Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Censure et redécouverte du « Livre noir » de la Shoah en URSS

Publié le 24/06/2010 à 11h55


Exécution de juifs en Union soviétique (DR).

Les nombreux lecteurs de Vassili Grossman ( « Vie et destin », « Tout passe » etc.) savent peut-être qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’écrivain russe avait dirigé -avec son confrère le francophone Ilya Ehrenbourg-, un « Livre noir » relatant le massacre des juifs sur tout le territoire de l’URSS. Un autre versant de la Shoah. Un livre introuvable, et pour cause.

Quelques pans du « Livre noir », nettoyé par la censure, sont envoyés dans une dizaine de pays en 1947. En Russie, le manuscrit dactylographié complet, peigné par la censure, part à l’imprimerie, mais le processus s’arrête sur ordre de Staline.

Même les rouleaux d’imprimerie sont détruits. Mais une version dactylographiée non-censurée ressurgit en 1989 avec l’ouverture des archives d’Etat. Et en 1992, une autre copie, conservée par un ami de Grossman. La voici traduite en français. L’horreur ne vieillit pas : 1 100 pages souvent éprouvantes, parfois insoutenables.

Albert Einstein, le premier semble-t-il, a eu l’idée de cet ouvrage. Le Comité antifasciste juif (CAJ) à Moscou, ayant pour président le célèbre acteur Solomon Mikhoels, a confié la réalisation du « Livre noir » à deux écrivains journalistes, Grossman et Ehrenbourg, devenus populaires à la suite de leurs nombreux reportages de guerre.

Pour Grossman, les héros sont les morts


couverture du livre noir

C’est un livre composite. Toute une équipe de collaborateurs du « Livre noir » est allée recueillir, sur les lieux, des témoignages de survivants, faire la collecte de journaux intimes, de lettres écrites peu avant une mort attendue, assister à l’ouverture des charniers.

Ehrenbourg et d’autres disent avoir voulu privilégier le témoignage censé être brut, même si la lecture donne parfois l’impression d’un arrangement à la mode soviétique où l’on pare les héros de bien des vertus.

Grossman et d’autres travaillent avec ces mêmes matériaux pour composer un récit. Mais tous les écrivains soviétiques n’ont pas sa puissance évocatrice. Pour Grossman, les héros sont les morts et non les survivants.

« La terreur planait sur la ville »

Songe-t-il à sa mère assassinée avec des milliers d’autres à Berditchev ? Sans doute. Grossman se rend à Berditchev, sa ville natale, en Ukraine, en 1942. Il décrit la ville où un habitant sur deux était juif avant la guerre.

Puis, il raconte, s’appuyant sur le témoignage du menuisier Guerch Guiterman qui a réussi s’enfuir au sixième jour de l’occupation. Il raconte les gens que l’on conduit à l’atelier de tannage et que l’on oblige « à sauter dans les énormes fosses remplies d’extrait d’acide tannique », les vieillards que l’on enferme dans la synagogue à laquelle on met le feu, les femmes dénudées que l’on oblige à traverser et retraverser la rivière jusqu’à ce que toutes, épuisées, finissent par se noyer. Ou encore le vieux boucher Aron Mizor, chargé de l’abattage rituel des animaux, que les soldats allemands veulent obliger à égorger les enfants de son voisin. Il refuse, c’est lui qu’on égorge. Et ainsi de suite.

Grossman poursuit :

« La terreur planait sur la ville. Elle avait pénétré chaque demeure, flottait au-dessus des gens endormis, elle se levait avec le soleil et, la nuit, errait dans les rues.

Les cœurs de milliers de vieillards et d’enfants se figeaient dans la nuit au bruit des bottes qui frappaient le pavé et des voix vociféraient en allemand.

Terribles devinrent le ciel couvert dans la nuit noire et les nuits de pleine lune, terribles l’aube et le soleil au zénith, mais aussi les soirées tranquilles dans cette ville qui était la leur. Et cela dura cinquante jours. »

Des lignes que l’on croirait extraites de « Vie et destin ».

