Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

Les enjeux économiques européens (1/4) : l'information

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 18/05/2009 à 10h42

Tout le monde le constate : les élections européennes du 7 juin ne passionnent guère les populations de l’Union, au point qu’on prédit un taux d’abstention historique. Une grande part de l’explication de cette non-campagne tient à la nature des questions mises en avant jusqu’à présent : très nationales (soutenir ou s’opposer au gouvernement du pays), personnelles (pour ou contre le président de la Commission en place), institutionnelles (les traités, le budget), sans compter les habituels épouvantails symboliques (la Turquie, le vin rosé !) ?

En plein cœur d’une crise historique, il est quand même paradoxal que les sujets économiques soient à ce point éclipsés du débat. On se souvient que la grande habilité des pères fondateurs de l’Europe avait été de faire coïncider des intérêts très concrets et matériels (de salariés, de consommateurs, d’entreprises) avec les objectifs de long terme de l’Europe (la paix, un espace commun d’échanges, un destin démocratique partagé). L’invention de communautés de l’acier et du charbon avait été l’instrument, le catalyseur du processus européen.

Aujourd’hui, cela fait clairement défaut et sans chercher à justifier l’approche européenne uniquement sur des arguments d’intérêt et d’utilité, il serait bon de revenir à quelques enjeux économiques cruciaux de dimension européenne. J’ai choisi de développer quatre sujets qui me semblent décisifs, au sens où la prise en compte (ou non) d’une perspective européenne dans les politiques à venir aura des conséquences très profondes pour nos économies, notre vie quotidienne et l’avenir du projet européen. Il s’agit de la production et la diffusion d’informations européennes, l’automobile, l’énergie et le protectionnisme. Quatre thèmes importants, malheureusement absents des débats, et sur lesquels on aimerait que les partis en lice expliquent concrètement leur position et leur programme européen.

Informer, rayonner, débattre : le retard européen

Ce premier thème part d’une observation très simple : pour qu’une démocratie vive, pour que des choix politiques s’expriment au moyen des élections, il faut un espace public, une arène d’information, de commentaires, d’analyses, de débats… Ce qui veut dire des producteurs d’informations, des médias variés pour les diffuser, des lieux de débat, bref toute une série d’acteurs économiques avec un modèle pour les financer et garantir à la fois leur viabilité et leur indépendance.

En regard de ce besoin fondamental, le paysage européen parait bien pauvre, pour ne pas dire inexistant. Pas ou très peu de média de réelle dimension européenne (la chaîne Euronews est bien isolée !). Face à CNN et à la domination américaine sur l’information continue, la réaction a ainsi été en France… de créer France 24 !

Depuis plusieurs décennies nous formons un marché commun, intégré, où circulent librement biens, hommes et capitaux. De nombreuses institutions communes ont été créées pour accompagner, soutenir, réguler ce processus. Et pourtant il n’existe pas d’agence européenne d’information. La grande agence américaine AP (Associated Press) rayonne dans le monde entier et démarche par exemple nos quotidiens régionaux en leur offrant des tarifs très concurrentiels. Les agences d’information restent nationales, même si certaines d’entre-elles ont une portée géographique plus large (AFP, Reuters).

D’ailleurs qu’est-ce qu’une information européenne ? On fait face ici au schéma classique de la poule et de l’œuf : personne ne veut investir dans la production d’informations européennes car on avance que les gens n’en demandent pas, et en retour, faute d’accès à une offre significative, peu de chance d’évaluer et de faire surgir une demande de ce type. Nous regardons donc l’Europe à travers notre prisme national, nos agences, nos journaux, nos télévisions. Logiquement, on va donc seulement parler du plus spectaculaire : les catastrophes, la gazette des people et le sport. Ainsi notre regard ces dernières semaines sur l’Italie se limite au tremblement de terre d’Apulia, au divorce de Berlusconi et aux résultats du Calcio !

On retrouve la même faiblesse dans les publications de la recherche pourtant plus propices à l’internationalisation que l’actualité générale. L’enjeu est pourtant important et dépasse largement le monde des seuls chercheurs. La domination des approches libérales et de déréglementation, un peu partout dans le monde et au sein de la Commission européenne, ne peut se comprendre sans évoquer l’hégémonie écrasante des revues économiques américaines. Pourtant, en 2006, l’Union européenne représente 33% des publications scientifiques dans le monde (900 000 en 2006) devant les Etats-Unis (26%).

