Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Anderszewski : « Il y a des jours où je déteste Beethoven »

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 28/05/2008 à 12h18


Piotr Anderszewski (DR).

Il ne fait rien comme tout le monde, et il ne le fait même pas exprès : le pianiste Piotr Anderszewski est un extra-terrestre débarqué un jour en France de sa Pologne natale sur la planète bien réglée de la musique classique. Mais ces règles-là, elles ne sont pas pour lui. Tout simplement.

D’abord, il y a les apparences, pas si trompeuses : Piotr Anderszewski a traîné sur les tabourets de piano des plus grandes salles un pantalon en cuir noir qui lui a valu, entre autres, d’être surnommé « le punk polonais » par le New York Times. Un bien grand mot pour une tenue seulement inhabituelle.

Mais ce pantalon en cuir, dans ce monde de frac et de costumes de clergyman, est tout un symbole : celui d’un garçon, qui définitivement, n’est pas là où sont les autres… A commencer par sa manière de voyager :

« Cet hiver, nous avons loué un wagon, mis un piano dedans, et pendant une semaine en Pologne, je suis allé de concert en concert dans ce wagon qui est devenu mon domicile. Je me déplaçais avec mon chez moi, j’avais une petite cuisine, tout ce qu’il fallait… » (Voir la vidéo.)



Un « rail movie » qui en rappelle irrésistiblement un autre, par leur commune excentricité, celui de Sophie, la femme de Léon Tolstoï, qui a vécu dans un train à quai, à côté de la maison du chef de gare où son mari, à 82 ans, s’était réfugié pour lui échapper… Ce n’est pas à son destin que Piotr cherche à échapper, mais au cauchemar orwellien du formatage.

Il quitte la scène au milieu d’un récital

Contre toute attente, Chopin n’est pas le compositeur de prédilection de ce pianiste polonais, né en 1969 à Varsovie de parents polono-hongrois. Non, le musicien polonais qu’il aime par-dessus tout est le méconnu Karol Szymanovski (1882-1937).

Il est finaliste, à 18 ans, du très difficile concours de piano de Leeds ? Il quitte la scène en plein milieu de son récital, à la consternation du jury qui s’apprête à lui donner le premier prix : il n’est pas satisfait de sa performance, et déteste aussi l’idée que les autres concurrents soient éliminés.

Il obtient en 1987 une bourse pour aller étudier à Los Angeles ? Il ajourne son séjour et retourne en Pologne, préférant la grisaille communiste au soleil californien…

Le fou de Beethoven (’il n’y a pas de musique plus naturelle »)

Très jeune, à 20 ans, Piotr Anderszewski s’est confronté aux « Trente-trois Variations Diabelli » de Beethoven, nées d’une idée de l’éditeur compositeur Anton Diabelli qui commande en 1819 à plusieurs musiciens viennois une variation sur une valse dont il est l’auteur. Seule la composition de Beethoven survivra au temps.

Cet himalaya pianistique, la plupart des pianistes n’osent pas le grimper avant d’être parvenu à une certaine maturité. Mais pour Anderszewski, « il n’y a pas de musique plus naturelle ». Cette ample partition, qu’il n’avait pas hésité à mettre à son programme lors du fameux concours de Leeds, l’a fait connaître dans le monde entier.

A commencer du réalisateur Bruno Monsaingeon, qui filmera Piotr dévidant l’écheveau des trente-trois variations. Mais les Diabelli ne sont pas la seule appétence beethovenienne du pianiste…

« C’est énorme, ce que Beethoven représente dans ma vie. J’ai un passé très conflictuel avec lui, avec des hauts et des bas. Il y a des jours où je le déteste. En ce moment, il est pour moi le plus grand, même s’il me fatigue parfois avec son énergie, son ego. Mais en réalité, il y a deux Beethoven… » (Voir la vidéo.)



Si Piotr Anderszewski est avant tout un pianiste, formé à Varsovie puis en France quand sa famille est venue s’y installer, il devient aussi de temps à autre chef d’orchestre quand le répertoire lui permet de diriger depuis son clavier.

