Baisser la part des salaires, oui, si on crée des emplois

Manifestation des employés de l’entreprise Heuliez à Niort le 14 avril 2009 (Stéphane Mahé/Reuters).
Certains riverains de Rue89, après avoir lu mon texte intitulé « Salaires-profits : les salariés ont payé pour rien ! »
peuvent avoir pris connaissance de certaines prises de positions sensiblement différentes. Il en va ainsi de mon collègue, économiste chez Natixis, Sylvain Broyer, cité par l’excellent Adrien de Tricornot, dans Le Monde du 19 mai
, qui constate que la part des salaires dans la valeur ajoutée dépend de l’intensité en capital et de la taille de l’entreprise, ce qui signifie que sa baisse peut tout simplement traduire une diminution de la part des salariés employés.
Exact ! Certains secteurs sont très employeurs de main-d’œuvre (« labour using » pour employer l’anglicisme traditionnel) alors que d’autres utilisent moins de main-d’œuvre et plus de capital (« capital using »). Le secteur pétrolier est dans ce dernier cas, alors que les services à la personnes sont évidement gros utilisateurs de main-d’œuvre. Si les secteurs du premier type gagnent en importance dans le PIB, il n’est pas étonnant que la part des salaires diminue.
Ce raisonnement vaut parfaitement pour les comparaisons entre pays. Quand on mesure cette part des salaires dans la valeur ajoutée sur le long terme pour le même pays, il est effectivement possible que sa baisse traduise en partie une telle modification. Mais la population active disponible est-elle alors totalement employée ?
Si la part des salaires baisse, le capitalisme perd de sa légitimité
Pour être plus précis, le taux de chômage est-il inférieur ou égal aux 3% de la population active qui mesurent, estime-t-on, en général, le chômage dit « frictionnel », incompressible, celui des personnes entre deux emplois. Si c’est le cas, tout va bien pour le pays concerné.
Sinon, et si la part des salaires a effectivement baissé, le capitalisme perd une bonne part de sa légitimité. Elargissons en effet le raisonnement. Le capitalisme est le système dans lequel les moyens de production sont privativement appropriés, leur propriété donnant lieu à un revenu spécifique, le profit. Pour les marxistes, il est totalement illégitime, la propriété devant être collective et le surplus de valeur dégagé dans la production devant être totalement approprié par le collectif des travailleurs.
Pour ceux qui acceptent le capitalisme, notamment parce que l’autre système effectivement expérimenté durant soixante ans en Union soviétique, n’a pas vraiment fait la preuve de son efficacité économique, le capitalisme ne peut garder une certaine légitimité que s’il permet l’emploi de la population active disponible.
Les détenteurs des capitaux et leurs mandataires à la tête des grandes entreprises, peuvent assurer ce plein emploi par l’investissement. Si la part des salariés dans la valeur ajoutée a baissé et que subsiste durablement la fameuse « armée de réserve » des chômeurs, alors la confiscation d’une part de la valeur travail devient illégitime.
Pas d’emploi, pas de concurrence !
Autre argument avancé par ceux qui considèrent que la baisse de cette part de la valeur travail « n’est pas forcément une mauvaise nouvelle, puisqu’elle peut traduire une stratégie de montée en gamme des entreprises exposant moins les emplois à la concurrence des pays à bas salaires et renforçant la croissance à long terme ». Pour répondre à cet argument, le débatteur de mauvaise foi, pourrait, selon une technique fréquente, tenter d’invalider le raisonnement en le poussant à son extrême : n’ayons plus d’emplois du tout et ils ne seront plus menacés par la concurrence internationale !
Mais approfondissons plutôt ! Que signifie « montée en gamme » ? Développer les emplois dans les secteurs de pointe, notamment la recherche développement ou développer les services, notamment à la personne, qui améliorent la vie courante ? Ce sont effectivement les deux créneaux sur lesquels doivent se spécialiser les pays développés aujourd’hui, face aux pays émergents. Ils doivent s’y spécialiser, simultanément et à même proportion, le premier créneau alimentant en valeur ajoutée tirée de l’exportation, le second qui n’en produit pas lui-même.
Mais ces deux types de secteurs sont de forts employeurs, le premier de travailleurs à haute qualification, plus des emplois de service et maintenance moins qualifié, le second en travailleurs de moindre compétence. Et si les salariés, français comme étrangers des autres pays développés, ont subi une réduction de leur part dans la valeur ajoutée, la population active disponible doit en bénéficier sous forme de ces emplois nouveaux. Sinon cet « effort » salarial devient illégitime et gaspillé.
Photo : manifestation des employés de l’entreprise Heuliez à Niort le 14 avril 2009 (Stéphane Mahé/Reuters).
- 2518 visites
- 20 réactions










Deux remarques, en passant...
Premièrement, je n’ai jamais entendu dire ni lu que, dans la défunte galaxie soviétique, les profits aient jamais été distribués intégralement au collectif des travailleurs. Pourquoi ne pas porter la réflexion vers les améliorations à apporter aux mécanismes d’une redistribution efficace dans une économie tendant vers l’analyse marxiste ? C’est après tout ce genre d’arguments que nous sortent régulièrement les thuriféraires du système capitaliste, et je ne vois pas pourquoi ce qui vaut pour un système ne vaudrait pas pour l’autre.
Deuxièmement, la seule condition qui pourrait faire que j’accepte un effort salarial (comme c’est joliment dit !) serait l’instauration d’une stricte proportionnalité entre les revenus des différents travailleurs d’une entreprise d’une part, et d’autre part le passage en fin de liste d’attente de la rémunération du capital. Autrement dit, le plus haut revenu baisserait à la mesure du plus bas et les investisseurs ne seraient rémunérés qu’à la condition que les salariés en aient bénéficié.
Chiche ?




Partager