En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Assiste-t-on à l'agonie de la presse américaine ?

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 23/05/2009 à 14h45

Thomas Jefferson, le troisième président américain déclarait : « Si je devais choisir, avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux et pas de gouvernement, je n’hésiterais pas une seconde à choisir la seconde option. »

On peut lui opposer cette toute récente déclaration de John Kerry -qui n’est certes pas président : « Le journalisme est une espèce en voie de disparition. »

Chute des revenus publicitaires. Crise économique. Restrictions des crédits. Tous les clignotants sont allumés pour faire de la crise de la presse une crise qui menace sa survie même.

Presque toutes les rédactions des grands journaux américains ont lancé ou envisagent des plans de licenciement. Cinq mille postes auraient été supprimés l’an dernier par les quotidiens américains.

Le Wall Street Journal (repris par Murdoch) fait exception ; il a joué une carte intéressante, un peu à l’encontre des modèles choisis par d’autres journaux : un contenu plus généraliste, une pagination accrue. Ses ventes ont augmenté, peut-être paradoxalement boostées par la crise qui attise la curiosité des lecteurs pour la finance.

Une liste noir interminable de liquidations et plans sociaux

Racheté par le magnat de l’immobilier Sam Zell, le groupe Tribune, qui possède sept quotidiens en plus du Los Angeles Times et du Chicago Tribune, se déclarait en faillite en décembre.

Le Philadelphia Enquirer s’est de même mis sous la protection du chapitre 11 qui permet de geler les créances pendant un temps restreint afin d’éviter ou de retarder la faillite. Le journal Register Co., le Minneapolis Star Tribune et le Philadelphia Newspapers ont de même invoqué le chapitre 11 afin d’éviter la liquidation.

Le groupe McClatchy, qui édite le Miami Herald, et le Sacramento Bee croulent sous les dettes et sont menacés de disparaitre. Quant au groupe Media General -24 quotidiens, 19 chaînes de télévision- il vient d’exiger de 5 600 de ses salariés qu’ils prennent dix jours de congés non payés d’ici la fin de l’année.

La liste noire continue. Le journal de Denver, le Rocky Mountain News, a cessé son activité. Le journal a diffusé sur Internet un documentaire sur ses dernières heures. (Voir la vidéo, en anglais)

Le Post-Intelligencer, le quotidien de Seattle, propriété du groupe Hearst, a du mettre fin à sa publication.

Il continuera sur Internet, mais au prix d’une saignée puisque sur les 167 salariés, il n’est prévu de ne garder que 30 personnes, dont « dix à vingt journalistes », spécialistes de la vie locale ou chroniqueurs.

D’autres journaux, tel le Christian Science Monitor, choisissent la même option : migrer totalement vers le Net. On est loin de la sacro sainte complémentarité du papier et du numérique. Le numérique supplante, élimine le papier.

Le New York Times traverse de même la plus grave crise de son histoire. Il a du emprunter 225 millions de dollars à l’homme d’affaires mexicain Carlos Slim en hypothéquant son siège de Manhattan, dessiné par Renzo Piano, qui pourtant vient d’être achevé il y a deux ans à peine.

Les revenus publicitaires des journaux imprimés du groupe ont chuté de 31% et ceux de la publicité en ligne de 8 % au premier trimestre. La diffusion du New York Times a reculé de 3,6% en un semestre. Et le Boston Globe, contrôlé par le New York Times, est en crise.

Pourtant, les lecteurs de ces titres sont de plus en plus nombreux

Le comble, c’est que les lecteurs de la presse sont de plus en plus nombreux... Mais gratuitement, et sur Internet. L’audience du New York Times atteindrait les 55 millions de visiteurs uniques, mais ne génèrerait que 12% du chiffre d’affaires du groupe.

On le voit, la disparition du papier devient probable. La question est celle du modèle économique qui l’accompagnera. Elle est celle aussi de la définition du métier et des compétences. La solution Internet, si elle s’accompagne de la réduction drastique des effectifs, de la délégation du journalisme d’investigation à des correspondants non professionnels, des amis en quelque sorte, précipitera peut-être la chute des journaux, papiers ou numérisés, en en ruinant la valeur ajoutée.

