Cabinet de lecture

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Les extraits du nouveau roman de Robert Littell en exclusivité

Publié le 25/03/2009 à 16h37

Le spécialiste du roman d’espionnage retrouve, avec « L’Hirondelle avant l’orage », la Russie et ses poètes d’avant-guerre.

Considéré comme le « John Le Carré américain » par ceux qui ne connaissent que ses romans sur la Guerre froide, Robert Littell a écrit plusieurs romans sur la Russie et sur les poètes d’avant-guerre.

C’est le cas dans son nouveau roman, « L’Hirondelle avant l’orage ». Un roman-virage : Littell y abandonne le suspense, entre ces nouvelles contrées littéraires, le triomphe de son fils Jonathan et l’Amérique d’Obama.

« Ce livre, c’est une dette. » Et il vivait avec depuis trente ans. Lorsqu’il était journaliste à Newsweek, Robert Littell traitait des affaires russes et moyen-orientales. Il était souvent à Moscou. Où, en 1979, il rencontra Nadejda Mandelstam, veuve du poète mort en 1938, après avoir lu « Espoir contre espoir » (1970) et « Fin de l’espoir » (1974), deux ouvrages qui décrivent la vie du couple Mandelstam sous l’ère stalinienne.


« L’Hirondelle avant l’orage » de Robert Littell.

A la fin de ce rendez-vous, écrit Littell dans son nouveau livre, la veuve prononce ces paroles : « Ne parlez pas anglais dans le couloir. » Anodin ? Non. Cette phrase traduit la peur que, vingt-six ans après la mort de Staline, elle comme tous les intellectuels russes éprouvaient toujours à l’idée que le pouvoir sachent qu’ils recevaient des étrangers. Des occidentaux.

Hanté par ces mots, Robert Littell, qui à cette époque commence à devenir romancier, se jure d’écrire un roman sur Mandelstam.

La Russie des poètes

« L’Hirondelle avant l’orage », sous-titré « Le Poète et le dictateur », nous ramène en 1934. Dans la Russie sous joug stalinien, où la poésie, la musique, l’art et la littérature doivent servir le Parti. Une Russie où Maïakovski s’est suicidé cinq ans auparavant.

Parmi les artistes en question : Maxime Gorki, Boris Pasternak (futur auteur de « Docteur Jivago ») et le poète Ossip Mandelstam.

Si Mandelstam est moins connu que Maïakovski, Pasternak et d’autres écrivains de la Russie d’alors, il est pourtant l’un des principaux représentants de « l’âge d’argent » que la poésie russe connaît peu avant la révolution d’Octobre. Il deviendra ensuite maudit.

Car voilà, dans un pays où Staline, se pique de se faire composer ides et dédicaces par les artistes et poètes, Mandelstam sera le seul à ne jamais accepter cet abaissement. A l’automne 1933, il compose un bref poème (une épigramme) contre Staline, « Le Montagnard du Kremlin » :

« Et chaque massacre réjouit l’Ogre Ossète
Ou bien nous vivons, sourds au pays en dessous de nous,
Dix marches plus bas personne n’entend nos paroles,
Mais si nous tentons la moindre conversation
Le montagnard du Kremlin y prend part. »

Arrêté, Mandelstam meurt de faim et de froid en 1938

Au moment où Littell nous fait rencontrer le poète, celui-ci a 43 ans. Et quatre ans encore à vivre. Arrêté pour cet « Epigramme », le poète ne fut cependant pas exécuté. Bizarrement, Staline en personne demanda simplement à ce qu’il soit éloigné dans une ville lointaine : Tcherdyne, puis Voronej.

Nadejda le suit volontairement. Après tentative de suicide et exil, Mandelstam sera arrêté, condamné aux travaux forcés, et mourra de faim et de froid en 1938, aux abords de Vladivostok.

Pour éviter l’écueil du roman historique accusateur et de l’hommage, Littel a fait de son roman une projection : c’est par des voix narratives alternées que nous progressons. Mandelstam, bien sûr, mais aussi :

  • Nadejda, « sœur d’âme et épouse légitime »
  • Fikrit Shotman, champion d’haltérophilie devenu hercule de cirque
  • La poétesse Anna Akhmatova, maîtresse de Modigliani
  • La jeune comédienne Zinaïda Zaitseva-Antoniva à qui le couple ouvre son lit
  • Boris Pasternak
  • Et enfin le superbe second rôle Vlassik, garde du corps de Staline. Que l’on croisera, ainsi que Maxim Gorki, président de l’Union des écrivains. (Voir la vidéo)

On suivra donc la vie artistique de l’époque, qui mélange années folles et inquiétude devant l’esthétique imposée du réalisme socialiste. C’est ce que montre le premier extrait que nous publions en exclusivité.

