Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Colum McCann, l'Irlandais qui raconte l'histoire des Tziganes

Publié le 22/09/2007 à 19h09


Ancien journaliste, Colum McCann fait partie de ces romanciers dont les romans sont des greffes entre le réel et sa symbolique, entre le temps réel et l’espace-temps. Quelques années après Rudolf Noureev (dans « Danseur »), l’Irlandais poursuit sa quête de personnages voyageurs, résistants, libres et artistes. « Zoli » porte sur la culture tzigane autant que sur l’Occident. Celui qui, devant les migrants, dresse des murs ou des miradors.

Joseph O’Connor, interviewé dans ce blog, et Colum McCann se connaissent et s’apprécient. Les deux sont Irlandais, de même génération. Dans leur dernier roman, tous deux allient réalisme, épopée, destinée, souffle temporel. Si « Zoli » n’est pas le tout meilleur roman de McCann ( » Le Chant du coyote » ou « Ailleurs en ce pays » lui sont supérieurs), nous l’avions apprécié : l’Irlandais y poursuit sa radiographie du XXe siècle à travers une destinée particulière.

Avant chaque livre, une longue enquête

Avant de devenir un romancier, puis un écrivain reconnu, Colum McCann a travaillé dans la presse de son pays, durant les années 80. Il s’est ensuite embarqué pour un tour des Etats-Unis à bicyclette qui va durer deux ans. C’est de cette expérience sur les pas de Kerouac que naîtra « La Rivière de l’exil » , son premier livre, avec lequel il remporte plusieurs prix littéraires prestigieux. C’est de cette aventure que naîtra sa démarche, toujours à l’oeuvre depuis : qu’il écrive sur le métro et les sans-abris new-yorkais, sur la guerre civile irlandaise, sur Noureev ou comme ici sur une poétesse tzigane, McCann passe des années à enquêter avant de romancer.

Quand il s’est lancé dans « Danseur » , McCann n’avait jamais vu un ballet de sa vie... Quand on lui raconte l’histoire de la poétesse polono-tzigane Papuza, il ne connaissait quasi rien de l’histoire d’un peuple qui compte entre 12 et 14 millions d’individus. Sinon que ce « peuple » , et son « enquête » allait le lui confirmer, est condamné à se sédentariser quand il veut voyager, et à fuir quand il veut se sédentariser.

Une épopée en Europe, des années 30 à 2003

S’inspirant de l’histoire de ladite Papuza, l’Irlandais a donc crée le personnage de Zoli et, à travers elle, a bâti une épopée dans l’Europe du nazisme, du communisme et de la mondialisation. Une balade géopolitique et humaine entre Tchécoslovaquie, Italie, France et Autriche, en passant par l’Angleterre. Des années 30 à 2003.

C’est d’ailleurs en 2003 que débute ce livre à la chronologie est morcelée. En 2003, un journaliste arrive en Slovaquie, et pénètre dans un camp de gitans. Il veut lui aussi enquêter sur Zoli et sur l’âme gitane. C’est ensuite qu’on s’enfonce. Zoli est une femme qui a du fuir.

Entre autres raisons, parce qu’elle a trahi son peuple en laissant publier ses propres textes. Or, la loi des Tziganes est ici inflexible : rien de la culture rom ne doit être figé sur le papier. La poétesse est bannie. C’est ce destin, cette fuite à cause de l’écrit, qui a peut-être intéressé le journaliste McCann et le romancier. (Voir la vidéo.)

« Zoli » , c’est un voyage dans l’Europe en mutation. Un continent qui cherche son identité, entre Yalta et Schengen, entre la guerre froide et la mondialisation libérale. Juste après le reporter américain suscité, le lecteur découvre rapidement Zoli. Dans la Tchécoslovaquie des années 30.

On entre dans le roman par une scène somme toute horrible. Dans les montagnes des Carpates, la petite Zoli, 6 ans, survit miraculeusement à l’anéantissement de sa famille et de son campement par une horde de Hlinkas, un parti populaire slovaque « fasciste clérical » :

« Les Hlinkas les avaient rassemblés sur la glace, ils avaient allumé leurs feux tout autour sur la rive, ils braquaient leurs fusils pour qu’ils ne s’échappent pas.