Phil Bronstein, vice-président du San Francisco Chronicle, propriété du groupe Hearst, journal menacé à son tour de disparition, l’avouait sans ambages : lorsqu’on lui présenta Internet, au début des années 90, il n’y prêta pas grande attention :

« Je n’avais pas compris qu’un énorme camion piégé se dirigeait vers nous sur cette autoroute de l’information, et j’aurais dû le savoir. »

Un retour au payant pour les sites du groupe Murdoch ?

Que faire ? Dans le meilleur des cas -si je puis dire-, il faudra réduire les effectifs, redéfinir les rémunérations et les conditions de travail, et accroître le prix, sans savoir si ces mesures seront de nature à sauver les navires ou à en accélérer le naufrage.

Rupert Murdoch envisage un retour au payant pour les versions Web de plusieurs de ses quotidiens. Le problème, c’est que le Web rapporte moins que le papier : fin 2008, un lecteur rapporte entre 20 et 60 euros par an contre... 1 à 2 euros pour un internaute.

Se pose aussi la question de la place de Google, qui récupère et propose gratuitement des contenus qu’il n’a pas contribué à produire et dont il n’a pas supporté les risques, dans le cadre d’une stratégie de « passager clandestin » (de resquilleur).

Diverses réponses commencent à se mettre en place. Certaines sont soit judiciaires, d’autres passent par la constitution d’alliances entre les détenteurs de contenus, ou par la création de plates-formes, comme Journalism Online.

Certains suggèrent même de transformer des journaux locaux en entreprises à but non lucratif, ce qui les exempterait d’impôt, à la condition de ne plus publier de prises de positions politiques. Bref, ce serait... la fin des journaux.

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  • vinz13
    vinz13
    moine thélonieux
    • Posté à 15h16 le 23/05/2009
    • Internaute 37135
      moine thélonieux

    C’est juste triste. Et atterrant.
    Je ne sais plus sur quel forum, à propos de l’inauguration du nouveau siège du New york Times, un internaute expliqait que c’était probablement une erreur. Que quitter son siège historique était souvent pour les entreprises de presse, l’annonce d’un déclin imminent. Aujourd’hui le New York times agonise.
    Pendant se temps là, la presse française ne survit qu’a force de perfusion d’argent public.
    Il n’y a guère qu’au Royaume Unie ou l’on trouve une presse papiers vaillante. Pour combien de temps encore.

    • jyeden
      jyeden répond à vinz13
      khmer vert ( age des caverne, (...)
      • Posté à 16h45 le 23/05/2009
      • Internaute 20631
        khmer vert ( age des caverne, (...)

      la presse murdoch, une presse vaillant ?
      bon si tu le dis....

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 15h48 le 23/05/2009
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    SIMPLE PASSAGE DE TÉMOIN

    « Thomas Jefferson, le troisième président américain déclarait : “ Si je devais choisir, avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux et pas de gouvernement, je n’hésiterais pas une seconde à choisir la seconde option. ” »

    Thomas Jefferson ne devait pas connaître Internet ! Car ce n’est pas « la presse » qui disparaît, ce n’est ni « l’information », ni sa diversité qui sont menacées.

    C’est un modèle de presse qui est en train de céder la place à un autre. Celui-ci sera-t-il meilleur que son aîné finissant ? Nul ne le sait. Le vieux modèle a certes fait ses preuves, mais il faut bien reconnaître que sous l’assaut des puissances d’argent qui s’en sont emparé, il s’est considérablement sclérosé.

    C’est aux acteurs du nouveau modèle de faire leurs preuves désormais. Et si nous étions de ceux-là ?

  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 16h46 le 23/05/2009
    • Internaute 20631
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    Nous on a RUE 89

    Lalalalèreuuuuuu ! ! ! !

    • Al nasr al tair
      Al nasr al tair répond à jyeden
      L'aigle en vol...
      • Posté à 19h00 le 23/05/2009
      • Internaute 69210
        L'aigle en vol...

