Chez Jean de Maillard

Jean de Maillard, magistrat, décrypte l'actualité judiciaire.

Dominique Strauss-Kahn et « Le choix de Sophie »

Jean de Maillard
Magistrat
Publié le 09/06/2011 à 12h13


Capture d’écran du film « Le Choix de Sophie » d’Alan Pakula (1982).

En deux mots – « Not guilty ! » – prononcés lundi 6 juin, Dominique Strauss-Kahn a scellé un destin digne des tragédies antiques. Tout y était, même le chœur des soubrettes noires et portoricaines scandant sa montée vers l’autel d’infamie de « Shame on you ! » humiliants et pathétiques. Mais le pire qu’aura à connaître DSK est devant lui. Et moins dans le sort que lui réservera la justice américaine – après tout, sa bizarrerie est telle que nul ne sait jamais comment s’achèvent les farces tragiques qui s’y déroulent – que dans le fantôme qui le hantera jusqu’au dernier de ses jours, celui du choix de Sophie.

Souvenez-vous du roman éponyme de William Styron et du film qu’en tira Alan Pakula. Sophie, déportée à Auschwitz, reçoit l’atroce proposition d’un officier SS : qu’elle désigne celui de ses deux enfants, sa fille ou son fils, qui sera tué dans la chambre à gaz. L’autre aura la vie sauve. Si elle refuse de choisir, les deux mourront.

Sophie choisit et sacrifie un de ses enfants. Qui pourrait l’en juger ? Personne d’autre qu’elle-même, bien sûr. Elle n’échappera que dans sa propre mort à l’horreur d’une culpabilité dont elle était la seconde, ou peut-être même la première victime.

DSK et Sophie : des dilemmes semblables

Pour comprendre en quoi le choix de DSK le plonge dans un même dilemme, il faut revenir aux particularités, à nos yeux si étranges, de la justice américaine. Chaque justice est le reflet de la société qui l’héberge. La conception européenne à laquelle nous sommes heureusement attachés, patiemment mûrie depuis Salomon jusqu’à Victor Hugo, alloue au juge une double tâche : établir la vérité des faits et, par l’apaisement d’une juste sentence, restaurer la paix sociale.

Au risque d’une schématisation, mais pas d’une caricature, on peut dire que la justice américaine s’assigne une fonction inverse : mettre en scène la violence sociale, non pour établir la vérité et retrouver une hypothétique paix civile, mais pour canaliser dans une représentation symbolique toute la brutalité d’une société fondée sur le libre contrat, c’est-à-dire sur le rapport de forces permanent des hommes entre eux.

Dans un prétoire américain, le plus fort devient le plus juste

Le prétoire américain est un champ clos où le plus fort devient de facto le plus juste, qu’il fût précédemment accusé ou victime. Parce qu’il a su convaincre ses pairs non d’une quelconque vérité, mais d’une supériorité qui le hausse aux vertus des héros mythiques, ceux qui, par le Colt et la corde, ont construit l’Amérique.

La seule valeur qui compte aux yeux des plaideurs américains est donc celle du succès, quels qu’en soient les moyens, quel qu’en soit le prix.

Pour DSK, libéral européen aux sentiments humanistes, le choix qu’il a fait en plaidant « non coupable » est donc celui du jeu cruel que lui assigne l’arène judiciaire new-yorkaise : mettre à mort symboliquement sa victime, pour échapper lui-même au broyage d’une sentence impitoyable. Il ne sera pas question de vérité dans cette lutte à mort, mais de simple survie.

Renier tout ce qu’il a défendu jusqu’ici

Et pour ce faire, l’humaniste libéral va devoir renier, salir et détruire en la personne de Nafissatou tout ce qu’il a défendu jusqu’alors : les pauvres, les minorités et les faibles, la justice sociale et l’équité. Seule pourra le sauver, par instinct de survie, l’arrogance insupportable de celui qui jette dans la balance toute la puissance de l’argent.

En somme, Dominique Strauss-Kahn va devoir déchiqueter, aux jeux du cirque judiciaire, celle dont nous ne saurons peut-être jamais si elle fut ou non sa victime, justement parce que nous ne devrons pas le savoir.