Une puissante réflexion poétique et historique

Projection, le roman devient ensuite ce qu’il doit être : une réflexion littéraire et politique. L’histoire du poète repose sur des questions sans réponse : pourquoi le maître du Kremlin ne l’a-t-il pas fait exécuter ? Pourquoi a-t-il épargné l’épouse de Mandelstam ?

Tout tient à un jeu de miroirs, que Littell, venu du roman d’espionnage, maîtrise parfaitement : l’attraction/répulsion entre le dictateur et le poète. Les deux se cherchent, ils sont obsédés l’un par l’autre. Dans une scène subtile, Littell imagine que Mandelstam, prisonnier à la Loubianka, passe à travers les murs de sa cellule et se retrouve face à Staline.

Et le patron du Kremlin de lui dire ses reproches, puis de passer en revue ce qui les rapproche : pères cordonniers, passion commune pour la poésie, et des épouses qui portent un prénom identique. Ce qu’on peut lire dans le deuxième extrait exclusif de « L’Hirondelle avant l’orage ».

Littell propose surtout de réfléchir sur le rapport de tous les intellectuels -Russes, Américains, Européens- avec la Russie du petit père des peuples.

Pourquoi les artistes, pourquoi tant de diplomates et de gouvernants, refusèrent d’envisager assez tôt que le communisme de Staline n’en était plus un ? Pourquoi, jusque dans les années 50, tant d’intellectuels accordèrent encore du crédit à Staline ? (Voir la vidéo)

Si ce seizième roman de Robert Littell est dans sa forme très différent de ses prédécesseurs, il convient cependant de rappeler que le thème n’est pas nouveau.

Si Littell est surtout connu pour des romans comme « La compagnie » (2003) -cette énorme saga de la CIA durant la Guerre froide-, « Un espion d’hier et de demain » (1991) ou « Légendes » (2005), la Russie de la Révolution bolchevique, celle des poètes et des musiciens était déjà le centre de « Mère Russie » (1978), « Le Cercle Octobre » (1975) ou « Le Sphinx de Sibérie » (1994).

Robert Littell, Jonathan Littell, Barack Hussein Obama

Robert Littell avoue ne plus avoir envie d’espionnage. En précisant bien que ce genre a un bel avenir devant lui, même après la fin de la Guerre froide.

Ce nouveau roman est aussi le premier de Robert Littell depuis que Jonathan Littell est apparu avec la force que l’on sait. De nombreuses données avaient, pour certains, entretenu le flou sur le roman « Les Bienveillantes » : la personnalité du fils, un roman prétendument écrit en quarante jours, les références « au père » (musiciens, poètes, etc) dans le roman, Jonathan fuyant les médias et Robert restant injoignable lors de la parution du futur Goncourt 2006.

Certains (lecteurs, journalistes) ont donc pensé que Robert Littell avait donné un coup de main à son fils. Voire, avait écrit « Les Bienveillantes ». Vous verrez ici les réactions du père. Qui se réjouit aussi que les Etats-Unis aient, dorénavant, un président qui « s’assume en tant qu’intellectuel ! ». (Voir la vidéo)

► L’Hirondelle avant l’orage de Robert Littell - trad. Cécile Arnaud - éd. Baker Street - 333 pages - 22 €.

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  • 4 réactions
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  • Nighthawks
    • Posté à 18h23 le 25/03/2009
    • Internaute 67158

    Merci pour cet article à imprimer.

    John le Carré, Robert Littell, Tom Clancy, un bon tiercé pour

    le Grand Jeu.

  • Stephane MOT
    Stephane MOT
    Author & Chief AtoZ Officer
    • Posté à 01h33 le 26/03/2009
    • Internaute 17943
      Author & Chief AtoZ Officer

    De Robert et Jonathan, je n’ai lu qu’un bouquin (« The Company » et « Les Bienveillantes »). Difficile de comparer les styles entre deux langues (The Company s’inscrit plus clairement dans un genre et fait tout de meme plus roman de gare), mais dans la construction il y a des similitudes : une saga classique et des tendances a la repetition parce que l’oeuvre compte au moins deux cent pages de trop. Parfois, sans prevenir, une phrase surgit pour sauver l’ensemble. Surtout chez le fiston.

  • Alain Paire
    Alain Paire
    Galeriste
    • Posté à 07h44 le 26/03/2009
    • Internaute 41717
      Galeriste

    C’est très émouvant, cette fidélité de Robert Littel à l’égard de Nadejda. Ossip Mandelstam est l’un des plus grands poètes du vingtième siècle. Une grande biographie de cet écrivain est en préparation. Chez « La Dogana », éditeur suisse, il faut découvrir « Simple promesse » et « Carnets de Voronej », les traductions de Mandelstam par Philippe Jaccottet.

  • Cratère
    • Posté à 15h10 le 26/03/2009
    • Internaute 19638

    Le thème et les extraits donnent envie d’aller plus loin.
    Un de plus qui va finir sur ma (trop haute) pile de livre à lire.

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