Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Mort d'Augusto Boal , l'activiste du « théâtre de l'opprimé »

Publié le 05/05/2009 à 12h23


Augusto Boal le 27 mars 2009, photo DR

Augusto Boal (né en 1931) vient de mourir à Rio de Janeiro. Il avait inventé et fondé « le théâtre de l’opprimé », une aventure qu’il colporta à travers le monde entier et singulièrement en France où il avait longtemps trouvé refuge.

Manifeste pour un théâtre social

Au milieu des années 50, Augusto Boal fonde le Théâtre Arena à Sao paulo, théâtre qui tourne le dos au « théâtre bourgeois » pour s’intéresser aux ouvriers, aux paysans, au petit peuple, à travers des pièces de jeunes auteurs et des grandes pièces du répertoire. Bref, du théâtre social.

Dans un pays qui était tout sauf une démocratie, une personnalité forte comme Boal ne pouvait que radicaliser sa démarche. Ce qu’il fit en renversant la perspective habituelle, parlant de « spect-acteur » et de « théâtre-journal ». Et en organisant des manifestations artistiques suite aux coups d’état que connut le Brésil dans les années soixante. Les artistes qui manifestent alors à travers leurs œuvres ne sont pas à la fête. Arrestations, tortures. Boal n’y échappe pas.

Les habits neufs du théâtre politique

Il écrit « Le Théâtre de l’opprimé » puis prend le chemin de l’exil qui le conduit en France. C’est aux editions Maspéro qu’en paraîtra en1977 la traduction. Un premier livre (fondateur) qui tombe à pic dans le foisonnement post soixante-huitard des années 70. Un manuel de guerilla théâtrale, le théâtre dernier étant moins un art qu’une arme (bien que Boal nous laisse un manuscrit inédit portant sur les esthétiques du théâtre de l’opprimé). Le Brésilien relance le théâtre politique en le déplaçant.

« Le grand mérite du théâtre de l’opprimé est de créer le doute, de ne pas donner de certitude (et celle-ci doit venir, au mieux, après le doute, jamais avant). Si tu donnes la certitude avant le doute, tu ne réponds à aucune nécessité. Le théâtre politique d’avant était univoque, il donnait les bonnes réponses. Ce que nous essayons de faire aujourd’hui, c’est de poser les bonnes questions, la meilleure d’entre elles étant à mon sens : quelle question voulez-vous vous poser ? »

Un spectateur actif

Toute personne qui s’intéresse alors au théâtre militant dévore ce livre. C’est un théâtre où le spectateur n’est plus un être passif.

« Ce que propose le théâtre de l’opprimé, c’est l’action même : le spectateur ne délègue aucun pouvoir au personnage, ni pour qu’il joue ni pour qu’il pense à sa place. »

Il s’en suit que le lieu théâtral habituel est aboli : le théâtre de l’opprimé se tient dans des places, des quais de gare, des supermarchés. Boal va ainsi élaborer différentes formes ou stratégies : le théâtre invisible, le théâtre forum, etc. De fil en aiguille il va aussi frayer avec le monde enseignant et celui de la psychiatrie et travailler avec tous ceux qui s’occupent des exclu.

Le théâtre n’est plus un but, une fin en soi mais un moyen. Et, à tout prendre, la modeste répétition d’une vraie révolution. Un grain de sable pour enrayer la machine.

Tout cela Boal va le propager en Europe mais aussi en Amérique Latine et enfin au Brésil où il retournera au début des années 90 pour rejoindre le parti du futur président Lula.

L’utopie ne meurt jamais

Le 27 mars dernier, date de la journée mondiale du théâtre, c’est à Augusto Boal qu’on avait demandé d’écrire la proclamation de cette journée. Voici sa conclusion, gorgée d’utopie :

« Quand nous regardons au-delà des apparences, nous voyons des oppresseurs et des opprimés, dans toutes les sociétés, les ethnies, les sexes, les classes et les castes ; nous voyons un monde injuste et cruel. Nous devons inventer un autre monde parce que nous savons qu’un autre monde est possible. Mais il nous appartient de le construire de nos mains en entrant en scène, sur les planches et dans notre vie.

Venez assister au spectacle qui va commencer ; de retour chez vous, avec vos amis, jouez vos propres pièces et voyez ce que vous n’avez jamais pu voir : ce qui saute aux yeux. Le théâtre n’est pas seulement un événement, c’est un mode de vie !

