Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

L'homme-chien Kulik dévore les « Vêpres » de Monteverdi

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 20/01/2009 à 12h45

Performance d’Oleg Kulik (DR)

Nu au bout d’une laisse, un « homme » mord les passants : la photo de cette performance de l’artiste Oleg Kulik a fait le tour du monde. C’est ce « chien » qui met en scène à partir du 24 janvier au théâtre du Châtelet les « Vêpres de la Vierge » de Monteverdi, un chef-d’œuvre de la musique sacrée. Rencontre, sans muselière.

Dernier scandale en date (octobre 2008) : les fameuses photos d’Oleg Kulik ont été saisies par la police à la Foire internationale d’art contemporain (Fiac) sur le stand de la galerie XL, dont la propriétaire a été placée en garde à vue pendant cinq heures.

Motif : elles tombaient sous le coup de l’article 227-24 du code pénal relatif à la « diffusion d’images à caractère violent ou pornographique ou contraire à la dignité humaine ».

Oleg Kulik, qui nous reçoit un chapeau de moine sur la tête, est né en 1961 en Ukraine et vit aujourd’hui à Moscou. Effectivement, il n’en a que faire de la dignité humaine : « Je n’ai jamais été un homme. Etre un homme exige l’exclusion de tout ce qui est non humain, que ce soit animal ou divin. »

L’église, le cirque et la boîte de nuit réunis dans le même spectacle

Le divin. Nous y voilà. Passée la première surprise en apprenant que les « Vêpres de la Vierge » de Monteverdi allaient être mises en scène par Oleg Kulik, ce choix n’est pas si aberrant : Kulik est, mentalement, soit à quatre pattes, soit dans les airs…

« Les ’Vêpres’, c’est une cérémonie, et j’aimerais qu’elle rappelle les cérémonies anciennes tout en annonçant celles du futur. J’ai voulu réunir dans le même spectacle l’église, le cirque et la boîte de nuit. » (Voir la vidéo)



Nous sommes en 1610, à la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague. Claudio Monteverdi (1567-1643), qui est entré à son service depuis 1590, s’y ennuie ferme, même s’il est maître de chapelle depuis quelque temps. Il a déjà écrit cinq madrigaux, une partie du sixième, et l’Orfeo, le premier opéra de l’histoire de la musique.

Il cherche un poste, mais toutes les places sont prises. Rome, alors ? Les « Vêpres de la Vierge » seront sa carte de visite auprès du pape. Il a 43 ans et n’a jamais publié une seule ligne de musique sacrée. Mais il en a certainement déjà écrit et il est fort probable que ces « Vêpres », publiées en 1610, soient une sorte d’anthologie de tout ce qu’il a déjà composé en la matière.

Une chose est sûre : on n’a jamais rien entendu de pareil, et cela ne plaira pas au pape. Monteverdi sera finalement nommé à Venise.

Lécher les bottes ou mordre…

Pour Oleg Kulik, rien n’a changé depuis Monteverdi, et il n’y a que deux attitudes possibles pour un artiste : la supplication ou la violence, lécher les bottes ou mordre…

« A l’époque, comme aujourd’hui, l’artiste est obligé de mentir pour dire la vérité. En ce qui concerne Monteverdi, je doute vraiment qu’il ait aimé l’église. » (voir la vidéo)



Le scandale étant devenu une idée marketing pour se faire connaître, Oleg Kulik est-il simplement le meilleur dans son genre ? En tout cas, à 47 ans, il a acquis une renommée internationale qui semble bel et bien le fruit du scandale. Oleg Kulik au Châtelet, ce serait Jeff Koons à Versailles ?


Le Théâtre du Châtelet rhabillé par Oleg Kulik (DR)

Pas si simple. D’abord la musique, pour lui, n’est pas un hasard : il a une solide formation musicale et il fréquente assidûment les salles de concert. Et puis, il se situe dans une filiation bien définie, celle de l’absurde : sa « zoophrénie », comme il la nomme, évoque irrésistiblement la « méthode paranoïa-critique » de Salvador Dali, son maître en matière de provocation.

