Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

O'Connor, l'Irlande et le western littéraire

Publié le 10/09/2007 à 09h53


C’est un des évènements de cette rentrée littéraire : O’Connor, romancier irlandais majeur, réinvente… le western ! En cette rentrée 2007, les auteurs irlandais voyagent. Colum McCann du côté des Gitans, de la Pologne, de la Shoah et des furies du XXe siècle à l’Est (nous en reparlerons ici) ; Joseph O’Connor du côté de la Guerre de Sécession américaine.

O’Connor est, pour la petite histoire, le frère aîné de la chanteuse au crâne rasée. Avec Nuala O’Faolain, Colum Mc Cann, Roddy Doyle et Colm Toibin, mais aussi le polardeux Ken Bruen, il est la preuve vivante que l’Irlande est restée digne de James Joyce et de Flann O’Brien. En France, c’est avec « Desperados » qu’il s’est imposé.

Retour du western

Joseph O’Connor est un type qui a du souffle. Que ce soit en Irlande, au Nicaragua, au XIXe siècle ou au XXe (lieux et place de ses histoires), ses romans sont marqués par des destinées romantiques et tourmentées, menés par un art de la narration époustouflant, portés des dialogues à la fois vachards et bourrés d’empathie, et ficelés par des trouvailles romanesques lumineuses.

Ainsi, en cette année 2007, O’Connor réinvente le western littéraire. Tout simplement. L’écrivain irlandais, en plaçant son roman en 1867 dans les Nouveaux Territoires, juste après la Guerre de Sécession, traite entre autres de l’arrivée en Amérique des Irlandais. « Redemption Falls » est aussi une épopée hyperpuissante à travers grands espaces hostiles, trahisons, rédemption, victimes de guerre. O’Connor donne un nouveau souffle au genre du western en ceci qu’il donne à un immigré un rôle solide, et romantique, dans la guerre civile. Ce qui n’est pas courant dans un genre généralement peu progressiste. Quelques décennies après les westerns antiracistes (les premiers du genre) d’Elmore Leonard, « Redemption Falls » fait un bien fou.

Un roman porté par de réelles présences

On entre dans le roman en découvrant Eliza Mooney, en pleine marche à travers l’Amérique à la recherche de son jeune frère, pris dans le tourbillon de la guerre. Eliza est un personnage d’une grande beauté, téméraire et forte. On ne la verra que peu. Car, et c’est là une des beautés de ce roman, la quête de la jeune femme ouvre sur une galerie de personnages dont, évidemment, les destins sont parfois liés. Ce sont tous ces personnages qui porteront le livre.

« Redemption Falls » est une partition car c’est une ronde de destins dans l’Amérique naissante. En le lisant, on pense forcément à « Birth of a nation » . O’Connor offre une farandole de vies cassées, de bandits de mauvaise route, de gens de lois, de migrants, de poètes et de voyageurs. Dans les grands espaces inexplorés ici souvent hostiles. « Redemption Falls » cherchera alors à insuffler des brides de poésie et de romantisme –tragique ou burlesque- entre les différentes strates à l’œuvre dans ce western post-guerre civile.


Joseph O’connor (Mado)

O’Connor est aussi un filou : lorsqu’on s’aperçoit que chaque chapitre, à la manière de « Don Quichotte » , débute par une court résumé de ce qui s’y déroulera, on augure d’une lecture linéaire et facile. Au contraire : O’Connor retourne la tête de son lecteur à mesure qu’il intensifie les informations. Ainsi, « Redemption Falls » mélange les dialectes et les narrations. Dans une tradition tout à la fois picaresque et purement irlandaise (de Laurence Stern à Joyce et Ken Bruen), ces 600 pages sont bourrées d’affiches, de vers, de lettres, de griffonnages, d’extraits de cahiers et de journaux, de bribes de ballades et de textes de chanson. C’est ainsi que le roman parvient à incarner ses propres personnages tout autant que l’âme, paradoxale, de l’Amérique d’alors.

Roman de rédemptions individuelles, c’est à une rédemption globale et à un profond questionnement sur l’identité nationale (sujet brûlant en Amérique comme en France) que parvient l’Irlandais. La Guerre de sécession, fondatrice de l’Amérique d’aujourd’hui ? (écoutez l’interview de Joseph O’Connor)


Passions

Si « Redemption Falls » parvient à ce niveau de noirceur, de conjugaison des langages, d’espoir et de, précisément, rédemption, c’est aussi parce que la guerre et la passion en sont le contexte. Aussi, il est un personnage, le principal en terme de place dans le roman, qui incarne cette dimension passionnelle : le général James O’Keefe. Terroriste en Irlande, parti vivre en Australie après une condamnation à mort dans son pays, il a fuit vers les Etats-Unis et combattu du côté nordiste (au contraire de nombreux Irlandais qui choisirent les rangs confédérés).

