Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Palestine : Matt Rees signe une série noire dans les territoires

Publié le 25/06/2007 à 19h00


Matt Rees (DR).

Si certains conflits génèrent une rapide mise en fiction (Gulf War I, Gulf War II, ex-Yougoslavie, etc.), d’autres, bien que plus anciens, ne génèrent que peu de romans. C’est le cas pour le conflit israélo-palestinien. Matt Rees a le mérite de combler ce vide dans son dernier livre, « Le Collaborateur de Béthleem ».

Il y a quelques années, la journaliste Alexandra Schwartzbrod avait signé son entrée dans le monde du polar français par un roman osé, subtil, empli de senteurs et de chaos : « Balagan » était tiré de l’expérience de l’auteur, qui fut la correspondante de Libération dans la région durant deux ans (2000-2002).

Un roman qui présentait les faits, jusqu’aux extrêmes, jusqu’aux extrémismes, présentant les citoyens des deux pays comme victimes avant tout d’Arafat et de Sharon. « Balagan » traitait habilement de la corruption des pouvoirs.

Cette fois, c’est en territoire palestinien que le journaliste Matt Rees dénonce cette même corruption. Ancien journaliste en poste à Jérusalem pour le magazine Time, il avait publié en 2004 un essai (non traduit en France) « Cain’s Field » . Le message est clair : la corruption gangrène le pouvoir palestinien. Ceux qui en souffrent sont évidemment les citoyens. C’est ainsi qu’il explique la situation actuelle à Gaza (rencontré à Paris récemment, l’homme tenait à s’exprimer en français).

Comme nombre de journalistes et de reporters en poste dans des zones en guerre, Rees voulait aller plus loin, évoquer la dimension religieuse du conflit comme la vie quotidienne de ceux qui en sont victimes. « Le Collaborateur de Bethléem » est son premier roman. L’auteur y développe l’imbrication des dimensions sacrée et moderne de la Palestine. Et spécialement à Bethléem, pendant la deuxième Intifada.

Quêtes, présence omniprésente de la menace et de la mort (le roman sera rythmé par plusieurs assassinats) : le journaliste a choisi le genre policier. Et un personnage d’enquêteur qui correspond assez peu aux codes du genre pour être nouveau. Cela tombe bien : on reverra Omar Youssef, détective malgré lui (le deuxième roman de Rees, achevé lorsque l’on rencontrait l’auteur, se déroule à Gaza…).


Omar Youssef, donc, a 56 ans et presque autant d’années de présence sur le sol de Bethléem. Il est professeur d’histoire pour les « malheureux enfants du camp de réfugiés de Deshaisha » , aux confins de Bethléem. Bien que le directeur (américain) de son école veuille le pousser à la retraite, il refuse. Omar est aimé, admiré. Certains de ses anciens élèves ont réussi. Comme George Aba, devenu antiquaire après avoir passé plusieurs années au Chili. Et dont la maison, comme beaucoup dans la région, est la cible des échanges de tirs entre l’armée israélienne et les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa. Comme dans tout bon polar, après une exposition du contexte, les faits démarrent illico. Les morts arrivent vite.

Pour commencer, le mari d’une de ses anciennes élèves, contraint à la clandestinité, est tué une nuit alors qu’il vient secrètement rendre visite à sa femme. D’autres morts suivent... toutes plus ou moins proches de Youssef. Vers qui exactement sont tournés ces assassinats et ces règlements de comptes ? Le professeur ? Les Palestiniens pacifistes ? Pour qu’un sniper israélien ait tiré précisément sur le premier mort du livre, il a fallu qu’un traître lui désigne la cible. Qui est ce collaborateur ?

Le premier accusé (il le restera tout le long du livre) est George Aba. Qui entend toujours les balles des deux camps siffler devant sa maison. L’antiquaire compte parmi ses clients des Israéliens et, pour aggraver son cursus, il est chrétien. Cela suffit à faire de lui un bouc émissaire d’autant plus que la police locale n’a aucun pouvoir ( » un bon policier, ça n’existe pas en Palestine » ). Et que les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa rackettent et terrorisent la population qu’elles sont censées défendre.

L’enquête est suffisamment retorse pour libérer un suspense efficace, et créer un grand intérêt politique sur le sujet (la société palestinienne pendant cette deuxième Intifada). Le prisme de Rees, ici, est donc la cohabitation des religions sur le territoire, et spécialement les chrétiens au milieu des juifs et des musulmans.

« Le Collaborateur de Bethléem » porte tout ce que peut contenir les romans de journalistes : titanesque somme d’informations permettant au lecteur d’ » historiciser » et de réactualiser ses idées sur le conflit, force détails sur le quotidien le plus concret, digressions sur le passé et la religiosité.

Le roman de Rees, chasse à l’homme en territoire de chaos, est porté par un style simple et orchestré par un rythme saccadé. Ce polar est donc tout à la fois un reportage ultra-sérieux sur un prisme peu abordé dans le conflit (la question chrétienne), et un acte de culture en pays sacré. Un roman porté par une haute idée des idées.

Le Collaborateur de Bethléem, de Matt Rees – trad. Odile Demange – Albin Michel – 335 p – 19€

correction, 27/6/07. Time magazine au lieu du Times.

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  • Anonyme

    Il faut beaucoup de talent et surtout d’imagination à un romancier pour que son intrigue surprenne par rapport au réel dans ces coins-là...
    Alviano

  • Anonyme

    A quand le remake version française en sarkoland ! ! !
    On y viendra ! ! !

  • Anonyme

    Je termine ce polar mais je me pose une question : ce récit se déroule-t’il dans un no man land éloigné de tout et les militants palestiniens sont-ils par nature de sombres brutes ? Qu’en est-il du fond du conflit israélo-palestinien ? Les soldats israéliens sont des fantômes lointains qui se contentent de répondre aux provocations palestiniennes . Une seule allusion au conflit pour la terre : le héros évoque son enfance et le moment où petit garçon , il a dû fuir son village , au moment de la création d’Israël, mais il a tiré un trait là-dessus , c’est du passé , le terrible présent est surtout la conséquence de la corruption et de la sauvagerie des militants palestiniens . N’est-ce pas un peu biaiser la réalité ? Certes la corruption et la violence palestinienne sont une réalité mais ignorer presque totalement le contexe dans lequel elles s’inscrivent , c’est un peu surréaliste .

    • Hubert Artus
      Hubert Artus
      Rue89
      • Posté à 17h40 le 24/09/2007
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

       Vous aurez la réponse dans la suite... à paraître au printemps 2008 !

    • Anonyme

      Ce que vous décrivez, ce que vous avez lu dans le roman de Matt Rees, est très exactement la réalité palestinienne. Le conflit israélo_palestinien est en arrière fond de la société, de la vie de tous les jours, car les Israéliens n’interviennent qu’en réponse à des attaques contre eux. La corruption et la violence, instaurée par Arafat comme système de gouvernement, continuent à pourrir tout. Alors qu’avant lui, avant qu’il ne prenne possession des territoires palestiniens suite aux accords d’Oslo, la société palestinienne était en plein essor et avait totale liberté de mouvement, y compris sur la totalité du territoire israélien. C’est en quoi ce roman est si important, car il montre enfin ce que les journalistes en poste n’osent pas montrer, sous peine de devenir interdits des territoires, ou pire.
      La littérature reste le dernier rempart de l’honnêteté intellectuelle en ce monde de médias.
      Un témoin qui craint pour sa peau s’il se révèle

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