La censure supprime les extraits antipatriotiques

Les hommes dans la force de l’âge sont souvent absents des récits : ils sont au front, soldats de l’Armée rouge. A Berditchev, les nazis rassemblent les jeunes gens, leur disent de préparer leur balluchon, qu’ils vont aller travailler aux champs, ramasser les pommes de terre.

Ils sortent de la ville, on les fusille :

« Les bourreaux avaient habilement préparé l’exécution, à tel point que jusqu’à la dernière minute pas un condamné n’avait soupçonné le crime imminent. »

On retrouve cet usage de la ruse et une organisation très planifiée dans bien des pages. « Les SS et la police » obligent les condamnés à déposer leurs bijoux et leur papier d’identité. Le convoi s’ébranle :

« Les policiers, les membres de leur famille, les maîtresses des soldats allemands et tous ces obscurs personnages se précipitaient pour piller les appartements désertés.

Sous les yeux des morts vivants, ils emportaient robes, oreillers, édredons ; certains passaient au travers du cordon et ôtaient aux femmes et aux jeunes filles qui allaient être exécutées leurs châles et leurs lainages. La tête du cortège atteignait alors l’aérodrome. »

Ce passage avait été supprimé par la censure : l’horreur ne pouvait être que d’un côté, le peuple soviétique se devait d’être officiellement digne, sinon héroïque.

« L’unique tailleur de Braïlov s’était remis à l’ouvrage »

L’un des ces soldats, Herman, revient le 23 mars 1944 dans son village, Braïlov. A pied. Un camion l’a déposé à dix kilomètres de là.

La première chose qu’il voit, c’est une pancarte en allemand et en ukrainien : « Ville sans youpins ».

Il traverse un village aux maisons intactes mais aux vies détruites. Les Allemands étaient arrivés là le 17 juillet 1941.

Il croise deux hommes en haillons, un tailleur et un coiffeur. Il avait souvent été se faire faire la barbe chez le second :

-« Vous ne me reconnaissez pas Herman ?

-Non. »

S’en suit le récit des massacres que l’on fait à Herman. Seuls 21 juifs ont survécu. Dont le tailleur.

Herman l’aide à récupérer sa machine à coudre, accaparée par un policier ukrainien ayant pris la fuite. Le soldat quitte le village en entendant le bruit de la machine :

« L’unique tailleur de Braïlov s’était remis à l’ouvrage. »

Le journaliste Efim Hechman, qui signe le récit d’après le témoignage d’Herman, a sans doute un peu scénarisé, reconstitué des dialogues. Faut-il lui en tenir grief ?


Portrait de Vassili Grossman (DR).

Après l’Ukraine, viennent la Biélorussie, la Lituanie, la Lettonie, la Russie et pour finir, un ensemble de témoignages sur les camps d’extermination.

Grossman parle de Treblinka où il pénétra avec l’Armée rouge -il en fera un livre.

Au camp de Khorol, il recueille le témoignage d’Abraham Reznitchenko. Il est juif mais le cachait comme beaucoup des 60 000 prisonniers du camp.

Seule nourriture, une soupe bouillante. Un matin, les soldats allemands saisissent par les jambes « un homme à moitié nu, gelé, sale, couvert d’escarres » et le jettent, tête en bas, dans la soupe, plusieurs minutes durant.

Puis ils renversent la marmite. Suivent ces lignes :

« Au mépris des semonces et des tirs, la foule s’est jetée sur le mort. Ayant perdu tout sens humain, elle s’est mise à lécher dans les plis de ses habits les gouttes refroidies du brouet, puis à recueillir à la main, à même la terre, des nappes de cette maudite pâtée. »

Des lignes -ô combien- signées Grossman. Elles aussi seront censurées.

Le destin tragique du comité antifasciste juif

Noir aussi, le plus souvent, sera le destin des auteurs du « Livre noir » et des membres du Comité antifasciste juif aux lendemains de « la grande guerre patriotique ».

