Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Mantovani : « Beethoven, c'est un vieux Bordeaux, un Pomerol »

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 11/06/2009 à 11h55

Grand gourmand et fin gourmet, le compositeur Bruno Mantovani ne boude pas ses plaisirs : c’est à table, dans le restaurant espagnol El Bulli tenu par Ferran Adria, pour certains le meilleur chef au monde, qu’il a concocté une oeuvre créée à Paris le 11 juin.

Boule de cacao amer, risotto de pamplemousse, anchois à la fleur de basilic, gnocchi de polenta, caviar d’escargots, meringues de betterave au yaourt : vous êtes à table, près de Barcelone, chez Ferran Adria, l’inventeur de la cuisine moléculaire, la tête chercheuse de nouvelles saveurs et de textures inédites.

Pas du tout, vous êtes assis dans un fauteuil de la Salle Pleyel, à Paris, et vous écoutez une partition très sérieuse. Si ce n’est que les muses du compositeur s’appellent chocolat, framboises, ananas, anguilles, bref tout ce qui fait la joie des papilles.

Ingrédient de la partition, un menu de trente-cinq plats

Quand d’autres s’inspirent d’un poème de René Char ou d’un tableau de Matisse, Bruno Mantovani a composé « Le Livre des illusions » à partir d’un menu de trente-cinq plats dégustés chez El Bulli. La partition d’une demi-heure est écrite pour orchestre symphonique (le créateur en est l’Orchestre de Paris) et électronique (technique Ircam).

« Pendant la dégustation, j’ai écrit toutes les sensations que je ressentais. Après, j’ai établi des correspondances et j’ai suivi le déroulé du menu. Ce sont des associations. Pour moi, par exemple, Beethoven, c’est un vieux Bordeaux, un Pomerol. » (Voir la video)

Le compositeur, né en 1974, n’a rien d’un farfelu : élevé dans le giron de Pierre Boulez, nourri au lait de l’Ircam, haut lieu de la recherche musicale la plus pointue, il a raflé au Conservatoire supérieur de Paris les premiers prix d’analyse, d’esthétique, d’orchestration, de composition et d’histoire de la musique.

Un passage à la Villa Medicis et à l’Ircam pour un cursus de composition et d’informatique musicale, et le voilà promu jeune nouveau loup de la « contemporaine ».

Un récidiviste de la gastronomie musicale

Mais question gastronomie musicale, Mantovani est un récidiviste. En novembre dernier, à Lille, il a improvisé au piano sur les sensations procurées par la dégustation des fameuses gaufres de la maison Meert.

Il a aussi écrit « Quelques effervescences », duo pour alto et piano inspiré des vins pétillants du monde entier... Et aujourd’hui, cet hymne aux saveurs.

« La pièce est une espèce de reportage sonore sur El Bulli, et c’est en même temps une oeuvre autonome, avec ses propres règles et ses propres lois. L’objet de l’inspiration doit être adapté aux contraintes liées à l’art musical. » (Voir la video)

Rassurez-vous : Bruno Mantovani n’est pas un héros de « La Grande Bouffe » style Marco Ferreri. Il sait parfaitement remettre ses papilles à leur place quand il le faut.

En avril, le ballet de l’Opéra de Paris a dansé sur une de ses partitions qui accompagnait une chorégraphie d’Angelin Preljocaj, Siddharta, qui raconte le mythe fondateur de Bouddha. Et en 2011, on chantera à l’opéra de Paris du Mantovani : Nicolas Joël lui a passé commande d’un opéra dont le sujet est inspiré par la vie de la poétesse russe Anna Akhmatova (1889-1966).

Entre Bouddha et Akhmatova, Ferran Adria, trois étoiles au Michelin. C’est la vie.

Concert salle Pleyel, 252, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Pais VIIIe - jeudi 11 à 20h - Anton Webern « Cinq pièces, op. 10 », Luciano Berio « Formazioni », Bruno Mantovani « Le Livre des illusions » (hommage à Ferran Adrià), commande de l’Ircam-centre Pompidou et de l’Orchestre de Paris - direction Jean Deroye - réalisation informatique musicale Ircam Benoit Meudic. - le concert est enregistré par France Musique et sera diffusé le 24 août à 23h.

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  • A.V.
    • Posté à 12h26 le 11/06/2009
    • Internaute 24685

    « Il a aussi écrit Quelques effervescences, duo pour alto et piano [...] »
    En 2009 ? ! Ça vaut même pas un mcDo.

