Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Dominique Visse, contre-ténor, trouve des solutions à sa folie

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 18/03/2010 à 12h37

Habitué du répertoire baroque et renaissance, le contre-ténor Dominique Visse exerce aussi son irrésistible talent dans la musique contemporaine. Pour preuve sa prestation ébouriffante dans une oeuvre désopilante de Mauricio Kagel, « Mare Nostrum ».

Figurer la mer Méditerranée barbotant dans les tréfonds d'une péniche amarrée quai-de-la-Loire à Paris, c'est le pari audacieux de Mireille Larroche, metteur en scène et âme du lieu.

Sur la scène minuscule, autour d'un bassin rempli d'eau, six musiciens de l'Ensemble 2e2m, le chef d'orchestre Pierre Roullier, et deux valeureux chanteurs, Vincent Bouchot le baryton et Dominique Visse le contre-ténor.

Un strip tease qui finit dans l'eau

Dans « Mare Nostrum », fable voltairienne qui raconte la « découverte, pacification et conversion de la région méditerranéenne par une tribu d'Amazonie », Dominique Visse incarne à tour de rôle tous les peuples (grec, italien, portugais, turc...) colonisés par un conquistador venu d'Amazonie.

D'un évêque concupiscent à une lady anglaise dans un harem, il finit par un strip tease et se jette à l'eau. Pourtant, hors de la scène, ce chanteur-acteur hors normes est plus que mal à l'aise :

« Je me pose beaucoup de questions par rapport à ma voix, et aussi bien dans la musique contemporaine que dans le théâtre ancien, je trouve des solutions à ma folie.

J'ai très peu de confiance en moi. Je peux me déshabiller sur scène, mais je ne peux pas m'écouter. Cela m'est insupportable. C'est un malheur pour moi de m'écouter. » (Voir la vidéo)

Créée en 1975, cette « parodie d'épopée coloniale à l'envers », comme l'a définie le compositeur-journaliste Maurice Fleuret, est un pur délire semé de gags décapants, d'onomatopées, de pastiches musicaux, d'emprunts à Stravinsky, Ravel, Mozart.

« Kagel déforme et maltraite le langage »

Le spectacle est à la fois populaire et ultra sophistiqué : Mauricio Kagel, compositeur argentin né en 1931 et mort en 2008, avait aussi étudié la littérature (il a suivi les cours de l'écrivain Jorge Luis Borges), la philosophie, le cinéma. Ennemi des carcans, il était plutôt le partisan des éclatements, comme le souligne Dominique Visse.

« Kagel déforme et maltraite le langage. Il aime bien mettre la langue devant la verrue de chaque culture. Il n'y a presque pas de phrase, seulement des bruits, des onomatopées, des répétitions de mots qui sont d'ailleurs très difficiles à mémoriser. » (Voir la vidéo)

A 55 ans, Dominique Visse entame une nouvelle carrière qui le mène sur les chemins de la musique écrite aujourd'hui : avec « Outis » de Luciano Berio, « Perela l'homme de fumée » de Pascal Dusapin, « Frontière » de Philippe Manoury, « Mare Nostrum » de Kagel, le chantre de la Renaissance, qui avait fondé en 1978 l'Ensemble Clément Janequin, est parti à l'aventure.

La prochaine est une pièce de Manoury qui sera créée à Strasbourg dans plus d'un an et dont il ne connaît pas encore la partition.

Contre-ténor par hasard


Dominique Visse. Photo DR

Jeune, dans son Calvados natal, Dominique Visse voulait devenir prêtre. C'est cela qui l'a conduit à chanter à l'église, à devenir organiste, à intégrer des choeurs (la Maîtrise Notre-Dame de Paris, le choeur Saint-Eustache).

Il découvre qu'il est contre-ténor par hasard, parce que son ami d'enfance, le violoncelliste Christophe Coin, lui demande de chanter en voix de fausset dans le « Jeu de Robin et Marion », du trouvère Adam de la Halle.

Contre-ténor, c'est la tessiture la plus aiguë des voix d'hommes, celle contre laquelle, à l'origine, « s'appuyait » le ténor, d'où le nom. Dominique n'a aucun complexe à chanter ainsi et cela lui plaît d'emblée.