Nous sommes tous des acteurs : être citoyen, ce n’est pas vivre en société, c’est la changer. »

A lire le bouleversant témoignage de Jean Gabriel Carasso qui fut l’un de ses proches.

Tous les ouvrages d’Augusto Boal sont publiés aux Editions de la découverte (certains en poche comme « Le Théâtre de l’opprimé » ou « Jeux pour acteurs et non acteurs »).

Aller plus loin
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  • ysengrimus
    • Posté à 14h00 le 05/05/2009
    • Internaute 12674

    Inspira de nombreuses troupuscules un peu partout au monde. Evidemment, le théâtre d’intervention se cassait souvent les dents, dans le métro ou sur les boulevards, mais ce qui fut fut. Fier fleuron d’une époque, salut et, surtout, sans ironie...

    Lien

    un grand merci.
    Paul Laurendeau

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 13h40 le 05/05/2009
    • Internaute 73621
      (...)

    « Nous sommes tous des acteurs : être citoyen, ce n’est pas vivre en société, c’est la changer. »

    entendu 5/5

    gracias Augusto

  • Charles Mouloud
    Charles Mouloud
    Bras gauche de la Vénus de (...)
    • Posté à 14h08 le 05/05/2009
    • Internaute 12542
      Bras gauche de la Vénus de (...)

    Merdoum,

    Je parlais encore de lui , pas plus tard que vendredi dernier, avec le conteur Pepito Matéo, et de ce que ce type avait apporté au théâtre du réel, à la lutte politique.
    J’ai découvert le travail de ce bonhomme en 1977, et il a fait parti des gens importants sur ma route.

    Respect.

  • jef0303
    jef0303
    directeur de TOP- théâtre de l' (...)
    • Posté à 20h55 le 05/05/2009
    • Internaute 78931
      directeur de TOP- théâtre de l' (...)

    Cher Augusto,
    si tu influences la vie et l’engagement de tant de gens dans le monde, je dirais que c’est par l’alliance de ton humilité et de ton optimisme absolu : « Oui, tu peux ne pas rester spectateur, mais devenir acteur au théâtre, et acteur dans la vie, et lutter pour changer le monde »... « La lutte contre les oppressions sera l’oeuvre des opprimés eux-mêmes ». En inventant le théâtre-forum pendant la dictature en Amérique Latine, tu as fait que le théâtre devienne un moyen de débat et d’entraînement : changer le cours de l’histoire sur scène, pour lutter plus efficacement demain.
    La trajectoire de ma vie a changé en 1980 quand je t’ai rencontré. C’était la rencontre avec un homme et pas seulement une théorie : ton regard sur les autres, ton optimisme, ton énergie, ton sourire, ta chaleur humaine. Merci à toi, le grand homme de théâtre, à la tenue bien éloignée des uniformes en vigueur, toi, tu accueillais d’abord chacun, si simplement. Ensuite, dans toutes ces années ensemble au Théâtre de l’Opprimé, malgré les difficultés, les divergences, toujours quelque chose me soutenait : ta confiance communicative. Combien de fois ai-je tenté d’imiter ton langage et ton accent pour me remonter le moral, en (me) disant : « Fais confiance à la méthode ! » ou bien : « Vas-y, mieux vaut l’excess que la carence » ! L’humilité a fait alliance avec la confiance dans la méthode, sûr de soi dans la méthode, même sans être spécialiste du contenu apporté par les participants, mais « leur faisant confiance “ ! Qu’est-ce-que j’ai appris ! Moi, militant pédagogique, instituteur en milieu rural en Picardie (France), j’ai pu travailler avec des groupes sociaux si variés : petits paysans, ouvriers en grève, Burkinabé, paysans indiens, juges, sans-papiers, profs, élèves... Je ne vais pas faire la liste ! Mais pourquoi ? Parce que, vraiment, nous essayions d’apporter une mise en forme du langage, mais pas le contenu !
    ‘Tout le monde peut faire du théâtre’. Certes, c’était une belle phrase, que je répétais avec plaisir. Cette confiance que tu nous faisais, nous nous devions, à nous ‘les jokers’, (à la fois comédiens, militants, animateurs, metteurs en scène) nous nous devions de l’accorder aux groupes et aux personnes avec qui nous travaillions. Dans un stage que j’avais co-animé avec toi, à la question d’un participant ‘Pourquoi ça marche ? quelles qualités faut-il pour animer ces groupes ?’ Tu avais répondu ‘Connaître la méthode et les techniques, pour pouvoir les oublier et se centrer sur les personnes, mais par dessus tout : aimer les gens’.

