Les dessous de l'assiette

Ce blog, c'est un peu ma croisade pour une bouffe saine et un "marketing honnête" (si ça existe). Je décortique des étiquettes de produits alimentaires, Je gratte le discours marketing, je passe des labels à la moulinette, je ponce des recommandations nutritionnelles.

Les industriels de la compote vous prennent pour des pommes

Colette Roos
Journaliste
Publié le 17/03/2009 à 10h42

En vantant les mérites nutritionnels des compotes et fruits au sirop, ils surfent sur la campagne « 5 fruits et légumes par jour ».

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Les fruits, c’est le paradis. Regardez ce dépliant : à voir la jeune femme assise en position du lotus, un hibiscus rubis dans ses beaux cheveux de jais, c’est ce qu’on se dit.

Dans chacune des paumes de ses six mains -nous avons affaire à une Shiva moderne, métaphore de notre vie à toutes, « ah j’ai pas trouvé le temps de remplir le frigo, je t’ai dit que ma fille a encore une otite, et mon boss qui veut son rapport pour demain »... mais je m’égare- dans chacune des mains de Shiva, donc, un « produit fruitier » est délicatement posé.

Les plus observateurs et les esprits mal tournés toujours à la recherche d’une critique déplacée remarqueront que, même si les étiquettes ont été partiellement maquillées, on reconnaît facilement les produits de Materne, Andros, Saint Mamet et Hero.

Une campagne de promotion des compotes et fruits au sirop

Pourtant, notre Shiva moderne n’est pas une créature achetée par la grande industrie.

C’est le personnage central d’une campagne de promotion des compotes et des fruits au sirop orchestrée par Viniflhor, établissement public qui s’occupe de « renforcer l’efficacité économique des filières fruits, légumes, vin et horticulture » en France, avec l’imprimatur du Programme national nutrition santé, le fameux PNNS.

Celui-là même qui vous explique qu’il ne faut pas manger trop gras, trop sucré, trop salé chaque fois qu’il vous surprend en train de baver devant une publicité pour un produit trop gras, trop sucré, trop salé.

Le monde est plein de contraintes mais vous êtes un adulte, et vous avez appris à vivre avec.

Shiva, elle a tout compris : « Des fruits ? J’en ai toute l’année à portée de mains. » (et pourtant, elle en a six). Un peu plus bas, au cas où on n’aurait pas compris le message, Shiva explique : « Avec les compotes et les fruits au sirop, manger “5 fruits et légumes par jour”, c’est facile ! »

Les nutritionnistes ne sont pas emballés par les compotes

Résumons : vous êtes débordé ? Vous n’avez pas assez de six bras ? Vous n’aimez pas le concombre ? Râper des carottes vous ennuie ? Vous avez juré que vous auriez la peau des courgettes ? Eh bien ça n’a aucune importance, il vous suffit de consommer 5 portions de compote industrielle ou de fruits au sirop par jour, et vous aurez rempli votre part du contrat.

Car figurez-vous qu’il y a autant de fibres et autant voire plus de vitamine C que dans les fruits frais. Et du sucre, oui, ok, il y en a aussi, mais « le taux de sucres ajoutés reste toutefois généralement faible » explique le Livre blanc compotes, fruits au sirop et nutrition destiné aux diététiciens et nutritionnistes dans le cadre de cette campagne.

Quand on interroge les nutritionnistes, justement, ils ont tendance à dire qu’idéalement, les 5 portions doivent être constituées de 2 crudités et de 3 « cuidités », et évidemment pas toutes à base de fruits, plus sucrés que les légumes, même lorsqu’ils sont frais.

La consommation de fruits transformés a fortement augmenté

Alors pourquoi cette campagne ? Pour faire comprendre aux gens que les fruits transformés (par les industriels, pas dans leur cuisine), ça compte pas pour du beurre, mais bien pour l’une ou plusieurs des sacro-saintes cinq portions de végétaux à ingérer quotidiennement, diront les promoteurs de la campagne.