      Sans vouloir noircir le tableau (apocalyptique) de cet article, il serait bon de ne pas oublier l’extrême fragilité des nouveaux médias tels que la Rue. Et l’heure n’est pas vraiment à la légèreté...

    • FabiendeMénilmontant
      FabiendeMénilmontant répond à jyeden
      journaleux - blogueur
      • Posté à 22h52 le 23/05/2009
      • Internaute 14145
        journaleux - blogueur

      Qui relaie ceci :
      Lien
      sans préciser qu’il s’agit d’une situation US, ce qui engendre des réactions sur la France…
      Faut-il blâmer le support ou ses lecteurs ?

      Le sujet de François Benhamou, au moins, était clair. Libre à chacun de le lire ou pas.

  • normandave
    normandave
    petite main d'un SIG
    • Posté à 18h02 le 23/05/2009
    • Internaute 75239
      petite main d'un SIG

    Internet a changé la donne économique depuis des années : comparer l’achat d’un unique quotidien généraliste... avec la consultation de dizaines voire centaines de sources sur le net, gratuitement ou presque.

    Trentenaire, j’ai travaillé pour un gros site d’annuaire français ayant également un contenu éditorial modeste mais respectable. Cela ne nous empêcha pas d’être revendu à un grand groupe Italien, lui même racheté par Tiscali, qui lui-même etc... etc...
    Cela ne m’empêchait pas de lire la presse papier jusque vers 2002, où je suis passé à la forme numérique. Le plus souvent en consultant les sites des mêmes journaux. J’y trouvais les mêmes articles ou presque, mais avec l’avantage de pouvoir recouper ces informations avec d’autres sources. Dans ces conditions, la consultation en ligne d’un ouvrage est donc plus avantageuse, financièrement et qualitativement.
    Ce qui me frappe également dans cet article, c’est la différence de bénéfices sur les deux supports. Si on constate que le bénéfice du support papier est plus important mais son volume de plus en plus réduit, n’aurait-on pas intérêt à en baisser le prix, pour accroître la notoriété du titre, et proposer un contenu en ligne à un coût modique. 6€ ou 9€ par an pour l’accès à toutes les archives ne me semble pas hors de prix pour l’internaute lambda (sachant que je consacre 70€ / an à une unique source journalistique).

    Ajoutez à cela le désamour du lectorat américain pour la presse qui a soutenu à 100% l’invasion de l’Irak, pour des raisons fallacieuses. Et sa désaffection pour des sites alternatifs au contenu en ligne plus radical mais aussi libéré du conformisme. Le temps passé sur antiwar.com n’est pas passé sur le San Francisco Chronicle. En clair, le divorce est prononcé depuis quelques années déjà. Et vu que le MSM (Main Stream Media) vit sur son nuage malgré des chiffres médiocres, et continue à louer la politique de l’autruche, à l’image des autres secteurs économiques US, « all bets are off »

    Aujourd’hui, maintenant que les journaux ont achevé de creuser leur propre tombe, il n’y a plus qu’a y pousser les 3/4 de la profession qui a su démontrer sa grande inutilité.

    • sup. à la demande du riverain 29 juin
      • Posté à 22h13 le 23/05/2009
      • Internaute 58127
        bye bye ...

      vous abordez le problème que les analystes semblent vouloir ignorer : pouvoir lire chaque jour 50 sources différentes sans retrouver les fautes d’orthographe de la dépêche AFP originale.
      Comparer et recouper les infos, les faire s’affronter.
      Privilégier les rubriques qui nous sont utiles, sans avoir à subir les articles secondaires.
      en cela les sites alternatifs ou associatifs sont beaucoup plus pertinents que ceux qui n’ont fait que transposer les méthodes papier sur le net en pensant que la forme/support ferait oublier que le fond est toujours aussi faible.

      le fait même que cet article critique Google est significatif.
      Google me permet d’aller à l’angle d’attaque d’une info qui se démarque des autres.
      il suffit de faire un test sur une nouvelle : tous les grands titres la reprennent et généralement tous de la même manière, en s’appuyant/ recopiant AFP : quel intérêt pour le lecteur ?
      Google ne prend rien il restitue et l’image qu’il donne n’est pas flatteuse pour notre presse.

