Derriere le barreau

La justice vue de l'autre côté de la barre, par l'avocate Laure Heinich-Luijer.

Le Tribunal souhaite un joyeux Noël aux handicapés

Publié le 29/12/2008 à 18h21

On croyait que la République française ne jugeait pas les êtres irresponsables de leurs actes mais qu’elle les soignait dans des hôpitaux psychiatriques. En réalité, la République Française juge même ceux qui s’évadent de ces hôpitaux.

Le Tribunal correctionnel de Paris vient de condamner à une peine d’un an d’emprisonnement ferme un jeune homme diagnostiqué schizophrène et bipolaire, interné d’office (c’est-à-dire à la demande du préfet de police) à l’hôpital Sainte-Anne et reconnu adulte handicapé à 100% par la Cotorep.

Ce jeune homme était parti de l’hôpital sans autorisation et était revenu de lui-même trois jours plus tard, en confessant avoir compris que c’était mieux pour lui.

A l’audience où il était jugé pour cette évasion spectaculaire, son avocat pensait naïvement que cette prise de conscience du malade était extrêmement rassurante, en terme de dangerosité, pour la société.

Les experts qui avaient examiné le garçon s’étaient tous contredits sur la question de sa responsabilité pénale, les uns pensant que son discernement était totalement aboli par sa maladie, les autres pensant que ce discernement n’était qu’entravé et qu’il devait donc être jugé.

Dans ses réquisitions orales, prises comme il se doit au nom de la société, le procureur de la République a expliqué que « la maladie avait bon dos » et que ce Monsieur avait « bien de la chance d’avoir réussi à échapper pendant un temps à la prison en arrivant à se faire interner à Sainte-Anne ».

Quelle chance effectivement d’avoir tenté une fois de s’immoler, l’autre fois de se pendre, d’être tous les jours avec des seringues dans les deux bras, d’avoir une camisole de force sur soi, la mémoire morte et les neurones qui s’éteignent.

Un sort qu’aucun prisonnier, même les plus particulièrement surveillés, ne peut lui envier. Personne ne voudrait son handicap mais personne ne voudrait sa place non plus.

Il n’y a qu’au tribunal correctionnel qu’il est permis d’insulter les handicapés.

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  • Hemenate
    • Posté à 19h04 le 29/12/2008
    • Internaute 856

    Les experts s’étant tous contredits sur la question de sa responsabilité pénale qu’est-ce qui vous permet d’affirmer qu’il était bien irresponsable ?

    Sinon il a été condamné à un an de prison ferme du fait de son évasion ou pour autre chose ?

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 21h38 le 29/12/2008
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    ce qui est « dingue » et c’est le cas de le dire, c’est que ce malade va se retrouver en maison d’arrêt, déjà surpeuplée, qu’il y sera dangereux sans doute pour lui et peut être pour les autres. Mais il faut bien appliquer les consignes sarkoziennes : tout le monde doit être jugé, il n’y a pas de maladie qui tienne.
    C’est beau l’obeissance, ça évite de réfléchir.

  • FabiendeMénilmontant
    FabiendeMénilmontant répond à Hemenate
    journaleux - blogueur
    • Posté à 23h39 le 29/12/2008
    • Internaute 14145
      journaleux - blogueur

    D’autant que je n’en trouve pas de trace dans les actualités :
    Lien
    du portail du handicap…

    Vous parlez, Me, de Cotorep. Et écrivez « vient d’être condamné ». S’agit-il d’une histoire ancienne ou faut-il lire MDPH en lieu et place de Cotorep ?

    Il est peut-être trop tard pour conseiller ce colloque :
    Lien
    à « vos » magistrats…

  • loliv
    loliv
    (re)étudiant : jamais trop tard (...)
    • Posté à 08h33 le 30/12/2008
    • Internaute 1782
      (re)étudiant : jamais trop tard (...)

    Cet article a suscité 3 réactions de ma part : une interrogation, une certaine colère, un éclat de rire.

    Interrogation : comment peut-on être à la fois schizophrène et bipolaire ? J’aimerai bien qu’on m’explique. Ca me semble peu compatible avec le DSM-IV (bible nosographique de la psychiatrie moderne). Quant au qualificatif de « handicap », c’est malheureusement celui que le fou doit endosser pour pouvoir bénéficier d’aides.

    Cet article relève aussi une colère : nombre de « fous » sont à la rue. La rue est effectivement le lieu où vivent des personnes qui sortent du circuit psychiatrique. On connait la chanson : la fermeture de 50 000 places en psychiatrie ces dernières années n’a pas été compensée par l’ouverture de places dans des structures de suite. Peut-on parler d’un choix ? Oui, c’est bien un choix, le notre : celui de refuser de voir ce problème, celui de mettre l’accent sur la dangerosité des fous et d’occulter la réalité (leur fragilité, le manque de place qui leur est fait). Si le fou tue, c’est principalement lui qu’il tue... mais là, on s’en fout.

    Eclat de rire de lire le point d’absurdité où nous en sommes arrivés. Sanctionner une personne qui fugue et qui revient d’elle-même. C’est déjà absurde. Quant il s’agit d’un patient psychiatrique affublé d’un tel diagnostic... Comment parler alors d’alliance thérapeutique si l’hôpital devient un lieu carcéral ?