Des « Vêpres » dédiées au Tibet

Enfin, ses performances sont drôles et réjouissantes (ses oeuvres sont exposées à Paris à la galerie Rabouan Moussion), même si sa période animale est terminée. Oleg Kulik a été plusieurs fois au Tibet et en Mongolie, et c’est cette expérience qui l’innerve aujourd’hui, jusque dans les « Vêpres » de Monteverdi :

« Le rouge qui baigne la mise en scène symbolise le sang. Le spectacle est en quelque sorte dédié au Tibet, où il y a le massacre d’une vraie culture. Et j’aimerais bien que notre spectacle soit un peu psychédélique, pour que les gens préfèrent voir les ’Vêpres’ plutôt que de prendre des drogues. » (Voir la vidéo)



Cette performance psychédélique, Oleg Kulik l’invente en renversant tous les codes habituels d’un concert classique. Le spectacle commence dès la façade du théâtre, se poursuit dans l’entrée et dans la salle, qui est partie prenante de l’aventure. Eclairée, elle devient la scène afin que « l’auditoire ne se sente plus comme une saucisse paresseuse exclue du spectacle, mais comme un morceau de pain », explique le plasticien.

La fosse a disparu et les musiciens (l’Ensemble Matheus) ainsi que le chef d’orchestre (Jean-Christophe Spinosi) sont sur la scène : Spinosi, face au public, dirige les musiciens qui jouent dans son dos. Devant lui, un genre de miroir comme un rétroviseur. Quant aux chanteurs, ils interviendront de tous côtés de la salle.

Des moustaches à la Joconde ?

En traitant ainsi un monument de l’histoire de la musique, Kulik rajoute-t-il des moustaches à la Joconde ? Mais que sait-on de la manière dont a été donnée cette oeuvre au début du XVIIe siècle ? Presque rien.

Etait-elle destinée à une liturgie précise, dans une église ? Certainement non. Son écriture se conformait-elle aux directives de l’église sur l’art sacré ? Non ! Très moderne, elle déborde d’expressivité, de virtuosité, de flamboiement. Pas besoin d’être croyant pour vibrer à son écoute :

Mettre en scène une oeuvre liturgique étant déjà une gageure, mieux vaut faire le pari de la démesure. Alors, pourquoi pas Oleg Kulik, idéal dans son rôle de chien dans un jeu de quilles ?

Vêpres de la Vierge au Théâtre du Châtelet, place du Châtelet, Paris Ier - les 24, 27, 28, 29 janvier à 20h, le 25 janvier à 16h - Avec Sylvia Schwartz et Valérie Gabail (sopranos), Marie Kalinine (mezzo), Florin Cezar Ouatu (contre ténor), John McVeigh et Tilman Lichdi (ténors), Nicolas Testé et Luigi de Donato (basses) - ensemble Matheus dirigé par Jean-Christophe Spinosi.

Oleg Kulik à la galerie Rabouan Moussion, 121, rue Vieille-du-Temple, Paris IIIe.

Photos : performance d’Oleg Kulik - Le Théâtre du Châtelet rhabillé par Oleg Kulik - Oleg Kulik sur la scène du Théâtre du Châtelet (DR)


Oleg Kulik sur la scène du Théâtre du Châtelet (DR)

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  • GGGG
    GGGG
    (r)
    • Posté à 13h13 le 20/01/2009
    • Internaute 49060
      (r)

    Mettre une nouvelle moustache à La joconde, à mon avis non. Ce sera plutôt une nouvelle mise en espace juste un nouveau dispositif avec fioritures arty, mais il n’a pas l’air d’après ce que vous en dites d’intervenir sur la partoche en question. Donc aucune moustache.

    • jyr
      jyr répond à GGGG
      ou jean-yves rousson..artiste ? (...)
      • Posté à 16h32 le 20/01/2009
      • Internaute 60613
        ou jean-yves rousson..artiste ? (...)