Une friture kafkaïenne à la sauce rabelaisienne

Pour s'initier à ce registre très particulier, il suit des cours auprès des maîtres de l'époque, René Jacobs, James Bowman, et du plus grand, la légende, Alfred Deller, l'artisan du renouveau des contre-ténors dont l'emploi avait disparu au XIXe siècle. Avec eux, il apprend à établir la relation entre le texte et la voix.

L'auraient-ils encouragé à jouer cette lady dansant sur la « Marche turque » de Mozart revisitée par un Kagel délirant ? Impossible à dire ! En tout cas, place aux artistes Dominique Visse, Vincent Bouchot et Mireille Larroche qui a eu la bonne idée de servir au public cette friture kafkaïenne barbouillée de sauce rabelaisienne. (Voir la vidéo)

Mare Nostrum à La Péniche Opéra, 46, quai-de-la-Loire, Paris XIXe, métro Jaurès - les 22, 23, 24, 26, 29, 30 mars à 21 heures - 8€/25€ - Rens. : 01-53-35-07-77.

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  • tessnel
    • Posté à 17h37 le 18/03/2010

    Barbelivien c'est toi ?

  • tessnel
    • Posté à 17h41 le 18/03/2010

    Barbelivien c'est toi !
    Sans sarko...

  • Ysabeau
    • Posté à 18h02 le 18/03/2010

    Petites précisions car, visiblement vous ne connaissez pas bien le sujet dont vous parlez.

    Les contre-ténor développent une technique de chant particulière (enfin des techniques) qui leur permet de chanter le répertoire écrit autrefois pour les castrats et de chanter le répertoire des sopranos (pour info : la voix féminine la plus aigüe). Il paraît donc difficile de parler d'une voix particulière que l'on aurait disons « naturellement ». Et, quand ils n'utilisent pas cette technique ils peuvent avoir, comme Gérard Lesne, une voix de baryton (pour votre info, baryton c'est plus grave que ténor et moins que basse). Les contre-ténors n'ont d'ailleurs, quand ils parlent, pas une voix particulièrement aigüe.
    Pour autant que je sache, ce qui avait disparu au XIXe siècle, ce sont les castrats, essentiellement parce qu'ils ont été interdits. Alfred Deller a mis au point la technique qui permet aux hommes de chanter presque, mais pas tout à fait comme les castrats, quoique, les hommes qui chantaient en voix de fausset, ou dans des registres très aigus n'avaient pas disparu complètement de l'espace musique, mais, effectivement de la musique savante (ou classique) européenne. Et encore, il me semble que Rossini avait été fasciné par ces voix et avait écrit pour.

    • Tamerlano
      Tamerlano answers to Ysabeau
      • Posté à 23h44 le 18/03/2010
      • Internaute

      Madame Kraft mélange en effet haute-contre, castrat et contre-ténor.

      On peut d'ailleurs toujours entendre la voix du dernier castrat de la Sixtine, Alessandro Moreschi, mort au début du 20ème siècle, sur un fascinant CD.

      • neopingouin
        neopingouin answers to Tamerlano
        • Posté à 11h34 le 19/03/2010

        Je ne sais pas où vous avez lu dans le texte de Madame Kraft les mots de haute-contre ou castrat, ou alors, j'ai mal lu ! En tout état de cause, je ne partage pas votre enthousiasme pour l'enregistrement de Moreschi, effectué alors que la voix de ce malheureux castrat devenu fort âgé était devenue pathétique -courte, essouflée, une voix qui ne peut pas rendre compte de la puissance qu'elle pouvait avoir lorsque l'homme était dans sa maturité. Au surplus, nous ne savons même pas si Moreschi avait été, dans sa jeunesse, un grand castrat puisque la formation, l'entrainement et la sélection des chanteurs à son époque étaient fort loin de ce qu'ils avaient été à la grande époque baroque et la chapelle pontificale devait bien se contenter de ce qu'elle trouvait.

         
        • Tamerlano
          Tamerlano answers to neopingouin
          • Posté à 12h47 le 19/03/2010
          • Internaute

          Je ne tiens pas cet enregistrement pour un chef d'oeuvre, mais c'est du moins un intéressant témoignage. Sa biographie aussi...