Il est à présent gouverneur d’un Etat plus ou moins fictif (sans doute le Montana). Sa ville : Redemption Falls. Marié à une riche héritière, il est devenu aigri, mégalo, odieux avec sa femme. Jamais complètement remis de la guerre, il flirte avec la folie et se noie dans l« alcool. Mais O’Keeffe, à l’instar d’autres hommes dans le roman, parvient à libérer sa part d’humanité et de tendresse. Par exemple quand il croise un jeune garçon errant, qu’il va aimer comme son fils. Ici, entre victimes innocentes de la guerre et travailleurs ou voyageurs, les destins se croisent. O’Keefe est un somptueux personnage de roman de guerre et d’espace. Eliza est une somptueuse femme de roman de rédemption. (Ecoutez l’interview de Joseph O’Connor)


Le boom irlandais

La puissance à l’œuvre dans ce titanesque roman témoigne de la grande forme de son auteur. O’Connor vit à Dublin, où il est né. L’Irlande vit depuis quelques années en plein boom –économique, urbain, social. Sa littérature actuelle est des plus vivifiantes, et témoigne de cette mutation. O’Connor aussi. (écoutez l’interview)


Redemption Falls de Joseph O’Connor – trad. Carine Chichereau – Eds Phébus – 568 p – 23.50 €

Durant l’interview, enregistrée début septembre 2007 à Paris, les propos de Joseph O’Connor étaient traduits par Mlle Gaëlle Glin.

Rectificatif le 10/09/2007 à 17h50, le film “Desperado”, avec Antonio Bandera, n’ayant rien à voir avec le roman “Desperados”. Nos excuses aux intéressés et à nos lecteurs.

  • 6071 visites
  • 20 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Anonyme

    ça à l’air bien...mais c’est trop cher pour moi.

    • Anonyme

      Certainement trop cher, mais avec un peu de patience (pourquoi être toujours au top de la nouveauté ?) il faudra le réclamer en bibliothèque, généralement gratuite ou avec une adhésion peu ohéreuse. La culture n’est pas qu’une question d’argent mais plutôt de désir, de curiosité. A nous de profiter des moyens mis en place par les collectivités locales pour démarchandiser notre appétit culturel...d’autant plus que O’Connor est vraiment un grand écrivain plein de souffle épique et d’une grande qualité romanesque...

  • Anonyme

    Vous avez oublié de citer Robert McLiam Wilson. Même si c’est un auteur né à Belfast et que sa nouvelle résidence est Paris. Il faut tout de même le citer dans la liste des excellents auteurs irlandais.

    Riigolax

    Lien

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 12h39 le 10/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

       J’adore McLiam Wilson. Non, je ne l’ai pas oublié. Mais malheureusement, comme je l’écrivais en juin au sujet des Assises Internationales du Roman, cela fait si longtemps qu’on a pas vu un roman de lui en France... Mais je conseille LES DEPOSSEDES à tous ceux qui ne l’ont encore lu... C’est bien que vous l’ayez signalé ! ...

  • Anonyme

    Je ne suis pas sur du tout que le film Desperado avec Antonio Banderas et le roman Desperados aient quoi que soit de commun. Le film raconte une histoire de vengeance entre un guitariste et un trafiquant de drogue. Le roman raconte l’histoire de parents irlandais a la recherche de leur fils disparu au Nicaragua !

    • Anonyme

      Vous avez raison, le roman est bien ce que vous dites quant au film de Roberto Rodriguez il s’agit de la suite du « Mariachi ».
      Monsieur le journaliste, vous devriez avoir honte d’écrire de telles conneries.
      Cordialement.

    • Anonyme

      D’accord avec vous. J’ai lu Desperados, que j’ai d’ailleurs beaucoup aimé, et j’ai vu le film du même nom, qui n’a rien à voir avec le roman de O’Connor’.

      • Hubert Artus
        Hubert Artus
        Rue89
        • Posté à 17h37 le 10/09/2007
          rédacteur
        • Journaliste 56
          Rue89

         @ aux trois derniers Courageux Anonymes : renseignements pris à l’instant avec l’auteur , il courut à un moment le bruit que le film (que j’avoue ne pas avoir vu à l’époque) fut une libre adaptation du livre.
        Ce n’est, vous avez raison de le signaler, pas le cas. Je rectifie donc, en avouant mon erreur sur ce point. Cela ne vaut pas pour autant le coup d’employer « les grands mots », mais je remercie la fidélité et la perspicacité des lecteurs. 

  • Anonyme

    Malheuresuement MCLiam Wilson se fait rare en ce moment. Vous avez raison. On doit se contenter de ces deux trois chroniques pour les Inrocks. J’ai hâte de recevoir Les Depossedes, seul livre de McLiam Wilson que je n’ai pas lu. Quant à ceux qui connaissent pas cet auteur, n’hésitez pas à lire Eureka Street et Ripley Bogle.