Au cas où les gens n’auraient pas pigé tout seuls. Et au cas où les chiffres de la consommation de fruits transformés pourraient laisser croire le contraire :

  • un budget qui a quintuplé de 1960 à 2006, pendant que celui des fruits frais ne faisait que doubler (selon un rapport Oniflhor et le ministère de l’Agriculture)
  • une augmentation de la consommation des compotes et fruits cuits de 75% chez les 3-14 ans (selon une enquête réalisée par l’Afssa en 2007)
  • une consommation boostée par les gourdes dont on peut se demander, au passage, si elles sont bien dans l’air du temps d’un point de vue environnemental...

Les fruits, c’est l’enfer. Ou plutôt, c’est la guerre des tranchés. D’une part, les « transformateurs », ceux qui fabriquent les compotes et les fruits au sirop, entre autres. De l’autre, les « frais ». Des deux côtés de la ligne de front, fusent les tomates pourries et les argumentations scientifiques.

Pendant qu’Interfel, l’interprofession des fruits et légumes frais, déclare qu’il faut manger dix fruits et légumes par jour pour être en parfaite santé -et on vous prévient tout de suite, le filet de citron sur votre sole meunière ne compte pas pour une portion, hin hin- les transformateurs montrent à qui veut sur leur packaging qu’une portion de compotes équivaut à une portion de fruit frais.

Et tant pis si vous mettez dix secondes à engloutir une compote, là où il vous faut cinq minutes pour mâcher une pomme, ce qui laisse le temps à votre estomac de se sentir rassasié. La campagne mettant en scène Shiva mentionne un site. Tiens, il s’avère être celui de fabricants français de compotes et de fruits au sirop...

Quelle cachottière, cette Shiva.

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  • yalienx
    • Posté à 11h08 le 17/03/2009
    • Internaute 66859

    Les compotes, c’est bon, mais il est évident que ça ne remplacera pas un fruit frais.

    Cela dit, les fruits frais posent également des problèmes : si on fait ses courses une seule fois par semaine (comme la majorité des gens je suppose) et qu’on achète des fruits qui ont un peu « traîné » sur l’étalage (ou dans les unités de conservation), ils vont avoir perdu une bonne partie de leurs atouts nutritionnels (vitamines par exemple) le jour de la consommation.

    Idem pour les légumes : il serait (paraît-il) meilleur de les choisir surgelés, car les légumes surgelés perdraient moins de leurs qualités nutritionnelles que les légumes frais qu’on laisse un peu « traîner » avant consommation (et déjà, avant achat...) ! En général, le frais a meilleur goût, mais aurait donc souvent moins de qualité pure. Cela dit, je cherche à vérifier...

    Pour en revenir à nos compotes, pourquoi ne pas les faire soi-même ?

  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 12h03 le 17/03/2009
    • Internaute 7659
      oiseau

    Si je comprends bien l’article, il eut été plus judicieux de la part de Viniflhor, établissement public qui s’occupe de « renforcer l’efficacité économique des filières fruits, légumes, vin et horticulture » d’utiliser sa Shiva publicitaire à 6 bras de manière à représenter tout le secteur : 3 bras pour les fruits frais et trois bras pour les fruits transformés.

    De fait, Viniflhor ne prend-t-il pas une position dans la gué-guerre entre les industriels des fruits transformés et les maraichers ?

    Si oui, cette position est-elle légitime ? A lire cet article, il semble que le secteur des fruits cuits est en hausse (chez les jeunes et grâce à leur « gourdes »). N’aurait-il pas été plus judicieux de valoriser les fruits frais qui semble alors être le secteur plus en difficulté ?

    De fait, ma question est simple : dans quelle mesure n’y a -t-il pas ici le résultat d’une action loobyistes des grands industriels des fruits cuits (suffisamment grands en tout cas pour organiser un lobbying) sur Viniflhor et Viniflhor n’a-t-il pas eu la faiblesse d’y accéder ? « Faiblesse » d’autant plus facile que je ne connais pas de « grands » maraichers susceptible d’avoir une action lobbyste pour contrer celle d’en face.

