Règlements de comptes dans la cour de récré
Coca est colère, mais elle conserve le contrôle. On la sait pourtant susceptible, parfois brutale. Celles qui l’ont invitée à « niquer sa mère la pute » sur leur blog y ont-elles seulement pensé ? Heureusement pour tout le monde, Coca est dans un bon jour.
Calme mais déterminée, elle s’est armée de notes, patiemment recopiées d’après le skyblog ouvert par trois élèves de Nobel. Trois filles animées d’un besoin pressant de crever l’abcès, en proclamant tout le bien qu’elles pensent de leurs camarades de classe : en plus de l’outrage fait à Coca, d’autres se sont vues qualifiées de « sale africaine » ou de « suceuse de grands blacks ».
Plus rapide qu’un double-clic, la rumeur a rassemblé les diffamées. Justice doit être rendue, peut importe où. La chasse aux auteurs est donc lancée dans le bahut. Lorsque, enfin, elles en coincent une, Coca mène l’interrogatoire, notes à l’appui. Serré, l’interrogatoire :
« C’est toi qui a écrit ça ? Et ça ? »
Oppressée par une demi-douzaine de victimes de la calomnie avides d’aveux, l’accusée n’a pas vraiment le loisir de se justifier. Sous la contrainte, elle confesse les inscriptions les moins infamantes. Le reste, le pire, elle l’a effectivement écrit, mais parce que ses complices présumées le lui ont dicté.
Voilà une enquête rondement menée. Moyennant une légère intimidation, les coupables se dénoncent et s’accusent mutuellement. Sous la menace d’une plainte, elles consentent même à effacer les écrits incriminés. La maréchaussée peut-elle se targuer d’une telle efficacité ?
« C’est qui qu’a balancé ? »
Le souci avec le droit coutumier, c’est d’éviter la bavure. Quand la justice se confond avec la vengeance personnelle, le risque s’accroît. Il y a peu, un jeu de massacre, pratique tristement banale des cours d’écoles contemporaines, a viré au lynchage. Un acte d’une rare gravité, qu’on ne saurait laissé impuni. L’encadrement s’est donc mis en branle afin de débusquer les coupables de cette agression honteuse.
Plusieurs élèves ont été convoqués dans les heures qui ont suivi l’incident. C’est peu dire qu’ils n’en menaient pas large. Certains ont été particulièrement affectés par leur mise en cause. Puisqu’on leur a demandé, à eux, de s’expliquer, c’est donc qu’il y a de la délation dans l’air. C’est intolérable.
La récré de l’après-midi se déroule sous surveillance accrue. On redoute une récidive, mieux vaut se montrer vigilant. Un groupe d’une vingtaine de garçons, clairement emmenés par l’un des élèves convoqués plus tôt, sillonne la cour et s’arrête sous mon nez. Comme si je n’étais pas là, ils prennent à partie un des nombreux gamins sommés de s’expliquer aux CPE après les faits, forcément suspect :
« C’est toi qu’a balancé ?
-Non, c’est pas moi qu’a balancé.
-Alors c’est qui qu’a balancé ? »
Le suspect tend un bras vers un coin de la cour. Le groupe se déplace aussitôt. Intrigué, je décide de les suivre. Tapie dans un cul de sac, leur cible est un petit binoclard brun. La victime expiatoire par excellence.
« C’est toi qu’a balancé ? »
Ça sent le roussi. L’attroupement suscite la curiosité. Une foule s’agglutine rapidement dans ce recoin. Il suffirait d’une étincelle…
L’intervention massive des CPE et des collègues surveillants désamorce la tension. « Bon, alors, on enregistre bien les visages de tous ceux qui sont là », lance Mme Ramette pour mieux les disperser. Il était moins une.
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aquoiboniste
aquoiboniste
Je vais encore passer pour la désagréable (jalouse ?) de service, mais vos articles, Victor, me laissent encore et toujours un goût d’inachevé.
J’ai eu un peu de mal à suivre le déroulement de l’histoire du blog, mais à la deuxième lecture, j’ai visualisé à peu près le rôle des élèves entre eux, puis le rôle des adultes vis à vis d’eux.
Finalement, ce qu’on attendrait, c’est de savoir si le vous (les adultes) avez pu voir le blog, si - au delà de l’enquête sur les auteurs - vous avez pu leur expliquer l’importance et le fonctionnement d’un blog, du virtuel-pas-si-virtuel, des dangers, de la loi etc.
Et la troupe de 20 gaillards ; résulte-t-elle simplement d’une solidarité par sympathie, d’un plaisir à vouloir en découdre, de leur hypertrophie de la notion de respect, etc ?
Les adultes semblent colmater les brèches d’une « justice » menée par les élèves ; je n’ignore pas l’immense difficulté à gérer des jeunes, ni l’urgence perpétuelle dans laquelle vivent AED et CPE, mais vous ne nous éclairez pas sur les positionnements des uns et des autres, ou même simplement sur les réflexions, collectives ou individuelles qui suivent ce genre d’« incident » ; c’est dommage, cela donnerait, à mon sens, plus de « texture », de consistance à vos récits.
En cette période difficile, courage collègue !
maia, intervenante massive ; -)




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