« Bienvenue chez les Ch'tis » : un film médicament qui fait symptôme
Toute personne qui essaie d’observer la société française actuelle doit aller voir « Bienvenue chez les Ch’tis » et tenter de réfléchir à partir de lui. Ma démarche est artisanale et subjective. Je ne porte aucun jugement esthétique (je ne suis pas critique de cinéma), ni moral (je ne suis pas philosophe).
Devant un film comme celui-ci, je regarde, j’essaie de comprendre : le film et surtout l’engouement pour le film. En particulier, cette phrase que les gens, qui l’ont vu six ou sept fois, disent : « Ça me fait du bien. »
Mon hypothèse est que le film de Dany Boon est à la fois un médicament et un symptôme.
On le consomme pour oublier la dureté du monde actuel, une dureté qui est présente sous ses multiples aspects : fracture sociale, préjugés racistes, solitude affective, obligation à migrer… Le film annule tous ces problèmes, selon la logique du rêve ou du fantasme.
Un renversement des choses, comme lors d’un carnaval médiéval
Dany Boon a toute légitimité à le faire, et je ne le lui reproche pas, je remarque simplement que, par exemple, l’abolition des classes sociales qu’il met en scène en faisant copiner, voire s’énamourer un patron et ses employés, est juste l’envers du décor réel.
Comme sémiologue, ce renversement des choses m’intéresse car c’est celui, bien connu, du carnaval médiéval, où l’on refait le monde en lui mettant cul par dessus tête. C’était cela que faisait en son temps une émission comme « C’est mon choix », qui montrait des gens d’en bas prendre en rigolant leur revanche sur les people beaux et « bankable ». Moins le quart d’heure de célébrité warholien que le quart d’heure de consolation.
Ma question autour des « Cht’is » tient au succès de cette logique : une logique d’oubli, de compensation. La consommation de ce film n’a évidemment rien de honteux. De plus, je pense qu’elle est compatible avec celle d’« Entre les murs » ou d’« Un conte de Noël » -un film difficile, passionnant, riche de sens. La même personne peut avoir besoin des deux modes : oublier la dureté du réel en allant rire et pleurer avec les « Chtis », regarder le monde actuel en face avec Cantet ou Desplechin.
C’est même cette contradiction interne qui définit majoritairement l’individu contemporain.
Je pense tout de même important que nous soyons lucides devant nos consommations, car elles annoncent à bien des égards nos choix politiques.
Thème central du film : la mobilité, thème de campagne de Sarkozy
De ce point de vue, autant « Les Choristes » me semblaient pointer le désir du corps social à s’intéresser avec une certaine générosité à la question de l’éducation -ce que fait aujourd’hui « Entre les murs », autant les « Cht’is » me paraissent révéler surtout la difficulté qu’éprouvent beaucoup de Français à vivre la modernité.
N’oublions pas que le thème central en est la Mobilité : THE problème de notre pays, comme l’avait bien vu Nicolas Sarkozy, mais qu’il a laissée en plan. Elu sur son aptitude à l’incarner, il butte aujourd’hui à faire de cette mobilité la grande affaire de son quinquennat, c’est-à-dire de l’épisode 2007-2012 de notre histoire.
Dany Boon, avec un film naïf et sympathique tient alors le seul discours possible sur le sujet. Un discours « merveilleux »... qui a trente ans de retard. Au temps des migrations planétaires et de l’individu obligé d’être mobile et flexible, il nous raconte que monter de Marseille à Lille est une grande épopée.
Il a bien le droit. Il le fait bien. C’est que tant de gens aient besoin de partager ce rêve suranné qui pose question.
► A lire aussi : « Entre les murs » contre les « Ch’tis » : la revanche du réel
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nc
nc
Pas encore vu le film de Dany Boon. Prêt à croire que ce n’est pas l’affaire du siècle, mais pas non plus un film déshonorant comme Astérix III (Astérix II, j’avais tenu deux minutes devant ma télé). Mon premier sentiment, en voyant croître son succès, fut celui-ci : c’était une revanche, mais pas haineuse, pas banderole-PSG, contre le succès du Sud, où tout fonctionnaire veut être muté, ou tout retraité friqué veut crever d’ennui avant de crever pour de vrai. Contre ces Parigots-têtes-de-veau qui compissent la province surtout si elle est au Nord, qui croient que la civilisation s’arrête au-delà du périph’.
Et merci à Marinette Darrigand de ne pas avoir repris la critique standard sur les Choristes : film vaguement pétainiste. Il ne fallait pas confondre la promo du film, beaucoup trop centrée sur une équivoque mise en avant du bellâtre Maunier (pas le meilleur jeune acteur du film, de plus) et son contenu : un subordonné qui défie (en douce, certes) l’autorité d’un supérieur, qui avec douceur et fermeté redonne confiance et énergie à des enfants marginaux discrédités par les autorités. Ben moi, cette valeur, je tiens qu’elle est aussi bafouée que d’actualité (voir cette sordide affaire d’abus sexuels entre ados dans un centre pour mineurs probablement mal géré)
Ces deux films ont un autre point commun : avoir eu du succès en dépit de la critique. Critique dont parlait déjà Molière avec ses petits marquis (les Précieuses Ridicules ?) qui jurent que personne n’aura du succès hors leur avis.
Pourquoi tant de gens ont besoin de partager un rêve suranné, demande Mme Darrigand ? Mais c’est parce qu’ils comparent ce rêve suranné et la réalité actuelle. Alors, battons nous pour que la réalité actuelle change. Vaste programme, hein ? Autant vider la mer avec un seau de plage, non ? Ben, on y est quand même. Et dans des micro-réalisations. Parce que les grandes utopies, on a donné.




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