  • R.L.
    • Posté à 14h48 le 17/03/2009
    • Internaute 29911

    Il serait aussi bien de s’arrêter une seconde sur la (très longue) campagne « 5 fruits et légumes par jour ».
    Qui en est à l’origine ? Qui la paye ?
    Beaucoup pense aux pouvoirs publics. Eh bien, pas du tout !

    Il s’agit d’un deal entre ces mêmes P.P. et les lobbies de l’agro-alimentaire : « vous nous laissez continuer à mettre du sel dans les produits surgelés (pizzas, quiches...), toutes sortes de composants mauvais (voire dangereux : colorants, stabilisateurs, émulsifiants...) pour la santé dans nos produits, et nos nous engageons à encourager à consommer des fruits et légumes (hors de prix)... ».

    Et voili voilà comment les industriels de la compote chimique surfent sur une autre hypocrisie plus générale dont ils sont co-initiateurs et responsables... mais bien sûr pas coupables...

  • Jaycib
    Jaycib
    Désagrégé de l'Université
    • Posté à 14h51 le 17/03/2009
    • Internaute 37053
      Désagrégé de l'Université

    Les compotes sans sucre ajouté sont consommées quotidiennement dans les hôpitaux et cliniques fréquentés par les diabétiques ; elles sont même recoimmandées. Les compotes sans sucre ajouté sont inoffensives (au moins théoriquement : il faudrait voir avec quoi et comment elles sont fabriquées). Elles permettent de corriger une hypoglycémie modérée car elle contiennent du fructose, mais ce sucre « naturel » est rapidement brûlé. Encore faut-il que les gens soient informés de cette absence d’ajout de sucre (sucrose) !

    Les marques citées ont toutes leur propre offre « sans sucre ajouté ». Le problème est que ces produits sont trop chers. Le jeu de quatre pots de 100 g de compote Materne coûte souvent plus de deux euros, ce qui est scandaleux. Les produits Hero, Saint-Mamet et Andros sont presque aussi chers. Comme dans bien d’autres cas, les marques distributeur ont une offre à prix plus modéré (ex. Ondilège [Casino], 4 x 100 g pomme/poire = 1,12 €).

    En comparaison, une pomme de taille moyenne pèse 200 à 250 g, dont environ 180 g sont consommés (1 pomme = plus ou mois 2 compotes en pot ; il y a donc 2 fois autant de sucre rapide dans le fruit « naturel » que dans une compote). Le problème, à mon avis, est que les producteurs ont fait évoluer leurs produits de telle façon que les pommes, les poires, les fraises, notamment, n’ont souvent aucun goût et sont donc peu appétissantes. Avec cette politique, il n’y a guère de chance que les producteurs arrivent à convaincre les consommateurs de prendre « 10 légumes et fruits par jour », ce qui est de toute manière un objectif déraisonnable. Je ne parle pas des autres fruits, dont le prix est vraiment excessif et donc décourageant.

    Il est légitime de s’opposer au lobby des fabricants de compotes (avec sucre ajouté), mais il vaudrait mieux se concentrer sur la nocivité bien plus grande de la combinaison sucre + sel + graisses, que l’on retrouve dans beaucoup de desserts préparés. Il faut lire les étiquettes indiquant la composition de l’aliment proposé, même si cela est rendu difficile par la petite taille des caractères. En Angleterre, plusieurs chaînes de supermarchés ont accepté d’afficher sur leurs produits un système de feux de signalisation (vert, orange, rouge) indiquant la richesse relative en sucre, sel et graisses. Pourquoi ne pas militer pour aboutir au même résultat en France ? Une fois de plus, l’AFSSA (et ses agences dérivées) est beaucoup trop sensible aux « arguments » des lobbys de produits alimentaires et de leurs composants, parfois avec la complicité éhontée de membres du corps médical.