Le comité servait Staline durant la guerre, il le gêne désormais. On désigne à la vindicte les « cosmopolites ». Solomon Mikhoels, le président du CAJ, est assassiné à Minsk en janvier 1948, via un « accident » de voiture.

En novembre, le CAJ est interdit, ses archives confisquées. La direction est arrêtée, treize seront fusillés en 1952.

Ehrenbourg, fin politique, s’est depuis longtemps éloigné de cette zone dangereuse.

Grossman, après avoir été adulé comme écrivain soviétique, est attaqué dans la presse du régime. La mort de Staline le sauve sans doute du pire. Il lui reste à écrire son chef-d’œuvre, nourri en partie par le travail autour du « Livre noir“’, c’est ‘Vie et destin’. Achevé en 1960, ce livre sera interdit de publication lui aussi.

Le Livre noir ’ sous la dir. d’Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman - trad. du russe par Yves Gauthier, Luba Jurgenson, Michèle Khan, Paul Lequesne et Carole Moroz - sous la dir. de Michel Parfenov - éd. Solin Actes sud - 1 136p. - 35€

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  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 12h04 le 24/06/2010
    • Internaute 20631
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    j’avais lu le livre noir en français il y a plus de dix ans je crois
    était ce la version originale (j’ai oublié l’editeur

    dans le livre « les bienveillantes » le prix goncourt donne une assez bonne idée de ce que fut l’extermination des juifs en ukraine

    • Jean-Pierre Thibaudat
      Jean-Pierre Thibaudat répond à jyeden
      Journaliste
      • Posté à 14h52 le 24/06/2010
      • Journaliste 8215
        Journaliste

      Effectivement, une première édition de ce livre a été publiée assez confidentiellement en 1995 dans la collection Hebraïca dirigée par Emmanuel Moses mais elle est depuis longtemps introuvable. Il se peut aussi que vous confondiez avec « Le livre noir du communisme » paru chez Robert Laffont en 1997 avec des textes de Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek et Jean-Louis Margolin. Le « livre noir » dont je parle avait été achevé -et aurait dû paraître- en 1947.

      • jyeden
        jyeden répond à Jean-Pierre Thibaudat
        khmer vert ( age des caverne, (...)
        • Posté à 15h32 le 24/06/2010
        • Internaute 20631
          khmer vert ( age des caverne, (...)

        si je parle de l’extermination des juifs en ukraine (en reprenant l’expression de roul hilberg ) il s’agit bien de l’edition de 1995
        qui est encore disponible dans certaines bibliothèques publiques

        rien a voir avec le livre noir du communisme

      • Zeki
        Zeki répond à Jean-Pierre Thibaudat
        Curieux de tout
        • Posté à 20h54 le 24/06/2010
        • Internaute 64085
          Curieux de tout

        Que pensez vous de l’occultation voire censure de tout ce qui traite des camps alliés et des millions de morts allemands de 1945 à 1950 ?
        On parle de 9 millions de morts en tout. 1.9 dans les camps d’Eisenhower (monsieur « oh dieu qu’est ce que je hais les allemands ») et 2 millions de femmes enfants et vieillards.

        J’entends souvent à ce propos « c’est normal c’était des nazis » ce qui me glace le sang car je ne peux m’empêcher de reconnaitre des allemands ne s’insurgeant pas face au sort réservé aux juifs et disant « c’est normal c’était des juifs ».

        Un lien pour le livre noir : Lien
        Et un pour James Bacque et son « Other losses ». Lien

    • Jean-Pierre Thibaudat
      Jean-Pierre Thibaudat répond à jyeden
      Journaliste
      • Posté à 14h53 le 24/06/2010
      • Journaliste 8215
        Journaliste

      Effectivement, une première édition de ce livre a été publiée assez confidentiellement en 1995 dans la collection Hebraïca dirigée par Emmanuel Moses mais elle est depuis longtemps introuvable. Il se peut aussi que vous confondiez avec « Le livre noir du communisme » paru chez Robert Laffont en 1997 avec des textes de Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek et Jean-Louis Margolin. Le « livre noir » dont je parle avait été achevé -et aurait dû paraître- en 1947.