      Quel homme ne rêve d’aller à l’amour directement, « et, le trouvant, de lui couper ensuite la retraite par la seule force du raisonnement » ? Mais, en chemin, votre chien vous dévore. Au creux de son ventre, démembré, vous vivez encore, vous sentez. Que se passe-t-il alors ? Le récit de cette expérience ne ressemble à rien de connu : on y assiste à une descente tumultueuse, amoureuse, pulsionnelle, d’une allégresse noire. Non pas à une descente en enfer, mais dans la profondeur viscérale du centaurien, là où couve le désir carnivore avec son florilège de mythes.
      Lien

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 16h21 le 20/01/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Faudrait qu’on m’explique comment une photo peut être considéré comme une œuvre d’art de reconnaissance mondiale au lieu d’être reléguée dans la catégorie du délire de deux fêtards qui avaient envie de déconner...
    Le jour où j’aurais compris ça, je pourrais devenir riche en vendant un paquet de photos du même acabit : D

    • blablablaetblablabli
      blablablaetblablabli répond à Keldan
      patati et patata
      • Posté à 17h45 le 20/01/2009
      • Internaute 38523
        patati et patata

      Ha ça je ne suis pas d’accord avec vous ,le photographe américain Mapplethorpe a fait des chef-d’oeuvres et aussi des photographes français entre autres Doisneau,voir Nadar ,et alors,pourtant je ne suis point photographe.

    • egide
      egide répond à Keldan
      Littéral
      • Posté à 22h32 le 20/01/2009
      • Internaute 45067
        Littéral

      Si vous parlez de la capture d’image d’une vidéo qui illustre l’article, ce n’et pas exactement la version complète originale de la performance de Kulik qui date du milieu des années 90. Il y a toujours interprétation d’une œuvre. Et les arts plastiques actuels ne se laissent pas prendre à l’estomac. Comme aurait dit Gracq.

  • hassancehef
    hassancehef
    pourfendeur de neuneus
    • Posté à 18h09 le 20/01/2009
    • Internaute 27308
      pourfendeur de neuneus

    Jack Lang est toujours ministre de la cul-ture ?

    • egide
      egide répond à hassancehef
      Littéral
      • Posté à 22h28 le 20/01/2009
      • Internaute 45067
        Littéral

      Allez vite voir l’expo Picasso et ses maitres. Fin le 2 février et contemplez la Maja desnuda de Goya. C’est vraiment le fin du fin de la culture. Si, si.

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 21h55 le 20/01/2009
    • Internaute 45067
      Littéral

    Oleg Kulik est un artiste libre. Les performances qu’on pourrait intituler Portrait de l’artiste jeune en chien tenu en laisse datent de 1994. Et n’ont pas grand chose à voir avec la mise en scène

    Depuis, cette présentation radicale de l’artiste par lui-même d’autres œuvres se sont succédées.
    L’activisme de Kulik s’il ne se dément pas, sa démarche esthétique au fil de ses productions depuis son aventure zoophrénique dénote de réelles qualités d’expression personnelle, vivante et une grande variété de sujets.

    S’il dérange, c’est qu’il balaie et révise de nombreux thèmes de l’histoire de l’art et des mythologies y compris les idéaux de la Russie éternelle qu’il déconstruit avec une joie sauvage et vivifiante.
    Même si l’homme ne dédaignent pas l’autoportrait en situation, c’est l’un des artistes les plus intéressants du moment.

    L’orthodoxie chrétienne slave a une tradition des rituels grandioses dans lesquelles les symboles sociaux et politiques sont aussi subtils que précis.

    En redonnant à Claudio Monteverdi la dimension tragique qui a dominé la vie de cet artiste libre, confronté à l’un des pires régimes qu’aient subi l’expression et les arts.

    En effet Monteverdi, malgré la censure dangereuse que l’état pontifical qui avait dans toute l’Europe chrétienne le bras armé de l’Inquisition pour assurer la répression sauvage de toute expression ou création qu’elle jugeait contraire à la doctrine papale, ne cessa de contourner les interdits et affronta les menaces pour garder sa liberté de créateur.

