Bordas : « L'histoire du cycle s'arrête en 1984, la fin de Hinault »
Le Tour 2008, comme toutes les grandes compétitions sportives depuis dix ans, est -aussi- marqué du fer rouge de la suspicion. L’occasion d’une pause rafraîchissante, comme en offre toujours la littérature lorsqu’elle épouse le tempo du sport et du maximalisme. Interview de l’ancien journaliste cycliste Philippe Bordas, dont le « Forcenés » était paru en hiver, et dont nous parlons l’été. Ballade littéraire et sportive.
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Depuis dix ans exactement, chaque Tour de France est aussi un Tour du dopage. Que vous inspire ce changement de narrations, de cyclistes, d’hommes-produits, d’adéquation entre le sportif et son temps ?
Les grands cyclistes, Vietto, Coppi, Anquetil, pour ne parler que des plus beaux, ont été d’une autre race que sportive. Ils ont agrégé à eux une densité historique et poétique qui faisait langage. Ces enfants venus du labour ou de l’atelier ont créé un geste, ils ont inventé un phrasé qui est allé au cœur des gens. Ils ont été les troubadours d’un peuple encore maître de son langage, encore proche du parler du Villon, des exagérations de Rabelais, des raffinements artisanaux de Céline. Les grands cyclistes ont été les poètes errants de ceux que les petits tyrans appellent « gens du bas » -même s’ils gardent l’intime perception du très-haut.
On ne peut aimer Coppi sans la perception du sacré, sans la perception antique des défis lancés aux montagnes et aux éléments. Le dopage fut de toute époque, il a été le quotidien, le vice et la passion de ces hommes au défi de tout. Jadis les dopages étaient dérisoires, les exploits énormes. Aujourd’hui, c’est l’inverse.
A titre personnel, êtes-vous favorable à l’autorisation du dopage, ne serait-ce que pour pouvoir en prévenir les effets secondaires ?
Un dopage minime, compensateur, régulatoire est de facto admis et pratiqué, qu’on le veuille ou non. Ce sont de petites choses, certes, mais qui éloignent à jamais l’idée du dopage zéro. Il faut imaginer ce que c’est qu’un Tour de France, une course extrême de trois semaines.
A titre littéraire, êtes-vous favorable à l’interdiction de l’autofiction, ne serait-ce que pour éviter les effets secondaires ?
Saint-Simon, Proust, Céline, voilà les maîtres de l’autofiction. Les hommes d’un destin. Les hommes d’un style. Les inventeurs d’un phrasé, comme Anquetil, comme Coppi. Saint-Simon écrivant dans le noir, au secret, faisant exploit dans un corridor, arrachant à la bougie un presque siècle de temps. Proust incendié par les protocoles médicaux, mort jeune d’avoir grimpé plus vite et haut que les petits coureurs de son époque. Céline cramé de l’intérieur, insomniaque et pas lésineur sur les pastilles excitantes. Ce qui se nomme aujourd’hui autofiction, c’est l’inexistence bravache des ego sans destin, la littérature résiduelle des humains sans style - des riens.
Quand une société s’est à ce point aliénée à la matérialité, au dégoût de soi, à la vanterie de ce rien, à la vanterie de soi, quand la question du destin est déliée de celle de l’héroïsme, quand la langue française est à ce point tenue en mépris et en haine, on voit soudain aux batraciens des envies de littérature.
Votre panorama s’arrête, outre l’évocation de Pantani, à Herrera ou Stephen Roche. Pourquoi ?
L’histoire du cycle s’arrête en 1984. C’est la fin symbolique de Bernard Hinault, dernier champion d’antique lignée. Hinault est moqué par Fignon, champion nouveau issu de la middle class. Par ses manières, Fignon réfute tout à la fois le milieu prolétaire dans lequel s’enracine le cyclisme et réfute également la sphère de noblesse vers laquelle il tend. 1984, c’est l’étrange renaissance de Moser, qui bat le record de l’heure de Merckx, alors qu’il est déjà hors d’âge. 1984, c’est Fignon deux fois plus fort qu’en 1983. C’est le moment où les initiales d’Henri Desgrange, qui dès sa naissance lia le cyclisme à l’écriture, sont décousues du maillot jaune. 1984, c’est l’irruption de Tapie dans le cyclisme, le marketing le plus déprimant, c’est l’absorption du Parti communiste par un Parti socialiste cynique et revenu de tout.