  • corbeau deciitre
    corbeau deciitre
    Educateur spécialisé
    • Posté à 13h08 le 11/06/2009
    • Internaute 71752
      Educateur spécialisé

    C’est a essayer quand tu vas au WC, ta plus besoin de détartrant !

  • EulChe
    EulChe
    Humaniste hère
    • Posté à 14h21 le 11/06/2009
    • Internaute 26715
      Humaniste hère

    Rassurez-vous : Bruno Mantovani n’est pas un héros de « La Grande Bouffe » style Marco Ferreri.

    Perso j’aurais été plus rassuré avec un héros de Ferreri...

  • adaunis
    • Posté à 15h06 le 11/06/2009
    • Internaute 4255

    J’ai une idée personnelle sur la question.

    On peut être un « prodige » dans son genre, talentueux, « effervescent », créatif, le premier de la classe, (des classes pardon), esthète, sublime aux yeux des adulateurs convertis, génial dans son genre.

    Mais a t-on le droit d’écrire sur ce site, que c’est un « con », un « faiseur », qui profite d’un système, pour se prévaloir et se construire sa différence « marketing », au nom d’un système qui le met en valeur, et en fluorescence ?
    « Pour moi, par exemple, Beethoven, c’est un vieux Bordeaux, un Pomerol. »

    Mais bien sur !
    Moi j’aurais pensé (mais je ne suis pas un virtuose, pour cause) à un Chateau Yquem 47 !

    Quand finira cette galéjade ?

  • teych
    teych
    insoluble dans le libéralisme
    • Posté à 15h12 le 11/06/2009
    • Internaute 36309
      insoluble dans le libéralisme

    Il s’agit donc d’un opéra bouffe.

    Et les effervescences, c’est l’Alka Seltzer ?

  • rorotilapin
    rorotilapin
    musicien
    • Posté à 15h46 le 11/06/2009
    • Internaute 82477
      musicien

    En tant que musicien professionnel, passionné par la création contemporaine, je tiens à dire que, d’une part, j’ai subi en concert bon nombre de créations de Bruno Mantovani, et que d’autre part, j’ai pris la peine de lire ses partitions. Si l’article est franchement ridicule, il ne me fait pas rire du tout, car il est très symptomatique des problèmes qui se posent aujourd’hui dans le petit univers des institutions de création musicale.

    En peu de mots, les ingrédients de la réussite sociale, et de l’accès aux médias :

    > ego démesuré
    > déconnection totale avec l’environnement politique et social
    > capacité à briller sans rien dire ni déranger

    éviter absolument :

    > une lecture attentive des partitions anciennes
    > tout ce qui ressemblerait à un artisanat solide dans la manière de composer un discours (ne jamais, par exemple, lire et comprendre les écrits de Schoenberg)
    > de se poser la question « pourquoi j’écris une oeuvre nouvelle aujourd’hui », que l’on peut également formuler ainsi « ce que j’ai à dire est-il assez nécessaire pour que je m’accorde le droit de solliciter l’auditeur »

    Dernier point : Pierre Boulez a été un très grand compositeur, mais vu la manière dont il prépare l’avenir par son soutien très ciblé et très discutable à la nouvelle génération, je me demande si, au crépuscule de sa vie, il ne souhaite pas se donner l’image d’un géant au milieu des nains.

    Bon vent

    • fp
      fp répond à rorotilapin
      • Posté à 12h22 le 12/06/2009
      • Internaute 730

      Bonjour,
      Comme Rorotilapin, je suis musicien professionnel, je connais la musique de Mantovani pour l’avoir lue et écoutée, en disque, en concert ect.
      Je suis rassuré de constater que personne n’est dupe de cet habillage pseudo-conceptuel destiné, soit-disant, à amener le « grand public » vers les concerts de musique contemporaine. Je n’incrimine pas le compositeur, mais le programmateur, qui prend vraiment les gens pour des crétins.

      Concernant Mantovani, permet moi cher Rorotilapin de te reprendre sur deux points :

      > » déconnection totale avec l’environnement politique et social » ... sur ce point je ne suis pas d’accord, Mantovani est le faiseur de musique contemporaine (hé oui il en faut...) le plus adapté à la Sarkozie justement !