Pour lui, c’est la seule façon de pouvoir exprimer ce qu’il veut sans « compromis ni marchandages ». Et s’il ne se considère pas aujourd’hui comme un chef d’orchestre à part entière, il ne repousse pas l’idée d’en faire son métier dans le futur.

Il a déjà tenté cette expérience dans des concertos de Mozart qu’il a enregistrés et donnés en concert, et tout récemment dans le « Premier Concerto » de Beethoven, qui figure dans son dernier disque aux côtés des « Six Bagatelles » opus 126.

« Pour le programme de ce disque, j’ai eu l’idée de confronter le Premier Concerto, une œuvre de très grande échelle, avec les ’Bagatelles’, ce cycle de petits morceaux qui contiennent une telle richesse à l’intérieur. Mais quelque part, ces deux mondes se rejoignent… » (Voir la video.)



« Un enregistrement en studio, c’est une cruelle course contre le temps », raconte Anderszewki. « En deux-trois jours, on est censé délivrer une interprétation définitive d’une oeuvre. Mais plus on connaît une partition, plus on sait, mieux que quiconque, ce dont on pourrait être capable, si on était au maximum de ses possibilités… » Pour s’en faire une idée, écoutons-le dans la quatrième Bagatelle.


Presto, Bagatelles opus 126. (Virgin Classics)

Ou encore dans le largo du « Concerto n°1 », cette page d’un « Beethoven de jeunesse, jouissif et révolutionnaire ».


Largo du Concerto n°1 de Beethoven. Deutsche Kammerphilharmonie Bremen (Virgin Classics)

Mais si vous voulez l’entendre « en vrai », il vous faudra le pister aux quatre coins de la planète. Car ce nomade, qui habite pourtant Paris, ne fera qu’une seule halte en France jusqu’à la fin de l’année, le 4 août au Festival de la Roque d’Anthéron. Ceux qui l’aiment prendront le train…

Six Bagatelles opus 126-Premier Concerto pour piano de Beethoven Deutsche Kammerphilharmonie de Brême, Piotr Anderszewski (piano, direction) - Virgin Classics

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  • 12 réactions
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  • zénon denon 84
    • Posté à 12h32 le 28/05/2008
    • Internaute 30028
      Bonne

    Tout ceci rspire ,comment dire ...la vie .
    Il a bien raison cet artiste .
    Je l’ai entendu dans BACH à La Roque d’Antheron
    il y a 3 ans (si ma mémoire est bonne ) et
    sincèrement j’ai été subjugé ! mot minimun...
    Et à la fin du concert ,avec un de ses cd pour
    avoir (bêtement une dédicasse !) je lui ai
    demandé : « ce soir vous étiez inspiré »
    Et d’un oiel vif il m’a répondu...Oh OUI.
    C’était sincère ,vrai...
    Je suis revigorer lorsqu’il joue avec les noires
    et les blanches...
    Il a quelque chose du violoniste Anglais
    Nelson Kennedy , c a d une façon de créer bien
    à lui ,un contact et une sonnorité immédiate et
    superbe .Bon c’est un avis ,parmi d’autres...
    Je viensde retenir des places pour Aout dans
    le Sud Luberon . En plus ,un coin de paradis .OUI.

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 répond à zénon denon 84
      Bonne
      • Posté à 18h05 le 28/05/2008
      • Internaute 30028
        Bonne

      « » »« Nigel Kennedy » » » !

    • pierrejcallard
      pierrejcallard répond à zénon denon 84
      http://www.nouvellesociete.org
      • Posté à 19h44 le 28/05/2008
      • Internaute 3366
        http://www.nouvellesociete.org

      Il y a eu Glenn Gould, aussi, qui considérait les notes de l’auteur comme des conseils discrétionnaires... mais c’est le résultat qui compte...