“Lorsqu’il a commencé à faire moins froid, dans l’après-midi, les roulottes, bien obligées, se sont déplacées vers le milieu du lac. Mais la glace a fini par craquer, les roues se sont enfoncées et tout a coulé en même temps, les harpes et les chevaux.”

De ce carnage, seule Zoli et son grand-père survivent. Ce drame préfigure, bien sûr, les génocides perpétrés sur les Roms par les nazis et par les dictatures communistes à venir. Formée par son grand-père marxiste, Zoli va devenir une affranchie : elle lit, écrit, compose, devient graphomane. Elle va à l’école, et a accès aux livres. Après la guerre, elle devient une égérie du communisme, le symbole de la participation des Tziganes à l’édification d’une “ société sans classe” . Mais le régime totalitaire veut à tout prix les mettre au pas : les roulottes sont brûlées, les familles parquées dans des HLM.

Un traducteur anglais, un poète communiste, un contrebandier italien...

Arrivent alors, sur plusieurs époques qui forment l’espace-temps du roman, des personnages primordiaux. Et une dimension voyageuse. Zoli va rencontrer un traducteur anglais, Stephen Swann (McCann est un romancier joueur...). L’homme, fortement épris, la poussera à une trahision (voir plus haut) qui forcera la femme, à présent répudiée, à fuir. On verra également le poète communiste Stransky, puis un contrebandier italien, puis une certaine Francesca à qui, aussi, est destiné le récit que nous lisons.

Ce que nous lisons ici, c’est un destin individuel, celui de Zoli. Celui d’un peuple dont un récit transcrit l’histoire. C’est un “ récit de classe” : une militante de la cause tzigane qui, pour défendre les valeurs, est condamnée à l’errance. Dans une Europe dont les systèmes politiques tolèrent de moins en moins les citoyens migrants. On perçoit les clins d’oeils d’un McCann, lui aussi immigré (il vit à New York depuis pas mal d’années, ayant quitté une Irlande qu’il trouve vulgaire et violente).

L’Irlandais n’oublie pas que l’Occident troque les droits de l’homme et la liberté de circuler pour les reconduites forcées à la frontière ; McCann sait que, parfois, en Europe, soixante ans après, des policiers viennent chercher des enfants à l’école. Ecrire, en 2007, un roman sur une population intrinsèquement pourchassée et voyageuse, ce n’est pas seulement un geste littéraire et un hommage. La littérature ne saurait être innocente. (Voir la vidéo.)

Avec Zoli, McCann greffe donc, à nouveau, une fiction sur une réalité : celle du peuple tzigane, dont il ressuscite l’une des figures les plus légendaires. Pour lui donner une vie littéraire, et un crédibilité temporelle, McCann a ici recours à ce que seul un écrivain peut faire : rassembler plusieurs époques dans un même espace littéraire. Certaines parties de “ Zoli” sont narrées à la première personne, d’autres à la troisième. Chacune par des personnages distincts. Mais, qu’elles se situent dans la Tchécoslovaquie de 1939, la Slovaquie de 2003, l’Angleterre ou l’Autriche des années 50, toutes ces parties sont narrées au présent.

Ca n’a l’air de rien, mais si certains passages manquent parfois d’épaisseur, c’est ainsi que la figure invoquée (Zoli) est ressuscitée, crédible, existante et poétique. Et c’est aussi par ce moyen que McCann, journaliste devenu romancier, se situe dans son action et colle aux personnages. L’Irlandais est un écrivain qui ne fonctionne qu’à l’empathie. Chez lui, pas de jugement : écrivant au présent et au passé composé, il ne révèle que les faits. N’idéalise ni ne diabolise rien. C’est ainsi que “Zoli” dépasse le simple hommage, et évite l’écueil de la compassion. “ Zoli” est un livre actif. (Voir la vidéo*)

Zoli de Colum McCann - traduit par J.-L. Piningre - éd. Belfond - 336p., 21€.

