Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Lyon : débats de fond et pétage de plomb aux Assises du roman

Publié le 06/06/2008 à 20h48

Trois semaines après les Etonnants Voyageurs de Saint-Malo avaient lieu, la semaine dernière à Lyon, la deuxième édition des Assises Internationales du Roman. Un événement d’un autre genre, mais complémentaire : des rencontres entre public et écrivains, des passerelles entre le monde et le roman.

L’an dernier, nous y étions. Cette année, nous y retournions. Direction : Lyon. L’ensemble des Subsistances, « laboratoire international de création artistique », sur les bords du Rhône.

Quand, il y a un an tout juste, Guy Walter et son équipe avaient initié ce rendez-vous international et exigeant, ils voulaient rendre l’événement biennal. Le succès rencontré a exaucé leur rêve secret : gagner la course contre le temps. Les Assises ne seraient pas biennales mais annuelles. Entre les 26 mai et 1er juin s’est tenue donc la deuxième édition des Assises Internationales du Roman. Co-organisées par la Villa Gillet et les Subsistances (les deux lieux artistiques que dirige Guy Walter à Lyon), et le quotidien Le Monde.

10 000 visiteurs et deux à quatre tables rondes par jour

Comme l’an dernier, une cinquantaine d’auteurs, français mais surtout étrangers, et de critiques rencontrent le public. Venu pour voir l’Américaine Annie Proulx (dont une nouvelle intitulée « Brokeback Mountain » a donné le film que vous savez), la Canadienne Nelly Arcan, le Français Nicolas Fargues (avant qu’il ne remporte, le 4 juin, le Prix Vaudeville 2008, un des derniers prix littéraires de l’année), l’écrivain-cinéaste israélien Etgar Keret, Dany Lafferrière l’haïtien, l’Albanais Kongoli, l’Anglaise Rachel Cusk, le yankee Dinaw Mengestu, Joseph O’Connor, Jean-Yves Cendrey, David Peace (dont nous vous reparlerons dès ce week-end) et bien d’autres.

Comme l’an dernier, entre deux et quatre tables-rondes par jour. Des débats où les auteurs commencent par lire leur « contribution » : il leur a été demandé d’écrire un texte autour du thème de plateau où ils sont invités. Il convient cependant de dire que ces contributions restent trop longues en version live.

Cette année, donc, on a compté 10 000 visiteurs pour la vingtaine de conférences et lectures aux Subsistances. Cette année encore, il s’agissait de décliner les romans pour remettre la littérature, le roman, au centre du monde.

Des rencontres denses, des dialogues approfondis

Après une matinée où il fut question de droit (édition, traductions, édition, en France et à l’étranger), c’était cours d’histoire. Le samedi après-midi allait devenir électrique avec une discussion passionnante entre deux « figures » : le grand historien italien Carlo Ginzburg, un des concepteurs de la méthode « microhistorique » et spécialiste de l’Inquisition face à la littérature et de l’Américain Paul Holdengräber, responsable de la programmation à la New York Public Library.

L’Italien clamait son amour de la littérature (Proust et Stendhal ont beaucoup compté pour lui) en avouant que, comme le roman, il s’efforçait lui-même de tester sans cesse de nouvelles théories. Et en soulignant le « défi permanent » entre Histoire et roman dans la « circulation des procédés ». Une table ronde passionnante et de haute volée verbale.

Un débat logiquement suivi par un autre sur le même thème : « Des histoires dans l’Histoire » avec la Vietnamienne Duong Thu Huong, l’Espagnol Chirbes, le Hollandais Janin et le Bosniaque Hemon. Un plateau qui a clairement mis en valeur les deux façons d’aborder le genre romanesque : micro ou macro.

Il est des auteurs qui sont « emmenés » par un contexte historique, et ils construisent des personnages par lesquels ils entrent d’Histoire. Et il en est d’autres qui se sentent emmenés avant tout par un personnage, et qui avec lui vont creuser l’Histoire. Ça n’a l’air de rien, mais cela peut changer jusqu’au travail du langage…

Que la réflexion sur la place du roman dans l’Histoire fut prolongée par une table ronde intitulée « Invention/Intervention » est d’une cohérence culturelle absolue. Jean-Yves Cendrey (dont il sera question très bientôt ici), dans une intervention emplie de rage et de poésie, est revenue sur l’affaire qu’il avait révélée dans « Les Jouets vivants » (pédophilie dans une école de son village) et sa manière de régler ses comptes dans toute son œuvre.

Plus Cendrey avançait et rageait dans la lecture de son texte, plus la pluie d’orage cognait sur la toiture en verrière des Subsistances. Magique. La Canadienne Karen Connelly, le Portugais Pedro Rosa-Mendes et le belge Dimitri Verhuslt complétaient l’affaire, entre journalisme et fiction. Ce fût, de ceux vus par le Cabinet, le débat le plus net, celui où il fut le plus question d’identité.