    • Jean-Pierre Thibaudat
      Jean-Pierre Thibaudat répond à jyeden
      Journaliste
      • Posté à 14h53 le 24/06/2010
      • Journaliste 8215
        Journaliste

      Effectivement, une première édition de ce livre a été publiée assez confidentiellement en 1995 dans la collection Hebraïca dirigée par Emmanuel Moses mais elle est depuis longtemps introuvable. Il se peut aussi que vous confondiez avec « Le livre noir du communisme » paru chez Robert Laffont en 1997 avec des textes de Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek et Jean-Louis Margolin. Le « livre noir » dont je parle avait été achevé -et aurait dû paraître- en 1947.

  • gelub_-
    gelub_-
    justicier
    • Posté à 13h09 le 24/06/2010
    • Internaute 110901
      justicier

    Il faudra qu’on nous explique pourquoi la censure stalinienne aurait interdit le récit de soit-disant massacres commis par l’occupant allemand ?

    Comme bien souvent dans ce domaine, c’est tout à fait incohérent et vraiment peu crédible.

    • mouron rouge
      mouron rouge répond à gelub_-
      pardonne mais n'oublie pas
      • Posté à 15h40 le 24/06/2010
      • Internaute 108386
        pardonne mais n'oublie pas

      « soit-disant massacres commis par l’occupant allemand » ? ? ? ? ? ?

      voilà une belle phrase négationniste, négation du massacre des Juifs pas les nazis en URSS !

      Les massacres ont été perpétrés par les Einsatzgruppen et des supplétifs locaux, comme à Babi Yar, un des massacres les plus connus, 30 000 personnes (hommes, femmes, enfants) en 2 jours.

      Lien

  • pondilanuit
    pondilanuit
    étudiant
    • Posté à 14h10 le 24/06/2010
    • Internaute 81471
      étudiant

    Herman l’aide à récupérer sa machine à écrire, accaparée par un policier ukrainien ayant pris la fuite. Le soldat quitte le village en entendant le bruit de la machine : « L’unique tailleur de Braïlov s’était remis à l’ouvrage. »

    Ne serait-ce pas une machine à coudre plutôt qu’une machine à écrire ?

  • mouron rouge
    mouron rouge
    pardonne mais n'oublie pas
    • Posté à 15h46 le 24/06/2010
    • Internaute 108386
      pardonne mais n'oublie pas

    Ce livre a l’air fort intéressant. Le massacre des Juifs par les nazis commence à être bien connu, mais la censure de Staline, beaucoup moins ...

    Merci pour ce compte rendu.

  • Vincenzo_Sentenza-
    Vincenzo_Sentenza-
    Fort de café
    • Posté à 16h51 le 24/06/2010
    • Internaute 104025
      Fort de café

    La censure organisée par Sylvester Staline (Sarkozy) est actuelle, elle.

    La censure de fait du livre « Sarkozy, Israël et les juifs » est très parlante d’une dérive stalinienne du pouvoir en place (sans parler du jumelage UMP/PC chinois, des évictions d’humoristes, etc. )

    • leconcombrevert
      leconcombrevert répond à Vincenzo_Sentenza-
      La vraie vérité > : -))
      • Posté à 17h56 le 24/06/2010
      • Internaute 8843
        La vraie vérité > : -))

      Encore un de ces posts soraliens qu’il faudrait encadrer pour s’en souvenir.

      Et l’emballer sous vide pour contenir les vappes malsaines.

  • amonhumbleavis
    amonhumbleavis
    Rue89 fait monter le FN
    • Posté à 10h20 le 25/06/2010
    • Internaute 93168
      Rue89 fait monter le FN

    Cette censure soviétique a-t-elle joué le rôle de l’épuration française ?

    EDIT : Merci à tous les nazeurs anonymes !
    Pourtant y a une vraie question, si les soviétiques n’avaient pas censuré, étouffé caché les actes barbares d’une partie des leurs, aurait-on observé en URSS comme en France des scènes de tonte ou de lynchage, des scènes barbares elles aussi ? ?

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