Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Lola Lafon ou la contre-narration réussie

Publié le 26/11/2007 à 13h48


Lola Lafon est chanteuse et compositrice (avec le groupe Leva, qui prépare un nouvel album), mais aussi romancière. A la rentrée dernière paraissait « De ça je me console » , comme une suite thématique et une hausse de niveau littéraire par rapport à sa « Fièvre impossible à négocier » parue en 2003. Le Cabinet de lecture s’occupe enfin de ce roman, un de ses préférés de la rentrée dernière.

Nous vous l’avions présenté dès le début de la rentrée et il convient d’y revenir ici. « De ça je me console » s’inscrit en plein dans ce qui agite la jeune fiction française, comme l’avait prouvé cette rentrée : la question du réel, comme background, comme personnage. Et le roman comme métaphore de l’esprit et du monde des années 2000.

Un roman qui voudrait un tant soit peu participer de l’écho du monde, de nos jours, parlera d’errance, de la disparition des identités, de l’impossibilité du travail, de l’argent qui disparaît chez beaucoup pour aller dans la poche de peu. De la mutation de notre rapport au politique, fait d’agissements plus que de vote. D’un monde où des micro-évènements forment une nouvelle agora. Ce qui, évidemment, pour des romanciers, n’est pas une mince affaire. Le roman des années 2000, celui qui défocalise et qui invente un autre monde possible, est le roman de la contre-narration. Entre utopie, réel et résistance.


Lola Lafon (Audrey Cerdan/Rue89)

Une fiction en plein dans son temps

« Drôle de rage » , chante Lola Lafon dans le dernier album de son groupe ( » Grandir à l’envers de rien » , 2006), où un couplet signale que « la mémoire est un sport de combat » . C’est exactement ce qui est à l’œuvre, dans « De ça je me console » . La narratrice, la jeune Emylina, s’est juré de ne rien oublier. Ni son père mort d’un cancer, ni son oncle tué par la police dans les années 80, ni son grand-oncle, déporté durant la guerre. Pour rester vivante dans une époque de propagandes guerrières (financières ou militaires), Emylina sait très bien qu’elle doit être habitée par l’Histoire, donc la consigner. Aussi, pour être sûre de ne pas oublier, elle note, inlassablement, des mots ( » dégagé » , « rapports amoureux » , « jamais » , « Noël » ,…) qu’elle classe dans son cahier « À Ne Pas Oublier » .

Née en Roumanie sous Ceausescu, paumée dans la France qui l’a recueillie, elle revit grâce à un coup de foudre pour une jeune femme italienne. Qui disparaît brutalement, alors qu’un meurtre est commis dans le café où elle travaillait, dont le patron était un exploiteur. Emylina part à sa recherche. La voici, nous voici, dans une quête qui lui fera croiser des personnages vivants et des souvenirs. Evidemment, elle fera des rencontres imprévues. Essentielles et formatrices.

« De ça je me console » est, réellement, un roman-monde car il enchaîne les scènes et les pistes, et soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. C’est la mise en fiction d’une révoltée de l’époque, d’une génération de notre époque.

Quête d’un personnage, identification, une enquête comme métaphore de la quête du monde. « De ça je me console » aurait pu être un polar. Le livre restitue le monde : question de générations, la France pré-Sarkozy, les bobos (appelés ici les « Presque Morts affolés d’être encore vivants » , la France dans l’Europe et dans le monde). « De ça je me console » , s’il contient des scènes qui n’ont rien d’indispensable et relâchent parfois le style, descend en exploration dans le monde qu’on nous propose. C’est un roman qui cartographie les repères, temporels et culturels, psychiques et politiques, d’une génération qui refuse de vivre à plein dans la société de consommation. Emylina vit dans une précarité sociale volontaire, et sa voix cherche le sens du réel dans le futur que prépare le monde d’aujourd’hui.