  • Anonyme

    « les westerns antiracistes (les premiers du genre) d’Elmore Leonard »
    Après Elliott Arnold et son Blood Brother.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 09h53 le 11/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

       Le livre Blood Brother (qui donna le film La Flèche brisée avec James Stewart) fût effectivement publié quelques temps avant le premier rolan western d’Elmore Leonard. Mais, à l’instar des hard-boiled et des pulps dans les années 20, c’est sans sompter les textes en revues... Ceci dit, vous avez tout à fait raison de signaler Arnold.

  • mariebalise
    • Posté à 13h55 le 11/09/2007
    • Internaute 16398

    J’ai lu « A l’irlandaise » cet été. Epoustouflant mais ne laisse pas indemne... J’ai du mal avec les scènes de cruauté...

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à mariebalise
      Rue89
      • Posté à 16h03 le 11/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

       Oui, quel face-à-face, ce livre ! Redemption Falls est, vous l’aurez vu, moins psychique, beaucoup plus porté sur les espaces, sur l’immigration, et sur l’amour. Il y a plus de souffle encore.

      • Anonyme répond à Hubert Artus

        Alors je vais m’y risquer... Je travaille en prison et mon libraire m’avait recommandé A l’irlandaise pour l’atelier littéraire que je menais ; mais non, trop violent, trop sensible pour lire en détention.

         
        • Hubert Artus
          Hubert Artus
          Rue89
          • Posté à 11h04 le 12/09/2007
            rédacteur
          • Journaliste 56
            Rue89

           Alors, oui, Redemption Falls convient...

        1 autres commentaires
  • Anonyme

    Je viens de terminer un superbe roman intitulé La Dernière Traversée de Guy VANDERHAEGHE. C’est sorti l’année dernière aux « terres indiennes » l’histoire d’un lord anglais parti dans les années 1870 chercher son jeune frère dans les nouveaux territoires. Des personnages à foison, des aventures, des Blackfoot, la guerre ce Sécession, l’alcool, la folie.. Bref un des meilleurs romans lus ces dernières années..Alors, même si j’aime beaucoup O Connor et que j’ai lu la plupart de ses oeuvres (en ce moment même je lis Irishowen) je suis surpris à la lecture du résumé de son livre des ressemblances avec celui de VANDERHAEGHE... Ce serait dommage que livre de O’CONNOR fasse de l’ombre à celui de VANDERHAEGHE beaucoup moins connu...et qui mérite vraiment l’intérêt de ceux qui aime la littérature.Je le répète LA DERNIERE TRAVERSEE est un vrai plaisir de lecture. JP

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 16h46 le 11/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Ce premier roman (en France) du Canadien Vanderhaeghe fût effectivement un très bon livre, plutôt roman d’espaces, de métissages et de mélanges des cultures que pur western. Les quêtes n’ont rien à voir, rassurez-vous. Il est récent, paru il y a un an chez Albin Michel (coll. Terres d’Amériques ; la collection Terres Indiennes est une collection d’essais chez le même éditeur). Vanderhaehghe avait pas mal de presse, l’an dernier. Il était, de plus, venu au Festival America, où il avait connu bon succès. On aura le plaisir de le relire, en France. Donc, vous voyez, il n’est pas question d’ombre d’un livre sur un autre... Merci de l’avoir signalé, il est si utile de faire des parallèles entre les livres...

  • Anonyme

    « Redemption Falls », un événement de la rentrée ? Mais vous délirez, Hubert. Une catastrophe, oui ! O’Connor pète les plombs et nous pond son grand roman ambitieux, un pavé chiant comme la mort, polyphonique comme il se doit, aussi lent et long qu’un péplum mégalomaniaque. On s’emmerde sec, et on laisse tomber au bout de 100 pages.
    Comment avez-vous fait pour aller au bout ?
    O’Connor semble mort pour la littérature, gagné par la folie des grandeurs. Dommage, car il avait vraiment écrit de bons romans.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 22h39 le 13/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Disons que c’est votre avis, fort respectable évidemment, d’autant que vous connaissez les oeuvres de O’Connor. Pour ma part, j’ai trouvé que cette polyphonie trouvait un écho avec les propos de l’auteur sur les différentes immigrations dans l’Amérique de fin 19e. La mégalomanie que vous y voyez ne correspond pas aux faits et au livre... Quant à la lenteur, ça ne m’a pas frappé, ce n’est pas,un livre lent. C’est plutôt un lyrisme fait d’accélérations et de déccélérations. Comme d’ailleurs le roman du Canadien Vanderhaeghe évoqué par un lecteur plus haut. J’espère que vos lectures suivantes vous ont lieux marqué !

  • Anonyme

    Sur F. Culture (comme quoi on parle quasiment partout des mêmes livres, films...), des avis très mitigés sur ce dernier roman de O Connor (un auteur que j’ignore), une polyphonie tellement vaste qu’au final elle n’est plus maitrisée... Bref des propos qui s’apparentent à ceux (en moins outranciers !)du lecteur qui a abandonné au bout de cent pages. Alors...

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.