Mais si on considère le facteur d’impact qui mesure le nombre moyen de citations par article et évalue l’utilisation et le rayonnement des publications du pays sur la communauté scientifique mondiale, la situation est inversée. L’indice européen n’est que de 1 alors qu’il atteint 1,47 aux Etats-Unis (rapport OST 2008). Cette domination incontestable de la scène scientifique internationale s’explique par le poids, le nombre et la réputation de leurs revues.

Dans les sciences humaines, même constat : pourquoi les revues de premier rang et ayant la plus grande notoriété commencent-elles toutes par « American » ? Alors même qu’on relèvera de très nombreux chercheurs européens parmi leurs auteurs, qui choisissent d’y publier leurs articles importants de préférence aux « European » Review ou Journal de le même discipline, moins réputés !

Dans un budget européen, certes limité en volume, mais dominé depuis des décennies par la politique agricole commune et les fonds structurels, on ne peut que constater l’absence d’effort, par des incitations ou des subventions directes, pour stimuler et favoriser l’émergence d’une parole européenne, dans l’information générale comme dans la publication scientifique. L’absence d’espace public et de ses composantes essentielles, voici une première raison de ne pas être surpris par le désintérêt général pour les élections à venir.

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  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 11h35 le 18/05/2009
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    PASSIONNÉMENT CONTRE EN TOUTE CONNAISSANCE DE CAUSE

    « Les élections européennes du 7 juin ne passionnent guère les populations de l’Union, au point qu’on prédit un taux d’abstention historique... Informer, rayonner, débattre : le retard européen...désintérêt général pour les élections à venir. »

    Êtes-vous sûr qu’un « taux d’abstention historique » serait lié à un manque de passion ou à un manque d’information des électeurs ?

    Et si au contraire, c’était l’Union européenne elle-même qui était répulsive aux yeux de la grande majorité des Européens appelés aux urnes ?

    Et si c’était les réponses proposées par les candidats pâlichons à ce fantomatique Parlement qui n’étaient eux-mêmes pas passionnants, sinon affigeants ?

    Et si l’abstention était une façon de marquer PASSIONNÉMENT, enfin, son opposition résolue cette morne pantomime électorale et à cette organisation perverse qu’est devenue l’Union européenne, dans laquelle Lien.

    Savez-vous qu’en France, nous disposons d’un prix Nobel d’économie (1988). Un seul ! Il s’appelle Maurice Allais, vit toujours. Et est farouchement opposé à l’Europe du libre-échange.

    Voilà pourquoi, à la différence des Alain Minc, Jacques Attali, Pascal Lamy, vous ne l’entendez JAMAIS sur les médias propagandistes du cénacle (il est interviewé ce mois-ci dans la revue Fakir).

    Pas « passionné », « désintéressé », « manque d’information », dites-vous ?

    • Numerosix
      Numerosix répond à Le Yéti
      Prisonnier dans le village (...)
      • Posté à 12h33 le 18/05/2009
      • Internaute 14499
        Prisonnier dans le village (...)

      Chaque fois qu’il y a rejet ou même simplement indifférence sur une proposition politique dans les populations, ils disent que c’est « un problème de communication », c’est marrant ...
      C’est les communicateurs qu’il faut remettre en question , jamais eux ou ce qu’ils font ..

      Bouffons !

      • Adéménagé le 3 janvier 2011
        • Posté à 12h53 le 18/05/2009
        • Internaute 29846
          menuisier

        Pour « faire bouger les lignes » et « adapter le logiciel de la France à la mondialisation », il convient de mener les réformes indispensables et pour ce faire, en cas de résistance, ne pas hésiter à « faire de la pédagogie ».

        Etant entendu par ailleurs que si la « réforme » est rejetée, ce n’est pas parcequ’elle est analysée comme mauvaise, mais à cause de l’enthousiasme juvénil de nos dirigeants qui nous veulent du bien mais n’ont pas toujours le temps d’expliquer et expliciter la pureté de leurs intentions à des citoyens fondamentalement incapables de comprendre.