Je ne vois qu’une différence entre DSK et Sophie : celle-ci devait épargner la vie d’un de ses enfants, celui-là ne doit sauver que sa peau. Il y gagnera peut-être sa liberté, mais gardera-t-il son âme ?

Aller plus loin
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  • Mathieulck
    Mathieulck
    Scénariste
    • Posté à 18h52 le 10/06/2011
    • Internaute 146136
      Scénariste

    Petite digression non pas sur l’affaire DSK mais les considérations sur la justice aux Etats-Unis et en France.

    J’entends ça et là les critiques complaisantes des Français à l’égard de la justice américaine. Votre article me fait d’ailleurs penser, presque mot pour mot à la description que fait Nietzsche de l’origine de la justice qu’il ancre paradoxalement dans le spectacle de la violence barbare (cf la généalogie de la morale).
    Je ne suis pas pro-américain, mais juriste et s’il me semble que l’idéal d’équité est en effet plus présent dans le système originaire français que dans le système anglo-saxon, regardons un peu où nous en sommes.
    Sarkozy et d’autres ont instrumentalisé la justice française en jouant le jeu de la victimisation sans parler du poids grandissant des médias sur l’autorité judiciaire qui, si elle est indépendante, reste humaine. Au nom de la sacro-sainte victime, on a autorisé la répression la plus aveugle et la loi pénale la plus dure et ce de plus en plus tôt. La justice tend à revenir à son rôle primitif, la punition sauvage de la loi salique, oeil pour oeil, dent pour dent. Symboliquement, je n’exagère en rien. On a oublié que le juge doit rester le gardien de la neutralité et nombre de magistrats déplorent cette dégradation. Tout ça pour des échéances électorales...
    Alors si cracher sur le système américain permet à certains de se féliciter et d’idéaliser le modèle français, tant mieux pour eux, mais je ferais preuve d’un peu plus de réserve en ces temps un peu sombres.

  • Rachelle
    • Posté à 19h06 le 10/06/2011
    • Internaute 10212

    Je ne vois qu’une différence entre DSK et Sophie : celle-ci devait épargner la vie d’un de ses enfants, celui-là ne doit sauver que sa peau.

    de quoi etait elle accusee ? ? ? ?

  • mace
    mace
    professeur
    • Posté à 22h06 le 10/06/2011
    • Expert 141665
      professeur

    on a évité le pire : dsk président
    mais bon j’espère que la justice va se faire

    • Kolyse
      Kolyse répond à mace
      psy
      • Posté à 00h09 le 11/06/2011
      • Internaute 124863
        psy

      On a peut-être évité le pire, mais aura-t-on mieux pour autant ? That is the question ? Sarkosy c’est notre Bush (fils) à nous ! Et pas de Bill (Clinton) ou de Barack (Obama) à l’horizon, qu’en pensez vous ? Parce qu’un choix entre le pire ou le pas mieux, est-ce un choix, qu’en pensez-vous ? Au moins si De Gaule était là on pourrait se dire « il est général » et avec ses étoiles, ça fait classe, on n’aurait pas à rougir de l’étendard ni d’être français né sur le sol espagnol...car c’est ainsi en France qu’on peut être français en étant étranger né sur le sol français et français né à l’étranger, qu’en pensez-vous ?

  • Els
    Els
    Exploratrice
    • Posté à 23h25 le 10/06/2011
    • Internaute 31844
      Exploratrice

    Article aussi écoeurant qu’idiot. Sophie n’avait commis ni bassesse (car imaginons qu’il y ait eu consentement, on ne pas dire qu’il s’agissait d’un rapport d’égal à égal), ni crime (présomption de victime). Et comme il a été dit, elle n’a jamais eu le choix.
    Bref, cet article pue.
    Els

    • Kolyse
      Kolyse répond à Els
      psy
      • Posté à 00h12 le 11/06/2011
      • Internaute 124863
        psy

      Evidemment c’est idiot, car le cas de Sophie est une fiction, c’est-il produit dans la réalité ? On invente un problème et après on dit la solution est cornélienne. Quel est le lien avec DSK ? La femme de chambre a-t-elle inventé un problème ? C’est écoeurant rien que d’y penser.