« Inspiré de faits réels »

Ce deuxième roman de Lola Lafon est un mélange de quêtes. Pour ce faire, il doit accorder plusieurs niveaux d’histoires, et si possible de formes littéraires. Aussi, le roman est une ronde de formes et de fragments qui se chevauchent, un peu comme en canon. Narration pure, extraits du cahier de notre narratrice, références littéraires (on cite beaucoup John Irving et « L’hôtel du New Hampshire » , ici), mais aussi, plus tard, un roman dans le roman. Car Emylina se lance dans l« écriture, pour restituer le parcours d’un personnage croisé, afin que sa mémoire à lui aussi puisse paraître. C’est à ce moment que “ De ça je me console” accède au niveau de sens, de mystère littéraire et d’émotion qui sied à son entreprise. Un roman où l’obsession du personnage rejoint clairement celle de l’auteur : l’obsession des mots et de la mémoire.

Le livre –de Lola Lafon, comme d’Emylina- devient non seulement une mise en abîme de lui-même, mais surtout une réflexion sur la représentation du réel en fiction littéraire. Comment représenter le réel dans un monde où le “ storytelling” gagne du terrain, où la télévision l’emporte sur le roman dans l’imaginaire collectif ? Emilyna :

“ Ce roman était-il un roman ? Ces endroits libres dont je parlais, ces gens, est-ce qu’ils existaient ? […] Ce roman est vrai parce qu’il contient des personnes vivantes. Mais je ne suis pas l’auteur des acte que je décris. Pas plus qu’on est tout à fait l’auteur de ce qu’on pense.

‘ Les livres se vantent de ne plus raconter d’histoires, on m’affirme que ce qui est écrit est vrai et inspiré de faits réels semble être devenu une caution de qualité plus importante qu’une histoire. […] Depuis des années, le monde tel qu’on me le présente ressemble à une histoire inspirée de faits réels à laquelle je n’arrive pas à croire, ni à participer.’

‘ On ne naît pas vivant on le devient’ , ‘ Nous sommes toujours les enfants des mots que nous aimons…’ , a-t-elle écrit avant. Scrutant le pouvoir des mots dans le réel de notre époque, le roman de Lola Lafon est bien moins innocent qu’une simple quête dans la France d’aujourd’hui.


Cette aventure dans ‘ l’espace du désordre’ , où Lola Lafon mixe les formes et interpelle sans cesse le lecteur contemporain, participe, dans la rentrée littéraire de septembre, à la réflexion de certains jeunes auteurs français, à commencer par François Bégaudeau. Avec eux, comme également avec Chloé Delaume, Arno Bertina et bien d’autres que l’on retrouve dans la revue Inculte, aux Eds Verticales, Flammarion, Gallimard, Allia, Stock, Actes Sud, on assiste à un rehaussement du réel non seulement comme sujet, mais comme axe de défiscalisation en fiction. C’est ici une très bonne nouvelle.

Dans cet élan, la rage acidulée et poétique de Lola Lafon est aussi empreinte d’une notion de classe sociale, d’un vécu que l’on sent militant (Leva s’inscrit en partie dans un réseau underground et militant parisien, qui tourne autour des squats, de l’extrême-gauche et des milieux anars, à l’instar de la Brigada Flores Magon ou du très actif Fred Alpi).


‘ De ça je me console’ de Lola Lafon (Flammarion, août 2007, 411 pp., 19 €)

Photo : Audrey Cerdan

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  • Anonyme

    Bof… So what ?

    • Anonyme

      Je l’ai entendue pour la première fois à la Fête des BBR en octobre 2005 au Bourget. J’avoue que j’ai été immédiatement captivé par sa voix et la qualité des paroles de ses chansons. J’ai bien envie de lire son roman.

      • Hubert Artus
        Hubert Artus
        Rue89
        • Posté à 02h28 le 27/11/2007
          rédacteur
        • Journaliste 56
          Rue89

        Fête des BBR ? Ne confondez-vous pas ?

         
        • Anonyme répond à Hubert Artus

          Mais non, je m’en souviens parfaitement : c’était le samedi 8 octobre 2005 au Parc des expositions au Bourget, la Fête des Bleu Blanc Rouge. Elle m’a même dédicacé son CD.