Le compagnon de Catherine Millet, à surveiller lors de la rentrée littéraire

On verra plus bas que la soirée s’est terminée bizarrement. Et que, dimanche matin, les choses reprenaient leur allure : « Tabou et transgression ». Quelques jours après l’affaire du mariage annulé en France. Avec, entre autres, la québécoise Nelly Arcan qui, parlant du corps, de la vision de la femme et de la prostitution, décrétait que « la société où [elle] vivait, c’était Sodome et Gomorrhe ».

On pouvait alors « s’emparer de la vie des autres » (thème du débat suivant, retransmis en direct sur France Inter), avec notamment l’Anglais David Peace et Jacques Henric, romancier mais également compagnon de Catherine Millet, qui sera un des évènements de la prochaine rentrée littéraire. (Voir la vidéo.)



Cette deuxième édition comportait, outre les tables rondes, des évènements « Hors les murs » et des lectures que la précédente. La séance « Petite conversation avec des revenants », où le jeune Anglais Adam Thirwell réagissait à des propos d’écrivains disparus, a été extrêmement remarquée.

Le samedi soir aussi, a été remarqué. Mais pour une raison plus irrationnelle. Guillaume Depardieu lit « J’accuse » de Zola. Connaissant le comédien fantasque, on sait avoir une chance sur deux d’avoir un texte -talentueusement- surjoué, mais pas lu (les puristes des lecteurs publics n’aiment que les textes scrupuleusement lus).

Dès l’entame, Depardieu s’écartait de son texte pour en tirer, au mieux des interprétations des faits politiques actuels (bien senties), au pire des jugements insultants sur les noms cotés par Zola dans son appel, invectivait les spectateurs, et commençait un numéro entre surjeu et surmoi.

Guillaume Depardieu a trahi Zola, mais pas vulgairement

En une heure, la moitié de la salle était partie. Parfois en cris, auxquels répondaient les moqueries ou les « suce ma bite » de l’acteur. Cependant que la moitié encore présente l’encourageait. Certes, le texte de Zola a été trahi par Depardieu. Mais pas vulgairement. Certes, ce qui s’est produit a une dimension clinique : le comédien avait les bras scarifiés, et il alterne les séjours en hôpitaux psychiatriques ces temps-ci. Vrai, Depardieu a déraillé.

Mais pour autant, il est dans la logique, et même la beauté, des choses que ce genre d’évènement survienne dans des manifestations où la culture se donne en live. A nous de savoir bien accepter de regarder ces irruptions de la vie. Pour ne plus regarder seulement nous-mêmes.

Une interface qui est, également, au ventre de la littérature… En sortant des Assises, on se dit que c’est une grande chance, dans la France de 2008, d’avoir, à un mois d’intervalle seulement, deux rendez-vous de la littérature mondiale comme les Etonnants Voyageurs et les Assises. (Voir la vidéo.)



► A lire : « Lexique nomade » édité à l’occasion des Assises 2008, et « Assises du Roman 2007 », recueil des « contributions » de chaque auteur lors de l’édition 2007. Tous deux aux éditions Christian Bourgois.

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  • kkadim
    kkadim
    service public rhone alpes
    • Posté à 21h07 le 06/06/2008
    • Internaute 24768
      service public rhone alpes

    les subsistances se trouvent au bord de la Saone, le Rhone se trouve de l’autre coté de la Croix Rousse.
    je sais je chipote, mais j’adore.

    • benoue
      benoue répond à kkadim
      Croix-Roussien à mi-temps
      • Posté à 23h07 le 06/06/2008
      • Internaute 1177
        Croix-Roussien à mi-temps

      Non tu as raison kkadim, ce n’est pas du chipotage mais une précision importante :)

      Il s’agit bien de la Saône, si l’on parle des Subsistances.

      Mais, « Tout le monde y peut pas être de Lyon ». ;)

    • marie 75
      marie 75 répond à kkadim
      • Posté à 21h29 le 07/06/2008
      • Internaute 3563

      article intéressant ... était-il obligatoire de raconter l’incident Guillaume ? ? ? ?
      Déontologie ? ? ?

  • Lontxo
    Lontxo
    En-saignant
    • Posté à 23h44 le 06/06/2008
    • Internaute 43582
      En-saignant

    Je suis très heureux d’apprendre que vous allez parler de Jean-Yves Cendrey, écrivain méconnu mais à lire de toute urgence, que ce soit pour « Les Jouets vivants », « Corps ensaignants »... mais aussi « Principes du cochon ». Cet auteur a de très belles dents !
    Je signale également le numéro 27 que lui a consacré la revue La Femelle du Requin et dans lequel il était déjà question de cette histoire de pédophilie et du silence des institutions (et des familles, et des enseignants entre les mains desquels les enfants sont des « jouets vivants »).

  • Asse42-
    Asse42-
    Royaliste engagé contre le N.O.M (...)
    • Posté à 01h06 le 07/06/2008
    • Internaute 25124
      Royaliste engagé contre le N.O.M (...)