  • ham burglar
    ham burglar
    Jusqu'à l'os
    • Posté à 13h38 le 11/06/2011
    • Internaute 15613
      Jusqu'à l'os

    a tous les laudateurs de la justice américaine, aux admirateurs de cette « american way of life » qui rend obèse diabetique et vulguaire , aux preux chevaliers à la mauvaise conscience testostéronée qui defendent inconditionellement une accusatrice sans visage et sans nom, à tous ces ayatollahs fustigeant l’impardonnable crime de notre ex futur president de la république, à tous ceux qui vomissent la France prenant prétexte de ce fait divers, à ceux qui admirent un systeme judiciaire ou on electrocute des enfants des femmes et des innocents, ou la torture est légale, ou le racisme a été systématisé et survit encore dans de nombreux états, ou on abuse sexuellement des prisonniers a abou graib, ou des houris grassouillettes encouragées par on ne sait qui hurlent d’ ineptes slogans devant les cours de justice. Buvez vos pepsis vos cocas, vos pizza hut et vos macdos. qu’ils vous etouffent en regardant sur vos écrans plats les hysteriques de wisteria lane ou les experts de quelques bourgades debiles de votre continent chéri.

  • kivepe
    kivepe
    La raison et l'amour sont le (...)
    • Posté à 07h55 le 14/06/2011
    • Internaute 127926
      La raison et l'amour sont le (...)

    « Guilty or not guilty “ Pour le concombre il n’y a plus de doute

  • Jeanlouis75
    Jeanlouis75
    medias
    • Posté à 10h21 le 11/06/2011
    • Internaute 134687
      medias

    Comment peut on oser comparer une histoire horrible avec le choix d’un présumé délinquant de droit commun pour un fait divers odieux, qui en choisit simplement sa meilleur ligne de défense sous le conseil d’avocats qu’il peut se payer à coups de millions de dollars de fortune personnelle.

  • NUL DE CHEZ NULS 1°
    • Posté à 13h28 le 11/06/2011
    • Internaute 44322
      retraité

    SAUF QUE :

    DSK, Directeur Général du FMI a fait quelque chose qu’il n’aurait pas dû faire, (privé ou pas privé, consenti ou imposé), en raison de ses fonctions, de son engagement, et de ses responsabilités politiques, il engageait plus que lui même. S’il est victime, il est son propre bourreau.

    Avec de l’argent, la Justice américaine lui offre la possibilité d’un arrangement avec une peine minimale ou avec un retrait de la plainte.

    DSK a fait une erreur, quel que soit le contexte. ce peut être un suicide, symbolique et inconscient, social et politique. Cette peine, qu’il a pris le risque de s’infliger, sera-t-elle suffisante ?

    D’une façon ou d’une autre, il lui faudra aussi réparer.

    Sophie, elle, est une victime, ce n’est pas son choix à elle, c’est celui de son bourreau. Le choix du bourreau de Sophie.

  • RogerLapin
    RogerLapin
    citoyen du monde
    • Posté à 14h17 le 11/06/2011
    • Internaute 110153
      citoyen du monde

    1. DSK ne renie rien du tout, on ne peut pas dire que toute sa vie il se soit battu pour les pauvres et les victimes. Il faut arrêter de délirer et de croire que Nafissatou incarne tous les pauvres et les minorités de la planète.
    En plaidant non-coupable, DSK salit la parole et l’honneur de celle qui l’accuse ? Soit. Mais s’il est innocent, y a pas de mal. S’il est coupable, ca ne fait qu’aggraver son cas, mais le fait de plaider non-coupable est sans commune mesure avec l’horreur qu’il a déjà fait subir à Nafissatou.
    2. Le dilemne de DSK, c’est en fait un choix auquel font face bon nombre de gens dans la vie quotidienne, c’est jouer à quitte (dans son cas : je négocie une peine) ou double (en visant l’acquittement, il risque beaucoup plus). Ca m’étonnerait que DSK pense un instant aux conséquences pour les autres, une seule chose l’intéresse : son honneur, et l’image qu’il laissera (s’il reconnaissait le moindre fait d’agression sexuelle, qui oserait encore lui serrer la main ?). Faire 5, 10 ou 74 ans de prison n’importe plus ici, et donc plaider non coupable est sa seule porte de sortie viable.
    3. Enfin, comment osez-vous comparer les décisions de Sophie et de DSK ? D’un côté, une femme qui doit porter un choix sur la vie et la mort de 2 innocents, qui en plus sont ses enfants, et de l’autre un homme qui doit plaider ou non de sa culpabilité ? Ca n’a vraiment rien à voir !
    Votre analyse, M. Maillard, est profondémment choquante. Je trouve ca incroyable qu’une personne qui a de tels raisonnements soit magistrat, ca fait vraiment peur pour la justice de mon pays.