          Philippe Reynaudon

          • Hubert Artus
            Hubert Artus
            Rue89
            • Posté à 18h05 le 28/11/2007
              rédacteur
            • Journaliste 56
              Rue89

            Libre à vous, pour des raisons qui vous appartienent, d’aller à la fête BBR, Mr Reynaudon. Mais sachez qu’il est, ainsi, des gens que vous ne trouverez pas à cette fête quasi annuelle, rappelons-le, organisée par le FN. Lola Lafon fait partie de ces gens, et lancer la calomnie en prétendant l’y avoir vue est simplement abject. N’essayez pas, sur Rue89, de coller ces « idées » sur quelqu’un d’autre que vous-même.

            • Anonyme répond à Hubert Artus

              ridicule en effet comme accusation. Et faux ! Le cd de Lola Lafon« grandir à l’envers de rien » est sorti en Février 2006. elle n’avait donc rien à faire dédicacer en Octobre 2005... et elle se ferait probablement étriper lors d’un BBR...

        3 autres commentaires
  • Anonyme

    Lola lafon est une chanteuse que j’apprécie énormément. J’ai hâte de découvrir ses romans parce que ses textes chantés sont très profonds.
    Et la musique me plaît +++++

  • paco
    • Posté à 15h33 le 26/11/2007
    • Internaute 17955

    Ce qui faisait la force du roman précédent (« une fièvre impossible à négocier »), c’était une envie de vivre, une rage, même, et la description du milieu des squatts parisiens. Je n’ai pas (encore) lu le second roman de Lola Lafon, mais l’expression « hausse de niveau littéraire » est étrange : ça veut dire qu’il n’y a pas de fautes d’accord, de gros mots ? Que le vocabulaire est plus recherché, l’intrigue plus riche ? Ce n’était en tous cas pas l’intérêt majeur du très bon premier roman de Lola Lafon.

  • AlainG
    • Posté à 15h40 le 26/11/2007
    • Internaute 19584

    J’ai eu la malchance de la voir aux franco cette année en première partie de Bratsch. La pauvre... Car la salle entière, et y’avait du monde, en avait ras le bol de ses gesticulations parlées/chantées.
    Je n’ai aimé que la dernière « chanson » : c’était la dernière.
    Pour les romans, de toute facon, ils ne peuvent etre que mieux, du moins j’espère.

    • Anonyme répond à AlainG

      et bien moi je l’ai entendu lorsqu’elle est venue au festival chants d’elles à rouen en 2006 et du coup j’ai acheté son album parce q’il était génial et que cela change un peu du star ac...mais on la médiatise pas car elle parle trop du vécu des gens d’en bas...ça dérangerait nos chers « ceux qui sont presque mort »

  • Sénéchall
    • Posté à 16h02 le 26/11/2007
    • Internaute 23125

    Je la connais(sais) pas.
    Drôle de première impression, rebelle intelligente mais un peu extremiste. Cela me donne envie d’approfondir.

  • Anonyme

    j’étais aussi aux Francos, et elle m’a semblé conquérir la salle . il est vrai qu’elle est à des années lumières des chanteuses de « divertissement » qu’on trouve en pagaille.
    pour ce qui est des romans je n’ai lu que « de ça je me console », qui m’a bluffé. des maladresses il y en a, mais des fulgurances beaucoup plus.A ne pas oublier, certainement !

  • Anonyme

    Est-elle au moins heureuse que nous ayons tous teléchargé son album sur p2p sans avoir à le payer ?
    A quand la version e-book de son roman qu’on puisse le pirater aussi ?
    Merci. : -)

    • Anonyme

      Oui, vu la fureur en ce moment sur le sujet du piratage, on aurait aimé connaitre aussi son opinion sur ce sujet.

  • Anonyme

    « Chloé Delaume, Arno Bertina et bien d’autres que l’on retrouve dans la revue Inculte »

    Précision : Chloé Delaume ne participe pas à la revue Inculte.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 21h03 le 26/11/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Ma phrase ne le sous-entendait pas...