  • barbara44
    barbara44
    rédactrice
    • Posté à 21h45 le 17/03/2009
    • Internaute 35678
      rédactrice

    Ah, chère, merci pour ce papier aux petits oignons...
    Pour les légumes, c’est au marché, et chez les producteurs bio : testez, les salades restent fraîches et croquantes bien plus longtemps que celles cueillies au super-hyper-discount du coin. A quand un covoiturage pour aller au marché, ou, à défaut, charger une mamie voisine d’acheter pour vous pour 5-8 euros de légumes bio quand elle y va pour elle...

    Dans le registre voisin, moi j’aime bien acheter français, mais essayez de trouver des pommes pas espagnoles... et cela même en Bretagne. Et pourtant, le cidre, c’est fait avec des pommes, non ? Mon anti-hispanisme consommateur n’est pas primaire, il tient compte de la catastrophe écologique qui se passe dans la région d’Almeria, kilomètres de tunnels plastique et ouvriers magrebins dormant sous une bâche, payés avec des queues de figue, bien sûr !

    Et du coup, puisque je pense aux oranges, vive les oranges pressées, et arrêtons de croire qu’on se fait du bien avec ces jus d’orange tout prêts, fait à partir d’une jelly d’oranges produite en Amérique du sud - pour l’essentiel - et complétée d’eau en France, de manière centralisée (et bonjour les kilomètres parcourus par les palettes).

    Euh, je continue ? Tous les yogourts à la fraise on le même goût. Pas étonnant, c’est de l’arôme, parfois naturel, parfois pas, mais ce goût est beaucoup trop prononcé pour être honnête. Résultat : quand vous mangez une vraie fraise, elle n’a pas cette saveur et pour un peu, on serait déçu !

    Merci de détecter tous ces pièges à cons, et je ne vous parle même pas du prix de vente, car là, vous diriez que j’exagère vraiment...

  • jjhb
    jjhb
    cosmonaute
    • Posté à 23h23 le 17/03/2009
    • Internaute 44957
      cosmonaute

    - « Maman ? maman ?
    - Oui ma chérie ?
    - les compotes elles poussent où ?
    - les compotes sont faites principalement de pommes ou de poires.
    - des pommes ? des poires ? c’est quoi ?
    - c’est des fruits mon petit bébé
    - des fruits ?
    - oui, il y en a plein dans ton petit pot
    - mais je vois rien d’autre qu’une purée verdâtre tirant sur le jaune
    - c’est parce qu’ils ont été mixés
    - mais alors maman, à quoi ça ressemble avant une pomme ou une poire ?
    - un jour, tu verras ma chérie, je t’emmènerai dans un verger en automne. »
    - chouette maman ! Je prendrai ma cuillère !

  • Colette Roos
    Colette Roos répond à Gudule
    Journaliste
    • Posté à 10h34 le 18/03/2009
    • Journaliste 70390
      Journaliste

    Bonjour Gudule
    Les messages « 10 par jour » (Interfel) et « 5 par jour » (PNNS) n’émanent pas des mêmes sources, on n’est donc pas passé de l’un à l’autre.
    Quant aux portions, dixit Lien, le site grand public du PNNS, c’est « l’équivalent de 80 à 100 grammes, soit, pour avoir une idée simple, la taille d’un poing, ou deux cuillères à soupe pleines. C’est par exemple : une tomate de taille moyenne, une poignée de tomates cerises, 1 poignée de haricots verts, 1 part de salade, 1 bol de soupe, 1 pomme, 2 abricots, 4-5 fraises, 1 banane… »
    J’ai lu il y a quelques mois un sondage édifiant -je vais essayer de remettre la main dessus pour vous donner la référence- prouvant que le « consommateur lambda » avait tendance à associer le message de santé publique (« pour votre santé, pratiquez une activité physique régulière », « pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé ») au produit dont il était censé diminuer les mérites. Déprimant, non ?

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