    Et il parvint à désacraliser la musique en inventant l’opéra profane qui l’a emporté sur les oratorios.

    En défaisant les conventions, les préjugés et l’académisme qui président encore trop souvent à la représentation des œuvres musicales classiques, en bouleversant les rôles de tout les acteurs, s’il réussit dans son ambition, peut-être Kulik poussera-t-il les musiciens et les chanteurs, dans un contexte de scène entièrement nouveau, à sublimer leurs interprétations et à nous proposer une écoute complètement nouvelle des Vêpres de la Sainte Vierge.

    Et le public sera de la partie.
    Les nouvelles de Russie sont très mauvaises, le crime n’épargne pas les tenants du Droit dans cet état sans justice.

    Oleg Kulik est une promesse tangible d’espoir. Un jour cela changera pour une liberté vraie et le respect des droit de l’Homme.

    Pour en revenir à Monteverdi et à ce chef d’œuvre Vespro della Beata Vergine, on est loin d’une œuvre liturgique.
    Sous les apparences superficielles d’une messe afin de déjouer la censure, Monteverdi déploie ses audaces concertantes, si nouvelles pour l« époque.

    On a plutôt à faire à un ouvrage musical destiné aux chapelles particulières des familles princières régnantes. Si l’ordre de la liturgie est scrupuleusement respecté avec les huit chants :
    Introït, Répons, cinq psaumes, l’hymne. Cinq motets s’intercalent entre ces formes liturgiques. Et aucune liturgie ne justifie ces motifs originaux.

    La domination sans partage de la musique sacrée dans les cours royales et aristocratiques est bel et bien finie en cette année 1610. Et Monterverdi est le musicien de ce passage au profane de la musique savante.

    Deux duos sont phénoménalement érotiques :
    Deux voix de femmes se répondent dans le Pulchra est.
    Deux ténors enchantent étrangement le Duo seraphim

    Laetatus sum : je suis dans la joie vraiment d’écouter Monterverdi, ce contemporain de Shakespeare. Quatre cent ans après, c’est extraordinairement remuant, et Éros préside à la cérémonie galante.

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 22h13 le 20/01/2009
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Ha , Il a pas l’ air con , le mec tout nu , a quatre pattes qui fait le chien sur le trottoir ! .
    Y a des endroits pour ça ...

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 22h26 le 20/01/2009
    • Internaute 45067
      Littéral

    La douane et la police françaises se sont ridiculisées en ne respectant pas la loi. L’article 227-24 du code pénal réprime les messages pornographiques ou violent ou attentatoire à la dignité humaine si, et seulement si un mineur est susceptible de les voir ou de les percevoir.
    J’ignorais que parmi les douaniers il y a des mineurs. Et la FIAC pouvait prendre toutes les dispositions pour filtrer l’accès aux œuvres.
    J’espère néanmoins que ces affaires dénotent uniquement que certains fonctionnaires et magistrats ignorent le dernier état du code de procédure pénal. En formation continue sans sursis, apprenez, et vite, SVP ! Foutre dieu !

  • ALLAIN JULES C@MMUNICATION
    • Posté à 12h16 le 21/01/2009
    • Internaute 18202

    Heureux les fous !

    Lien

  • Philippe Rillon
    Philippe Rillon
    artiste peintre
    • Posté à 02h24 le 25/01/2009
    • Internaute 67087
      artiste peintre

    Après cet article, on ne comprend toujours pas le rapport entre ce guignol et les vêpres de Monteverdi...non plus que celui de Jeff Koons avec le Château de Versailles. Sauf à considérer que la provocation est depuis longtemps la méthode de marketing dominante en matière d’art dit « contemporain »... Peu importe donc que le rapport existe puisque la rencontre attire l’attention des médias. Ainsi Sainte Com. du spectacle est assurée sitôt Kulik recruté. Accourez chalands, badauds, gogos...et n’oubliez surtout pas de retenir votre place !

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