    Franchement je ne suis pas un grand connaisseur de culture et pourtant j’adore lire !
    Je passe juste pour dire que c’est un bonheur de lire des articles comme cela. Ca fait plaisir de voir des gens se réunir pour discuter de questions plus ou moins existentielles et prendre le temps du débat. C’est ce qui nous manque dans notre société formatée au jetable.

    Alors merci de nous montrer qu’il y a toujours des gens pour aimer voir un débat. L’étape suivante sera de permettre aux citoyens présents de débattre avec les invités. Il est temps que l’on recrée un lien social fort. Les gens ont envie de se parler, de communiquer, de participer.
    Merci encore de l’illustrer.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Asse42-
      Rue89
      • Posté à 01h38 le 07/06/2008
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Merci de votre réaction ! Ce que vous appellez de vos voeux, c’est ce que nous essayons de construire. Le partenariat que nous avions aux récents Etonnants Voyageurs de Saint-Malo et que nous aurons lors de festivals littéraires à l’automne construisent, progressivement, cette interactivité.

    • Alexad
      Alexad répond à Asse42-
      • Posté à 12h21 le 07/06/2008
      • Internaute 8145

      Bien d’accord avec vous !
      Figurez-vous qu’hier, j’ai voulu regarder une émission littéraire, enfin plus exactement, je voulais voir des livres.
      Comme disait Brel « j’ai voulu voir ta soeur et on a vu ta mère »...
      Bref, en vedette américaine Marc Levy, puis à la table ronde, où était convié Claude Hagège tout de même on y parlait des langues, Madame Pécresse (qu’on voit décidément partout) venue s’inviter sans doute, car je n’ai toujours pas compris le titre du livre qu’elle a sans doute écrit pour être sur ce plateau ! ...

      • Julos
        Julos répond à Alexad
        ex E.N
        • Posté à 10h07 le 08/06/2008
        • Internaute 38577
          ex E.N

        Et bien figurez-vous Alexad que moi j’ai appris hier matin une bien mauvaise nouvelle : « Le bateau-livre » disparaît de la programmation l’an prochain sur fr5.
        Pour être remplacé par quoi me direz-vous ? Et bien quand on constate qu’Arrêt sur images, émission de décryptage médias a été remplacée par Revu et corrigé, talk-show sur l’actualité médiatique, on peut craindre le pire.
        A suivre...

  • Schtroumpf perplexe
    • Posté à 09h05 le 07/06/2008
    • Internaute 22547
      physicien

    Merci d’avoir parlé des tables rondes, et pas seulement du déraillage spectaculaire de la soirée.

    (Je précise que mon point de vue est extérieur à cette manifestation, que j’ignorais.)

  • gill68
    gill68
    videaste
    • Posté à 11h23 le 07/06/2008
    • Internaute 43608
      videaste

    Ce que vous avez raté à Etonnants Voyageurs...

    Un débat entre André Velter de Gallimard et René Rougerie, éditeur indépendant, sur l’édition de la poésie :
    Lien

    Et la lecture par Denis Podalydès du dernier recueil d’Yvon Le Men, Chambres d’écho (édition Rougerie) :
    Lien

  • zapruder
    • Posté à 08h21 le 08/06/2008
    • Internaute 27011

    Les Assises de l’ennui c’est pour bientôt ?

  • lyones
    lyones
    grand-mère en colère
    • Posté à 11h45 le 08/06/2008
    • Internaute 15046
      grand-mère en colère

    Je suis étonnée que ne sois pas évoquée la lecture par Michel Picoli d’un magnifique texte de Susann Sontag avec une intervention de Dominique Bourgois en hommage à Christian Bourgois recemment disparu. Il est vrai que le délire de Guillaume Depardieu est plus porteur ; je pense personnellement que ceci une façon de venir au spectacle avec un voyeurisme qui me met mal à l’aise ; le « respect », cité par G.Walter, serait de ne pas alimenter ce délire par ce genre d’exhition, qui de plus, certainement générateur d’immenses angoisses pour l’acteur, ne doit pas améliorer son état.

  • lord_acesco
    lord_acesco
    Agréable
    • Posté à 00h33 le 14/06/2008
    • Internaute 44138
      Agréable

    Sans doutes, Lyones, il faut améliorer l’état du comédien. A un poil près, j’aurais suivis ce raisonnement.
    Il n’en demeure pas moins la mémoire d’une expérience qui contredit radicalement cette analyse, riche en références.
    La prestation de Guillaume Depardieu, (donc) je l’ai trouvée vivante.
    On peut la détester, la critiquer facilement, en être choqué ou simplement énervè, ça ne changera rien au fait qu’elle était aux antipodes de celles qui l’ont précédé, tout en étant un acte artistique.
    Ce qui est positif, c’est que des réelles positions naissent de tout ça.

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