      > « tout ce qui ressemblerait à un artisanat solide dans la manière de composer un discours (ne jamais, par exemple, lire et comprendre les écrits de Schoenberg) » ... Je ne suis pas d’accord, on peut ne pas aimer sa musique, mais Mantovani est un technicien très solide, qui a lu Schoenberg c’est certain ! Il subit l’inversion maligne de cette parfaite maitrise technique (très Schonbergienne justement), ou finalement chaque œuvre est plus fabriquée qu’elle n’est pensée...

      Et aussi, cher Rorotilapin je te trouve un peu injuste avec Mme Krafft. Je suis personnellement très heureux d’entendre un peu parler de musique contemporaine dans la rue...

      Cordialement

      • rorotilapin
        rorotilapin répond à fp
        musicien
        • Posté à 16h37 le 13/06/2009
        • Internaute 82477
          musicien

        Bonjour fp,

        tu as raison de reprendre ces deux points.

        Je suis d’accord quand tu dis que Mantovani est parfaitement adapté à la Sarkozie. Ce que je voulais dire, c’est que si tu es compositeur, et que tu cherches à témoigner d’un certain état du monde qui t’entoure, ou bien que tu proposes une situation d’écoute singulière, tu as peu de chance d’être diffusé aujourd’hui.

        D’autre part, Schoenberg est justement un musicien qui, faisant constamment preuve d’une intransigeance et d’une intégrité hors du commun, a su penser l’acte musical dans un contexte de crises esthétiques et sociales majeures, de telle manière qu’il puisse lui-même renouveller sans-cesse son propre langage, et aussi délivrer un enseignement non-normatif et au combien fécond. Disons, si tu veux, que Mantovani est un habile, rapide et prolixe producteur/organisateur. Technicien, je ne sais pas.
        En tout cas, ce que j’entends par lire et comprendre Schoenberg, ce n’est surtout pas d’en retenir des recettes, des mécanismes de fabrication. Schoenberg est un artiste hautement conscient que les recettes et les outils d’élaboration d’une oeuvre sont périmés dès que l’oeuvre en question est composée.

        Je ne crois pas que je sois injuste envers Mme Krafft. Je crois que de nombreux amateurs de musique se détournent de la création contemporaine parce que la grande majorité des oeuvres bénéficiant d’une diffusion sont innintéressantes, et que le bavardage qui les accompagnent est tout simplement ridicule. A titre personnel, je préfère que l’on ne parle pas de musique contemporaine plutôt que l’on en parle mal, cela fait moins de dégâts.

        Enfin, tu as raison de dire que Mantovani n’y est pour rien, et que le problème vient des programmateurs. Mais c’est un système qui fait boucle : les médias relayent les choix des programmateurs sans réel discernement, et les programmateurs se justifient ainsi de leur choix. Le public, lui, s’ennuie ferme, rentre chez lui, et dans le calme de sa chambrette,met un disque et se console en écoutant un madrigal de Monteverdi.

        Bien cordialement

  • rorotilapin
    rorotilapin
    musicien
    • Posté à 15h50 le 11/06/2009
    • Internaute 82477
      musicien

    Un ajout au précédent commentaire :
    j’aimerais beaucoup que Nathalie Kraft se donne la peine de faire vraiment un travail de journaliste et critique musical, et pas seulement de relayer la pub des maisons de disques et/ou des institutions établies.

  • berlage
    • Posté à 19h35 le 11/06/2009
    • Internaute 14849

    Plutôt d’accord avec « rorotilapin ».
    La musique de Mantovani sent (pue) le vieux. En cohérence avec la cuisine de Ferran Adria, elle est de texture molle.
    Le fait que l’on puisse encore écrire en 2009 une telle musique, en se réclamant d’une cuisine prétendument révolutionnaire, est une parfaite imposture, que ce soit avec ou sans le soutien de l’Ircam.
    Très déçu sur ce coup-là par rue 89. Tristesse de fin de journée.

  • greggg
    greggg
    parisien
    • Posté à 09h53 le 14/06/2009
    • Internaute 64796
      parisien

    En tout cas, quelle prétention de mettre sur le même plan sa musique et la cuisine de celui qu’on appelle « le meilleur cuisinier du monde » ! Le résultat musical est tout le contraire de cette cuisine expérimentale, minimaliste : boursouflée, soucieuse des conventions. Ce serait plutôt le repas de famille qui n’en finit pas, avec des bons gros plats, une poularde, et allez on remet le couvert (il y a même le trou normand au milieu !) ; pour ne pas dire le gros wedding-cake plein de crème.
    Bonne journée à tous !

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