    En 1991, quand tu m’as demandé, avec d’autres du Centre du Théâtre de l’Opprimé, d’aller en Inde transmettre la méthode à des paysans du Bengale, là je me suis demandé si c’était si vrai que ça que ‘Tout le monde peut’... Aller si loin et transmettre la méthode ? Alors, avec mes camarades, on a a vaincu la peur, on a fait ‘confiance à la méthode’, et puis Sanjoy Ganguly et son équipe ont développé ensuite le plus grand groupe de Théâtre de l’Opprimé du monde ! Nous avions réalisé un autre genre de rapport Nord/Sud : le Brésil nous avait appris la méthode, et nous, européens, nous la transmettions en Inde !
    Tu avais raison : portons la méthode avec confiance, mais avec confiance... dans les gens, dans les opprimés. Le joker n’est pas là pour recueillir les applaudissements sur scène, mais pour que les opprimés qui jouent les pièces, réalisent l’énergie qui est en eux, leur créativité, l’énergie de poursuivre la lutte ! C’est ce que tu m’as fait comprendre.

    Depuis 1980 je n’ai eu de cesse de créer des groupes là où je travaillais : alors, En Vie, TOP, Pourquoi Pas, Actor, (parmi des centaines d’autres), ce sont un peu les tiens.
    Le 25 mars, tu avais terminé ton intervention à l’UNESCO, pour la journée mondiale du théâtre par une belle définition :
    ‘Etre citoyens, mes amis, ce n’est pas vivre en société, c’est transformer la société dans laquelle nous vivons !’
    Ce soir là, c’était donc notre dernière accolade fraternelle, nous ne le savions pas, bien sûr, et nous nous disions ‘A bientôt, à Rio’ pour le rassemblement de jokers du monde entier que tu as préparé, pour s’organiser et affirmer le Théâtre de l’Opprimé comme outil de LUTTE, de lutte contre toutes les oppressions, car notre but n’est pas d’arrondir les angles : l’oppression existe, et il faut la combattre. Ce message, cher Augusto, nous l’avons gardé.

    Alors ici, maintenant, plus tard et ailleurs, avec les copains, je suis bien décidé à le mettre en oeuvre, et tu vas nous y aider, car ton mouvement - le Théâtre de l’Opprimé - est bien vivant. Merci Augusto.
    Changer le théâtre et le monde ? Augusto, On va le faire !
    Jean-François Martel
    Les jokers - comédiens de TOP - Théâtre de l’Opprimé, Lille.

    Ce samedi 9 mai, nos amis de Rio lui rendrons hommage, en appelant à la lutte contre toutes les oppressions, faisons comme eux !

  • jef0303
    jef0303
    directeur de TOP- théâtre de l' (...)
    • Posté à 20h55 le 05/05/2009
    • Internaute 78931
      directeur de TOP- théâtre de l' (...)