  • RogerLapin
    RogerLapin
    citoyen du monde
    • Posté à 14h17 le 11/06/2011
    • Internaute 110153
      citoyen du monde

    1. DSK ne renie rien du tout, on ne peut pas dire que toute sa vie il se soit battu pour les pauvres et les victimes. Il faut arrêter de délirer et de croire que Nafissatou incarne tous les pauvres et les minorités de la planète.
    En plaidant non-coupable, DSK salit la parole et l’honneur de celle qui l’accuse ? Soit. Mais s’il est innocent, y a pas de mal. S’il est coupable, ca ne fait qu’aggraver son cas, mais le fait de plaider non-coupable est sans commune mesure avec l’horreur qu’il a déjà fait subir à Nafissatou.
    2. Le dilemne de DSK, c’est en fait un choix auquel font face bon nombre de gens dans la vie quotidienne, c’est jouer à quitte (dans son cas : je négocie une peine) ou double (en visant l’acquittement, il risque beaucoup plus). Ca m’étonnerait que DSK pense un instant aux conséquences pour les autres, une seule chose l’intéresse : son honneur, et l’image qu’il laissera (s’il reconnaissait le moindre fait d’agression sexuelle, qui oserait encore lui serrer la main ?). Faire 5, 10 ou 74 ans de prison n’importe plus ici, et donc plaider non coupable est sa seule porte de sortie viable.
    3. Enfin, comment osez-vous comparer les décisions de Sophie et de DSK ? D’un côté, une femme qui doit porter un choix sur la vie et la mort de 2 innocents, qui en plus sont ses enfants, et de l’autre un homme qui doit plaider ou non de sa culpabilité ? Ca n’a vraiment rien à voir !
    Votre analyse, M. Maillard, est profondémment choquante. Je trouve ca incroyable qu’une personne qui a de tels raisonnements soit magistrat, ca fait vraiment peur pour la justice de mon pays.

  • WALTER le Suisse
    • Posté à 14h42 le 11/06/2011
    • Internaute 41252

    Son « âme » ? Voici longtemps qu’il l’a paumée dans les partouzes...

    Pourquoi perdre son temps à disserter sur ce criminel sadique auquel la France vient d’échapper ?
    Sarko à côté ? Un petit bourgeois innocent, candidat au congé parental mais au final presque sympa...

  • amours07
    amours07
    retraité citoyen
    • Posté à 15h50 le 11/06/2011
    • Internaute 112959
      retraité citoyen

    Alors là, je suis baba. Prétendre que DSK a défendu les pauvres Toutes les mesures prises par l’ex-ministre et ex-conseiller de Jospin a été de démanteler systématiquement tout le secteur financier public, introduire les stocks-options, favoriser le développement de la retraite par capitalisation ... Monsieur Jean de Maillard suppose peut-être qu’être un des responsables du PS donne une série de brevets : allié des pauvres, honnête, respectueux des minorités...
    Nous qui bataillons sur des terrains divers (Palestine, Françafrique, sans papiers, personnes âgées au mini des ressources pour ce qui me concerne) les choses sont loin d’être aussi angéliques.
    Je parle bien du DSK politique. Sur le reste, j’attends les faits, mais j’ai quelques exemples chez des amies, de la manière dont certains détenteurs mâles d’une autorité ou d’un pouvoir, même à petite échelle, conçoivent la séduction envers les subordonnées.

  • haqqtiviste
    haqqtiviste
    Haqqtiviste
    • Posté à 08h34 le 18/10/2011
    • Internaute 139975
      Haqqtiviste
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