  • Céleste
    • Posté à 21h32 le 26/11/2007
    • Internaute 23193

    je suis vraiment très contente de cet article sur Lola Lafon

    j’avais vraiment beaucoup aimé « Une fièvre impossible à négocier »
    Un des rares auteurs français qui m’ont marquée ces dernières années. (après avoir écrit cette phrase je me demande qui sont les autres, peut-être est-elle la seule)

    Une voix différente, forte, sensible, des références philosophiques que j’aime (Raoul Vaneigem entre autres) un discours qui me semble juste, en harmonie avec une génération (qui n’est pas la mienne) mais qui est riche, humaine (beaucoup plus que ce que nous donne à croire la « culture » dominante »)

    ça fait du bien dans ce monde glacé, dans l’univers du consumérisme, à l’époque du bling bling.

    dès que je peux je me procure « De ça je me console ».

    je connais moins bien son œuvre musicale mais le peu que j’en ai entendu m’a plu, parce qu’ouvert sur d’autres sonorités, venues d’ailleurs

  • Anonyme

    je mettrais de côté le fait qu’on ne peut qu’être amoureux de son oeuvre à notre époque(et je le suis), c’est un bien bel article sur un si beau roman...

  • Anonyme

    De plus en plus de critique de livre ou autres.
    De la pub cachée...
    Dommage.

    Coralie.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 23h36 le 26/11/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Que voulez-vous dire ?

      • Anonyme répond à Hubert Artus

        Vous prenez un téléviseur, vous y mettez un présentateur, un critique, un comique et/ou un philosophe. Vous y ajoutez un artiste avec son oeuvre.
        Vous obtenez :
        -une émission qui rapporte grâce aux ventes de pages publicitaires
        -un artiste qui multiplie ses ventes.
        Tout le monde est satisfait.

        Rue89 est un site de plus en plus populaire. J’imagine que les ouvrages critiqués sur le site se vendent mieux.
        Etes-vous influencés par le choix des oeuvres ?

        Pour être plus claire : comment est financé Rue89 ?

         
        • Hubert Artus
          Hubert Artus
          Rue89
          • Posté à 00h04 le 28/11/2007
            rédacteur
          • Journaliste 56
            Rue89

          J’entend ce que vous dîtes, mais ce schéma ne s’applique que pour des auteurs qui sont déjà « bankable » (par ex : Marc Lévy), sur des médias commerciaux ou qui pêchent par manque d’angle journalistique. Est-ce vraiment ce que vous voyez, et lisez, sur Rue89 ? » Etes-vous influencés par le choix des oeuvres ? », me demandez-vous. Comparez ce que vous avez vu comme sujets dans le Cabinet de lecture avec les ouvrages dont il fût question dans d’autres médias depuis la rentrée, et vous aurez la réponse... « comment est financé Rue89 ? » : pour le moment, vous constatez par vous-même qu’il n’y a que peu de publicité, et pas de moyens énormes...

        1 autres commentaires
  • Anonyme

    Allez, Hubert : maintenant, le même papier, sans le mot « réel »...

  • Anonyme

    Il semble plutôt que Lola Lafon et Leva ne soient au contraire rattachés à personne ; plutôt une fabrication des média autour d’une fille qui a envie qu’on parle d’elle, mais le tout sonnant un peu creux, un peu factice. C’est l’impression que ça donne quand on les voit en concert...

  • Anonyme

    plutot que background utilisez toile de fond.

  • Anonyme

    je ne sais pas si c’est le fait qu’on parle ici d’UNE écrivain, mais les commentaires portent tous sur sa personne plutôt que sur son roman, dommage.

    en tous cas, le roman en question, lui, est choral, d’une maturité politique et littéraire rare et c’est à souligner.

    • Anonyme

      Oui. C’est comme pour Ségolène Royal. Si on est critique, c’est parce qu’on est misogyne, évidemment.

  • Anonyme

    Nulle totale..au secours ! C’est Daisyscu decouvre le monde !

    Franchement....culture ? ? ?

  • Anonyme

    ...quelle agressivité ! qu’a-t-elle fait (dit) pour la déclencher ? c’est quand même triste qu’à chaque fois qu’une jeune femme se mêle de parler d’autre chose que de ses histoires de fesses, elle se fasse « réprimander » comme nulle. Je ne vois rien de nul chez Lola Lafon, plutôt brillante, même si souvent elle a l’air complètement allumé.

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