    Cher Augusto,
    si tu influences la vie et l’engagement de tant de gens dans le monde, je dirais que c’est par l’alliance de ton humilité et de ton optimisme absolu : « Oui, tu peux ne pas rester spectateur, mais devenir acteur au théâtre, et acteur dans la vie, et lutter pour changer le monde »... « La lutte contre les oppressions sera l’oeuvre des opprimés eux-mêmes ». En inventant le théâtre-forum pendant la dictature en Amérique Latine, tu as fait que le théâtre devienne un moyen de débat et d’entraînement : changer le cours de l’histoire sur scène, pour lutter plus efficacement demain.
    La trajectoire de ma vie a changé en 1980 quand je t’ai rencontré. C’était la rencontre avec un homme et pas seulement une théorie : ton regard sur les autres, ton optimisme, ton énergie, ton sourire, ta chaleur humaine. Merci à toi, le grand homme de théâtre, à la tenue bien éloignée des uniformes en vigueur, toi, tu accueillais d’abord chacun, si simplement. Ensuite, dans toutes ces années ensemble au Théâtre de l’Opprimé, malgré les difficultés, les divergences, toujours quelque chose me soutenait : ta confiance communicative. Combien de fois ai-je tenté d’imiter ton langage et ton accent pour me remonter le moral, en (me) disant : « Fais confiance à la méthode ! » ou bien : « Vas-y, mieux vaut l’excess que la carence » ! L’humilité a fait alliance avec la confiance dans la méthode, sûr de soi dans la méthode, même sans être spécialiste du contenu apporté par les participants, mais « leur faisant confiance “ ! Qu’est-ce-que j’ai appris ! Moi, militant pédagogique, instituteur en milieu rural en Picardie (France), j’ai pu travailler avec des groupes sociaux si variés : petits paysans, ouvriers en grève, Burkinabé, paysans indiens, juges, sans-papiers, profs, élèves... Je ne vais pas faire la liste ! Mais pourquoi ? Parce que, vraiment, nous essayions d’apporter une mise en forme du langage, mais pas le contenu !
    ‘Tout le monde peut faire du théâtre’. Certes, c’était une belle phrase, que je répétais avec plaisir. Cette confiance que tu nous faisais, nous nous devions, à nous ‘les jokers’, (à la fois comédiens, militants, animateurs, metteurs en scène) nous nous devions de l’accorder aux groupes et aux personnes avec qui nous travaillions. Dans un stage que j’avais co-animé avec toi, à la question d’un participant ‘Pourquoi ça marche ? quelles qualités faut-il pour animer ces groupes ?’ Tu avais répondu ‘Connaître la méthode et les techniques, pour pouvoir les oublier et se centrer sur les personnes, mais par dessus tout : aimer les gens’.

    En 1991, quand tu m’as demandé, avec d’autres du Centre du Théâtre de l’Opprimé, d’aller en Inde transmettre la méthode à des paysans du Bengale, là je me suis demandé si c’était si vrai que ça que ‘Tout le monde peut’... Aller si loin et transmettre la méthode ? Alors, avec mes camarades, on a a vaincu la peur, on a fait ‘confiance à la méthode’, et puis Sanjoy Ganguly et son équipe ont développé ensuite le plus grand groupe de Théâtre de l’Opprimé du monde ! Nous avions réalisé un autre genre de rapport Nord/Sud : le Brésil nous avait appris la méthode, et nous, européens, nous la transmettions en Inde !
    Tu avais raison : portons la méthode avec confiance, mais avec confiance... dans les gens, dans les opprimés. Le joker n’est pas là pour recueillir les applaudissements sur scène, mais pour que les opprimés qui jouent les pièces, réalisent l’énergie qui est en eux, leur créativité, l’énergie de poursuivre la lutte ! C’est ce que tu m’as fait comprendre.

    Depuis 1980 je n’ai eu de cesse de créer des groupes là où je travaillais : alors, En Vie, TOP, Pourquoi Pas, Actor, (parmi des centaines d’autres), ce sont un peu les tiens.
    Le 25 mars, tu avais terminé ton intervention à l’UNESCO, pour la journée mondiale du théâtre par une belle définition :
    ‘Etre citoyens, mes amis, ce n’est pas vivre en société, c’est transformer la société dans laquelle nous vivons !’
    Ce soir là, c’était donc notre dernière accolade fraternelle, nous ne le savions pas, bien sûr, et nous nous disions ‘A bientôt, à Rio’ pour le rassemblement de jokers du monde entier que tu as préparé, pour s’organiser et affirmer le Théâtre de l’Opprimé comme outil de LUTTE, de lutte contre toutes les oppressions, car notre but n’est pas d’arrondir les angles : l’oppression existe, et il faut la combattre. Ce message, cher Augusto, nous l’avons gardé.

    Alors ici, maintenant, plus tard et ailleurs, avec les copains, je suis bien décidé à le mettre en oeuvre, et tu vas nous y aider, car ton mouvement - le Théâtre de l’Opprimé - est bien vivant. Merci Augusto.
    Changer le théâtre et le monde ? Augusto, On va le faire !
    Jean-François Martel
    Les jokers - comédiens de TOP - Théâtre de l’Opprimé, Lille.

    Ce samedi 9 mai, nos amis de Rio lui rendrons hommage, en appelant à la lutte contre toutes les oppressions, faisons comme eux !

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