        1 other comments
  • neopingouin
    • Posté à 15h30 le 19/03/2010

    Article intéressant qui donne une ouverture sur un emploi que les contre-ténors pourraient bien explorer davantage. Car quoi ne peut leur convenir mieux que la parodie, puisque, par essence, la voix de contre-ténor est une parodie ?

    Nous savons qu'elle n'a probablement rien à voir avec les voix de castrats. -voir à ce sujet l'excellent bouquin de Barbier sur les castrats et tous les développements qu'il consacre aux modifications physiologiques de l'appareil vocal dues aux modifications de leur système hormonal- et le réalisateur du film Farinelli le savait, qui a « doublé » la voix de Farinelli avec une voix de synthèse réalisée sur un mixage de trois voix, dont celle d'une soprano.

    Je n'ai jamais apprécié ces voix de fausset qui, au mieux, ressemblent à s'y méprendre à des voix de femmes (mais alors, pourquoi des hommes s'assujettissent-ils à adopter artificiellement ce registre lorsque tant de femmes l'ont naturellement), ou bien font ressortir ce côté voix de tête déplaisant. Lorsque j'ai découvert Deller, au début des années 60, j'étais enthousiasmé, non pas par sa voix, mais par la musique alors peu connue qu'il contribuait à diffuser. Bref, je les considère comme des bonzaïs du lyrique ou encore les drag-queens du baroque.

    Car il s'agit de voix de tête et non de voix de poitrine ; certes, des ténors comme Michel Sénéchal peuvent pousser l'aigü en voix de tête lorsqu'ils passent en registre haute-contre, mais c'est imperceptible, fugace, une échappée vers des cimes toujours séduisantes -et la transition entre la poitrine et la tête, toujours imperceptible. Les contre-ténors, eux, s'installent en voix de tête et y restent -à défaut, ils se retrouvent barytons ou même basses....

    Ne parlons pas de la formation et de la sélection actuelles des contre-ténors, comparées à celles des castrats -là encore, le livre de Barbier fait comprendre comment ces étoiles de l'Eglise ou du théâtre pouvaient atteindre des niveaux vertigineux de technicité désormais inégalables.

    En dépit de leur insuffisance, les contre-ténors ont conquis la scène du baroque par un effet de mode ravageur ; et, fort de l'engouement dont ils bénéficient, se lancent maintenant dans la mélodie française du XIXème sans avoir au moins la référence de puiser dans le répertoire traditionnel des castrats. Car c'est une manie chez nos artistes du fausset, s'afficher dans un répertoire classique qui leur donne une aura de respectabilité et des références culturelles incontestées.

    En fait, ces références sont largement usurpées. Je parie qu'on verra un jour le rôle de Tosca ou de Mimi interprété par un contre-ténor....

    Donc, bravo à Dominique Visse qui suit le chemin délirant de la parodie tracé par un Klaus Nomi, qui sort les contre- ! énors du plagiat et les place vers un autre type de création.

  • palmer
    palmer
    passant
    • Posté à 15h37 le 21/03/2010
    • Internaute
      passant

    Merci pour cet article à propos d'un artiste qui sait si bien marier l'humour et le talent ; que demander de plus ?
    Lien
    Élève d'Alfred Deller, fondateur de l'Ensemble Clément Janequin, c'est pas rien ...

  • Bistouquet
    • Posté à 17h59 le 22/03/2010

    Je confirme la présentation élogieuse de Nathalie Krafft qui m'a rendu un grand service dimanche dernier. Après avoir lu son article sur Rue 89, j'ai été farfouiller sur internet et me suis aperçu que Dominique Visse présentait « Rabelais - fay Ce Que Vouldras » avec l'Ensemble Clément Janequin et Les Sacqueboutiers de Toulouse. Aussitôt je m'y suis rendu pour découvrir un spectacle vraiment magnifique de drôleries et de somptueuses instrumentations (« 'gouleyant et savant programme rabelaisien, haut en couleurs et irrévérencieux' »...). « Drôles de gammes » est un site très utile !

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