour but d’instaurer l’idée que l’inégalité est naturelle.
      (théorie des dons, des gènes...)
      Ces réformes sont une négation pure et simple de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

      Lapidaires, ces propose le sont à dessein.

  • patrick59
    • Posté à 00h06 le 06/06/2007
    • Internaute 1127

    Désolé pour le doublon tout à fait involontaire et créé, semble-t-il par le « test de calcul » : merci à Rue89 d’effacer ce doublon... ou mieux de nous dire comment il est possible de le faire nous-mêmes (si cela est possible !)

  • Shix
    Shix
    Madteam since 2010
    • Posté à 18h42 le 06/06/2007
    • Internaute 7815
      Madteam since 2010

    La mixicité sociale dans l’absolu devrait être à la base de l’éducation républicaine.

    La véritable question est : comment aboutir à cette mixicite sociale ? Doit-on l’imposer de manière autoritaire ?

    Ne serait-il pas déjà prioritaire de faire admettre à tous que la réussite sociale n’est pas qu’une affaire de mérite mais bien plus de capital culturel, social et économique ?

    Le mérite c’est une notion qui permet de renvoyer la faute de l’exclusions aux individus exclus eux même. C’est le « don acquis » et ça frise « l’eugénisme social » ! Stop avec le mérite qui se veut soit disant généreux et objectif grâce à des mesures équitables qui occultent les vraies questions.

    Le pire c’est que l’éducation populaire commence à sombrer dans les mêmes dérives que l’Education Nationale et ça, ça me fait peur ...

  • Anonyme

    Bientôt la suppression de la carte scolaire ?
    Ceux qui se verront forcés de voir leurs enfants scolarisés dans les « établissements ghettos » n’ont plus qu’à se réjouir...
    A bas les faibles ?

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