  • Visiteurdujour
    Visiteurdujour
    Webdeveloppeur
    • Posté à 12h09 le 18/05/2009
    • Internaute 65790
      Webdeveloppeur

    Je partage votre point de vue, la communication est à la base de « notre “ désintérêt pour cette élection. Plus d’informations sans le prisme de nos politiques nationaux (actions et hommes) et de nos médias tout aussi nationaux nous inciteraient à donner l’importance que mérite cette élection.
    Point primordial que vous ne soulignez pas suffisamment à mon sens, c’est celui du comportement des politiques vis-à-vis de l’Europe.
    Mais dans ce cas, il faudrait un livre…

  • Stephane MOT
    Stephane MOT
    Author & Chief AtoZ Officer
    • Posté à 12h12 le 18/05/2009
    • Internaute 17943
      Author & Chief AtoZ Officer

    L’« information » part ici un peu dans tous les sens.

    . pour des medias internationaux en general et pan-europeens en particulier, le principal frein demeure la langue. le second est d’ordre politique : chaque etat finance en priorite sa tribune en propre, ce qui explique les limites d’Euronews. sur le plan culturel, europeana peut deborder du web vers les autres ecrans et pourquoi pas, si la sauce prend, devenir une agence federatrice sur l’info.

    . un acteur prive payant pourrait atteindre la taille critique, mais chaque leader national fait pression pour bloquer des nouveaux entrants puissants (a commencer par des extra-europeens comme Time Warner). Canal Plus et Berlusconi ont echoue pour d’autres raisons mais n’ont pas dit leur dernier mot. TF1 a manque le coche au moment ou Martin Bouygues a reve trop fort d’Areva. Pour Murdoch, tout depend desormais de la succession.

    . les seuls media vraiment pan europeens aujourd’hui viennent des telecoms (Vodafone, Orange...). la aussi, les incumbents ne laissent pas facilement ces coopetiteurs leur tailler des croupieres.

  • hagalma
    • Posté à 13h54 le 18/05/2009
    • Internaute 8451

    Je vais d’abord m’excuser de ne pas avoir lu l’article : un problème de temps dans cette culture du plein qui a horreur du vide. Toutefois son titre est important, et à partie de lui je questionne : comment se fait-il que les médias, sans trop d’exception, nous assène depuis plusieurs semaines que les élections européennes n’intéressent personne ? ! Comment se fait-il qu’ils relaient sans plus de recul que « l’UMP est en tête dans les sondages » ? ! Comment se fait-il qu’un pays est gouverné par une « minorité forte » (expression entendue dans la bouche de Bayrou) cependant que son opposition serait une constellation de très fortes minorités...ultra ? ! Tout se mélange, s’embrouille, depuis longtemps peut-être, depuis peut-être la libéralisation des marchés financiers co-signée par...Béregovoy ? ! Je ne sais pas, mais début juin il y bien une élection, nous sommes appelés à venir donner une orientation à la politique européenne. Et avant que les médias, et les politiques, nous expliquent le soir venu ce que nous avons voulu dire, il nous revient d’écrire ce que nous voulons faire. Je ne vois pas en quoi cet acte aurait à être dévitalisé à ce point à quelques semaines de sa réalisation. Oh, il n’y a probablement pas de complot, pas d’orchestration supra de l’information. Il y a ce qu’il y avait en 2007, et peut-être bien avant : un désir irréfragable de marchandisation de tout, et son corollaire, une démission de l’esprit civique, avec finalement un vote à celui qui promet plus de consommation et, notons le, de sécurité (comme si était entrevue la barbarie que ce projet politique peut comporter, ...ou dont il a besoin). Dont acte, c’est-à-dire le vote de l’autruche ? Non, il n’est pas anecdotique d’aller voter, non les jeux ne sont pas faits : France, si tu en as le désir, exprimes toi.

  • Elisa.T
    Elisa.T
    chargée de mission
    • Posté à 18h06 le 18/05/2009
    • Internaute 80171
      chargée de mission

    Vous pouvez trouver, gratuitement, toutes les informations et documentations que vous souhaitez sur l’Europe, ses institutions, ses financements, dans les Centres d’Information Europe direct : Lien
    Il en existe dans toutes les régions françaises (y compris Dom Tom) et dans les 26 autres pays européens. La documentation peut vous être envoyée gratuitement sur demande chez vous...
    Les centres disposent aussi de revues de presse européenne mises à disposition du public...
    De quoi se faire une idée sur les enjeux des élections européennes et convaincre tout le monde de l’absolue nécessité d’aller s’exprimer par les urnes... !