  • Lemmy_Nothor
    Lemmy_Nothor
    - Gone fishing !
    • Posté à 17h35 le 23/05/2009
    • Internaute 12434
      - Gone fishing !

    Quand j’habitais en Amérique, avant internet, j’achetais deux ou trois journeaux par jour, et le New York Times, edition du dimanche.....un kilo de papier, la bible....
    Depuis internet, j’ai les doigts propres, j’ai diminué ma montagne de papier qui partait aux poubelles une fois la semaine, et je lis maintenant, sur ne base régulière, 5 ou 6 journeaux en anglais, Rue 89, et une fois la semaine, quand il reste une copie, Le Canard.

    Je ne me fais pas trop de bile, il y aura toujours des « journeaux » ( lire information ).....suffit de repenser son support. Et puis les tonnes de papier que ça bouffe, c’est pas très sensé....

  • désinscrit-
    • Posté à 22h24 le 23/05/2009
    • Internaute 736

    Se pose aussi la question de la place de Google, qui récupère et propose gratuitement des contenus qu’il n’a pas contribué à produire et dont il n’a pas supporté les risques...
    Bon ça c’est pas compliqué :
    dans un fichier intitulé robots.txt (respecter la casse) écrire les lignes ci dessous et placer ce fichier à la racine du site :

    User-Agent : GoogleBot
    Disallow : /

    Attention après il n’y aura plus de visite venant de google. Bien sûr les sites d’actu savent bien cela mais google leurs rapporte plus qu’il ne leur « prend » (il ne prend que ce qu’on lui donne en fait). Google a su se rendre indispensable et les a bien Ni... Bon entre requins hein : -D

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 23h05 le 23/05/2009
    • Internaute 45067
      Littéral

    Ce n’est peut-être pas à la fin des journaux qu’on assiste.

    Il semblerait que c’est la chaine de valeur de la presse quotidienne qui est à remettre en cause.

    Le modèle économique manquant qui hante les firmes à vocation de diffusion d’informations ne peut se réduire à un problème conjoint de l’offre inadaptée et d’une demande versatile.

    On ne peut réduire cette crise à un problème de marketing ou de commercialisation

    Non, c’est tout le système qu’il faut déconstruire, de fond en comble.

    Or, en dehors des lamentii qui justifient des drastiques mesures de réduction des coûts qui conduisent à un appauvrissement effrayant des contenus, les décideurs s’accrochent avec désespoir à tous les maillons de la chaine de valeur de la presse.

    Mais la dématérialisation comme la déconstruction des modèles, ça leur passe au-dessus de la tête.

  • Xoloscuintle
    Xoloscuintle
    Aide-soignante
    • Posté à 10h35 le 25/05/2009
    • Internaute 25906
      Aide-soignante

    Pourquoi toujours parler des autres ? ? ? Car nos journaux aussi sont menacés de disparaitre : eux aussi on relayé la rhétorique « bushienne » pour la lutte contre les terroristes « musulmans de préférence » et permis à Sarkozi d’envoyer des troupes en Afghanistan et en sous main de l’aide pour l’Irak ! TOut les journaux ou presque tous y compris les journaux du Net comme Rue 89 qui « veut faire accroire “ la réalité du 9/11 comme attentat terroriste contre les intérêts occidentaux ! La désaffection des lecteurs est réelle car tout les journaux ‘relaient les mêmes idées’ issues du Pouvoir en place. Heureusement le net a d’autres ‘points d’informations plus indépendants des lobbies qui détiennent toute la presse écrite ou virtuelle’ vous les connaissez ......... ! Donc en France aussi La Presse n’est plus indépendante et les ‘ex-lecteurs vont chercher ailleurs les infos’ et c’est normal et humain.et vital même ................................

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