      Pierre JC Allard

  • hyperchleuasme
    • Posté à 13h48 le 28/05/2008
    • Internaute 29950

    Ben dites, pantalon en cuir, train maison avec piano intégré, coït interruptus en concert, des variations qui en disent long, un film de Monsaingeon, ziva c’est le retour de Glane Gloude en direct live !

  • jck
    jck
    • Posté à 14h10 le 28/05/2008
    • Internaute 27688

    Maintenant comparez avec la même Bagatelle de Beethoven par Richter : Lien

    c’est tout de même autre chose non ?
    Pourtant Richter s’habillait en « clergyman »...

  • massilian
    • Posté à 18h09 le 28/05/2008
    • Internaute 40218

    ben non,jck, c’est autre chose oui, mais tout de même, ça n’enfonce personne.
    La vitesse n’est pas un argument même (surtout) dans un presto.
    Bien sûr, il y a la prise de son qui joue. Mais le jeune Piotr ouvre la musique, il met de l’air, de l’espace là où je trouve Richter tellement appliqué que c’est presque étriqué (ça doit être le col de celluloid).

    • Yann Guégan
      Yann Guégan répond à massilian
      Avec les doigts http://bit.ly/ (...) Rue89
      • Posté à 16h57 le 30/05/2008
        éditeur
      • Journaliste 1836
        Avec les doigts http://bit.ly/ (...)

      Après écoute des deux versions, on est quatre à être d’accord avec vous dans la rédaction, massilian. Mais merci à jck pour le lien !

  • freeal07
    • Posté à 18h44 le 28/05/2008
    • Internaute 38386

    C’est peut-être la tendance générale de faire tout moins vite. Moins d’énergie à dépenser, because réchauffement climatique. La version Anderszewki respire mieux et on s’y retrouve, on sent qu’il n’est pas pressé de terminer. Moi j’aime bien, ça correspond à ma vitesse d’écoute. Richter veut aller vite, il a beaucoup de travail. Anderszewki est un mec tranquille, un promeneur apaisé.

  • Thierry Catrou
    • Posté à 20h50 le 28/05/2008
    • Internaute 16623

    Beethoven ou n’importe quoi d’autre qui s’appelle musique classique relève de l’étrangeté absolue. Comment peut-on écouter ces sons si particuliers qui nous ramènent à un monde antédiluvien ? La musique est sur une autre planète, mutante totalement et loin de l’ombre fanée de ce que l’on a coutume de nommé Culture Classique. L’homme qui nous parle est un souvenir...

  • Pélévine
    Pélévine
    philologue
    • Posté à 09h00 le 29/05/2008
    • Internaute 39176
      philologue

    Le cuir moulant ne fait pas le talent...

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 répond à Pélévine
      Bonne
      • Posté à 10h32 le 29/05/2008
      • Internaute 30028
        Bonne

      Qui a prétendu cela ?
      Et le son du cuir ...
      Ne vous fiez à rien d’autre qu’ à votre oreille,
      à vos deux oreilles .Lancez-vous ,
      N’ayez pas peur ,allez-y
      aucun préjugé idiot autant que réducteur .ECOUTER.

      Si vous vous vibrez,n’en demander pas plus ...
      Le reste c’est une histoire de mots que l’on
      placa APRES. Mais apres c’est plus pareil.
      Croyez_moi vivez l’instant présent qui lui
      ne se répète pas, mais pas du tout .Fini, c’est
      passé, TROP TARD ...
      La vie ; c’est qq chose qui se passe en ce moment .
      Tien ,dans 10 minutes je serai incapable de vous
      dire,de vous écrire la même chose ! ! !
      Comprend qui pourra .

  • simony gabriel
    • Posté à 23h07 le 02/06/2008
    • Internaute 26599
      actif

    A propos de ANDERSZEWSKI
    le mirage de « RUE 89 » : donner à lire (dans un français classique et superbe),à voir et à entendre.
    Tel est le rebondissement de la vie dont témoigne le jeune pianiste polonais lequel est si spontané et si naturel dans son refus de tout encadrement répressif ;
    L’information ,c’est cela aussi : redonner des ailes à l’AMOUR

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