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 18h37 le 18/05/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Et bien même si je suis seul, je serais toujours partisan de l’Europe. Je n’ai jamais loupé une élection européennes, alors que je sèche sans état d’âme les législatives et les présidentielles (surtout quand on a le choix entre FN et UMP).

    L’Europe, c’est un rêve qui me permet de ne pas avoir trop honte de vivre dans ce pays de français bien français. Et surtout pas trop honte d’appartenir exclusivement à un tout petit bout de terrain délimité par sa langue. C’est aussi fumer un pet le vendredi avec un Polonais et diner dimanche avec une Italienne, pas que j’ai quelque chose contre l’Alsace et la Provence (quoi que) mais je connais déjà et cela fait moins voyager.

    Bref l’Europe c’est lutter contre le principe du plouc au fond de sa vallée et voir la planète toute entière.

    • Lairderien
      Lairderien répond à Keldan
      • Posté à 00h19 le 19/05/2009
      • Internaute 22751

      Moi aussi je rêve d’une Europe ou l’ensemble des populations vivrait en harmonie, chacun avec ses différences, mais avec un socle commun autour de la démocratie, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité.

      Mais comment concrétiser un tel rêve dans une seule vie d’homme, avec les multiples manipulations que nous subissons de la part de ceux qui ont le pouvoir et surtout le monopole de la parole, càd nos élites politiques, médiatiques et les puissances financières à la botte desquels elles se trouvent.

      Et donc mon rêve, chaque fois que je me réveille me plonge dans le cauchemar.

      J’irais voter par civisme, mais pour qui ?

      • egide
        egide répond à Lairderien
        Littéral
        • Posté à 09h34 le 20/05/2009
        • Internaute 45067
          Littéral

        Je rappelle, pour mémoire, mais il parait qu’elle est courte la mémoire humaine, de 1208 à 1945, je n’ai pas réussi à faire la liste exhaustive des seuls conflits majeurs européens.

        Je ne tiens pas compte des guerres localisées. Il y en a eu tellement, c’est innombrable.

        Depuis le XIII ème siècle, tous les siècles, des guerres de plus en plus violentes.

        Depuis 1945, du moins en Europe occidentale, une très longue et inédite période de paix !

        J’espère que les poilus qui sont tombés, tués au combat, par dizaines de mille, dans les Dardanelles verront leur sacrifice magnifié, lors de l’entrée de la Turquie dans l’UE.

        Cela serait vraiment affreux qu’ils ne soient morts pour rien.

        Élection générale dans l’UE pour choisir nous-même l’exécutif européen !

  • jmc06
    jmc06
    chasseur de gorille
    • Posté à 11h51 le 19/05/2009
    • Internaute 75030
      chasseur de gorille

    p’t’ètre qu’ils en ont marre de s’autocouillonner, heu nan s’cusez moi

    voter

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 09h24 le 20/05/2009
    • Internaute 45067
      Littéral

    Entre les États-Unis et l’Union Européenne, il y a de très grandes différences.

    Aux USA, l’exécutif fédéral dépend d’élection générale qui ont lieu dans tous les états.
    Dans l’UE, l’exécutif européen est coopté par les gouvernements nationaux.

    USA 1 UE 0

    Aux USA, la liberté de la circulation et de la diffusion de l’information est garanti par la Constitution.

    Dans l’UE, un traité affirme bien la liberté la plus large possible de circulation de l’information mais laisse aux États le soin de transposer dans leur Droit respectif l’expression législative de cette liberté.

    USA 2 UE 0

    L’économie aux USA est démocratisée, certes inégalitaire mais tout même démocratisée.
    Ce n’est pas le cas dans l’UE où l’économie est réglementée, voie corsetée et toujours inéquitable.

    USA 3 UE 0

    La locomotive de l’économie mondiale ?

    USA 4 UE 0

    On continue ?

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