  • Laure Heinich-Luijer
    • Posté à 09h45 le 30/12/2008
    • Expert 29
      Avocate

    Cher Monsieur,

    Il s’agit d’une affaire récente, plaidée deux jours avant noël.

    Je vais de ce pas consulter le colloque qui me servira une autre fois...merci

  • Laure Heinich-Luijer
    Laure Heinich-Luijer répond à jorge_Atlan
    Avocate
    • Posté à 09h52 le 30/12/2008
    • Expert 29
      Avocate

    Cher Monsieur,

    Les schizophrènes sont de plus en plus souvent reconnus responsables de leurs actes. Les experts confirment que l’homme souffre de cette maladie mais indiquent que les troubles ne sont pas en lien avec le geste commis ou seulement partiellement (ce qu’on appelle l’entrave au discernement). Cela revient à dire que les gens sont schizophrènes mais que cela n’influence pas leur comportement ou alors qu’ils ont cessé d’être malade au moment de la commission de l’acte. Il doit falloir être expert pour comprendre.

  • consternée
    consternée
    travailleur social
    • Posté à 10h47 le 30/12/2008
    • Internaute 64139
      travailleur social

    est ce une des conséquences de la loi 2005 sur l’égalité des chances ,l’intégration en milieu ordinaire etc.... ? si oui, bravo c’est réussi ! (voila un bel exemple de traitement égalitaire des individus )
    Si c’est non,je pense qu’il ya encore de grosses lacunes concernant l’avancement des représentaions sociales des handicapés dans notre pays ...
    que dire d’autre ? .... c’est conternant !

  • loliv
    loliv répond à Saheyus
    (re)étudiant : jamais trop tard (...)
    • Posté à 11h44 le 30/12/2008
    • Internaute 1782
      (re)étudiant : jamais trop tard (...)

    C’est bien les mésusages de ce peuso-concept de dangerosité que je veux souligner.

    Pseudo-concept car ce n’est pas un concept psychiatrique. Soyons clair : il n’y a aucun moyen scientifique de mesurer la dangerosité d’une personne atteinte d’un trouble psychiatrique. Et au fait : sait-on mesurer la dangerosité d’un individu quelconque ? On peut certes faire des statistiques d’un point de vu psychologique mais de là à s’autoriser une prévision pour une personne donnée...

    Mésusages car les politiques tentent d’imposer cette notion dans le champ de la psychiatrie et de la psychologie, avec un certain succès malheureusement.

    Mésusages encore dans le champ médiatique mais aussi dans notre inconscient collectif. Soyons lucides : nous avons une forte pente à associer dangerosité et folie.

    La psychiatrie, la psychologie clinique et la psychanalyse proposent de renverser l’angle de vue : raisonner en terme de vulnérabilité plus que de dangerosité est un parti pris, une position éthique... heureusement largement défendue dans ces champs.

    Gardons en tête une chose : le fou est surtout dangereux pour lui même comme en témoigne le pourcentage hallucinant de schizophrènes qui se suicident (10%). Mais ce suicide du fou nous fait beaucoup moins peur que le fou. Le fou est-il dangereux ? Pour lui même certainement. Pour les autres ? Surement, il est un humain comme nous. Mais ce qu’il faut souligner c’est que le fou nous fait peur et que nous ne parvenons pas à nous détacher de cette représentation. En jouer est irresponsable et dangereux.

    Osons regarder la réalité en face (on sent mieux après).

  • Mariepaname
    Mariepaname répond à Laure Heinich-Luijer
    journaliste sur bipolaire-info
    • Posté à 12h35 le 30/12/2008
    • Journaliste 59631
      journaliste sur bipolaire-info

    Bonjour Laure,

    Je suis bipolaire et administratrice et animatrice d’un site pour patients, Lien. Je le précise pour qu’on sache que je connais bien mon sujet lol.
    J’ai été « soignée » par psychothérapie d’inspiration psychanalytique et psychanalyse pendant 30 ans. Je le précise aussi afin qu’on sache que je connais bien mon sujet, lol aussi.

    Quand on sait que les psychiatres sont en grande majorité très imprégnés par la psychanalyse et que pour la psychanalyse la MALADIE mentale n’existe pas au nom du libre arbitre de l’être humain, ceci explique peut-être celà.
    Et les « querelles » (quel faible mot quand notre avenir en dépend) sont presque toujours perdues par ces psychiatres sensés qui se réfèrent (enfin) à la génétique, à l’imagerie médicale, aux études validées pour nous soigner vraiment. Eux savent que nous sommes soumis à un dysfonctionnement chimique cyclique de notre cerveau. Oui, SOUMIS. Aucun libre arbitre, aucune production de sens dans nos délires, juste un peu de chimie déréglée. Que l’on ne sait encore que partiellement rétablir. Maladies à vie, la schizophrénie, la bipolarité. Stabilisables avec un vrai expert (ils sont très rares).

    Merci pour nous, Laure
    Marie

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