1984, c’est l’année de Vies minuscules de Pierre Michon, dernier soubresaut littéraire, avant l’avènement, calculé par les éditeurs, de la littérature moyenne supérieure, l’assomption des Fignon dans le paysage littéraire français. La littérature nie son enracinement historique populaire, renie Villon, Rabelais et Céline. La question de la noblesse, la primauté de l’excellence sont mises en accusation. La littérature et le cyclisme des vingt dernières années sont soumis aux mêmes artifices, les romanceurs de ce temps se dopant à la sociologie, au journalisme, au nihilisme dilué, au pornographisme niais de petits partouseurs des Yvelines.

Hinault dans un contre-la-montre du Tour, en 1986 (Luc Novovitch/Reuters)
Pour revenir au cyclisme, il faut dire une fois pour toutes que, depuis le début des années 90, il n’est plus possible de gagner une grande course sans dopage invasif. De fait, les coureurs sont devenus honteux d’eux-mêmes, ils se cachent derrière des lunettes noires, masquent leur chevelure avec des casques épouvantables, ils se coupent de la rumeur du monde et des vivats de la foule par le jeu d’oreillettes et de câblages dignes du barnum autistique des présentateurs télés.
L’expressivité ancienne s’évanouit. Coppi casqué et lunetté n’aurait jamais pu délivrer son étrange message christique. Dans le même temps, les écrivains domestiqués du temps nouveau montrent une identique honte du langage et du poème français, ils parlent la langue médiane des magazines, ils parlent la langue diaphane des télévisions. Qu’un gamin surgisse et écrive en français langue vivante, il est saisi par les policiers en civil pire qu’un déviant exhibant ses organes.
► Forcenés de Philippe Bordas (Fayard, 300 pp., 19€)
► En juillet, avant la prochaine rentrée littéraire, le Cabinet de lecture publiera les –nombreux…- sujets sur des livres parus ce premiers semestre, et dont il n’a eu le temps de vous parler.
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Evidemment 1984 cela remonte loin...
Il était un commentateur, entre autre de cyclisme, nommé George Briquet, capable de décrire une évènement sportif de quelque nature et en faire, parfois, un exploit par ses seuls propos !
On dit que certains comme Chapatte ou Thierry Roland auraient commencé à cette époque.
Briquet est mort en 1964.... Bien avant la fin, évoquée ci-dessus du cyclisme, qui était une sport de « pro » voulant gagner certes, mais, au dire de certains « grands » une façon d’éviter l’usine.
Peut être que depuis les années 1985-90 y a-t-il moins de différences entre les premiers et les derniers dans une course importante.
La préparation devenait à cette époque, une affaire, non plus de simple « vouloir gagner » mais surtout une volonté copieusement doublée d’un entraînement de plus en plus professionnel.
Nous sommes loin d’un d’Anquetil, qui, dit-on, ne lésignait pas devant un bon steak et sa garniture avant de remonter sur la selle !
Les grands coureurs, de nos jours ne sont peut être pas tous très différents les uns des autres : la différence, serait alors apportée par cette « aide » devenue necéssaire dans un sport qui demande tant de ressources énergétiques.
Pour qu’autre raisons, pour la pub et la promotion il en serait de même pour le tennis ou d’autres activités : mais là, le motus est total !
Pourquoi ?
Ce que les « supporters » reconnaissaient dans le Vieux Gaulois (Tour de 1919) ou dans un Poulidor était d’abord l’opiniâtreté... Alors que de nos jour on ne chronom^tre quasiment que la seule performance.
Ce qu’il faut changer ce n’est pas la façon d’entraîner, car elle découle de l’effort demandé... Et donc n’ira pas en diminuant.
Il y a peu, après un scandale de dopage, le reporter de France 2,Gérard Holtz commentait, ébahi, la vitesse effarante à laquelle repartaient les coureurs !
Diminuer le dopage demandera à en diminuer les causes...
Et le sport cycliste reviendra non ce qu’il était, mais ce qu’il aurait du devenir.




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