Entretien réalisé à l’Institut irlandais, à Paris, en septembre 2007. Les propos de Colum McCann étaient traduits par Alice Saint-Guilhem.

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  • JCL
    JCL
    • Posté à 00h56 le 23/09/2007
    • Internaute 3284

    il faut visiter le Centre culturel irlandais de Paris, où jj’ai le bonheur de diriger un chœur de femmes, qui a fait venir le Jeudi 20 septembre Colum McCann. Le centre promeut des écrivains et des peintres irlandais de grande qualité, et propose une programmation musicale fort intéressante à mille lieux des poncifes babituels sur l’Irlande.
    Centre culturel Irlandais de Paris, 5, rue des Irlandais, 75005 Paris.

  • Anonyme

    Vraiment il faut lire les livres de Colum McCann, c’est incroyablement touchant et prenant...

  • gilda
    • Posté à 14h30 le 23/09/2007
    • Internaute 7660

    Je n’ai pas le temps d’écouter les vidéos, il y en est peut-être question, mais pour avoir entendu en librairie Colum Mc Cann raconter comment après 2 ans 1/2 de recherches et documentations, il avait envisagé d’abandonner le projet parce qu’il ne trouvait pas ou plus la voix de Zoli, qu’elle n’était plus là, et combien il s’était senti alors en deuil, je ne doute pas que son livre (que je n’ai pas encore lu pour cause de pile de retard immense) soit au moins sincère et intéressant.

    J’aime aussi sa façon d’assumer le fait d’être « en-dehors » de la culture saisie par son travail et d’espérer que certains, peut-être justement mécontent de celui-ci en profiteront pour prendre la parole enfin pour leur propre compte.

  • gilda
    • Posté à 14h30 le 23/09/2007
    • Internaute 7660

    pardon, mécontents.

  • Anonyme

    Génocides communistes ? Pourriez-vous nous en dire plus SVP ?

  • Le_navire
    • Posté à 11h25 le 25/09/2007
    • Internaute 10534

    Sauf que les choses changent...
    Bien sûr il y a encore des difficultés qui se font jour, des moqueries, parfois des rebuffades... Mais le monde gitan change lui aussi.

    La preuve ? Luis Ruiz. Il est gitan, il a écrit, travaillé son texte avec des gadjos (on devrait dire gadjé ? Ben, non, on ne dit pas...) fait reconnaitre son travail par le roi, et il sortira, ce texte, en version papier et en version audio. Certes, Luis est un homme. Certes, son texte est pour la jeunesse. Mais il existe, il est là, et il sera en librairie en 2008...Et cela dit qu’il est temps de mettre un peu de bémols dans notre vision folklorique du monde gitan.

    (Par contre, je suis persuadée qu’un texte qui se réclame volontairement de l’« en-dehors » est une bonne chose, mais ce n’est pas mon propos...)

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Le_navire
      Rue89
      • Posté à 11h48 le 25/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

       Vous avez raison de le signaler, Navire Editeur : ce changement que vous poitez, c’est aussi le sujet du livre de McCann.

  • Anonyme

    M. Hubert Artus quelle est donc ce génocide communiste dont vous parlez, je suis vivement intéressé par le sujet... Vous semblez ne pas vouloir en dire plus, pourquoi ? !

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 12h51 le 27/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

       Loin de moi l’idée de ne vouloir en dire plus... Simplement, pour ce qui est du traitement des Roms par les différentes dictatures auxquelles ils ont eu affaire, le mieux est de lire le livre. Je ne peux en dire plus ici car ce serait le déflorer.. C’est pourquoi je n’avais pas réagi à ce jour...

      • Anonyme répond à Hubert Artus

        M. Artus, vous devriez quand même choisir les mots que vous utilisez avec plus de discernement. Les seuls génocides contre les Roms sont l’« oeuvre » des Allemands & des Croates, tous deux à l’opposé des communistes. Qu’il y ait eu mauvais traitements de la part des régimes communistes est indéniable, mais de là à parler de génocide il y a une différence énorme. Aux deux premiers, on peut également rajouter l’expulsion des Roms du Kosovo par les Albanais en 1999. Cordialement.

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