Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Dix ans après, la musique d'Olivier Greif sort du silence

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 04/05/2010 à 12h58

Le dixième anniversaire de la disparition du compositeur Olivier Greif vient rappeler la singularité de son œuvre, soleil noir de la musique, et de sa destinée, à éclipses. Comme en témoigne Henri Demarquette, le dédicataire du « Concerto pour violoncelle ».

Un film, des concerts et des disques dont ce « Concerto pour violoncelle » enregistré pour la première fois par Demarquette : beaucoup d’événements pour un compositeur dont le nom est encore peu connu.


Photo DR

Comme ces rares étoiles isolées qui n’appartiennent à aucune galaxie, la musique d’Olivier Greif se déploie, solitaire, jusqu’à nous. « On appréciera ma musique au XXIe siècle », avait-il dit.

Pour ce compositeur qui n’avait pas cherché le succès de son vivant et ne l’avait pas connu, l’heure de la reconnaissance a-t-elle sonné ?

« A » comme Adam

C’est le vœu d’Henri Demarquette qui vient d’enregistrer le « Concerto pour violoncelle “ Par la chute d’Adam ” » avec l’Orchestre National de France dirigé par Jean-Claude Casadesus ainsi que la « Sonate de Requiem » avec le pianiste Giovanni Bellucci.

Dans cet extrait du film d’Anne Bramard-Blagny et Julia Blagny -diffusé le 21 mai sur Mezzo-, nous découvrons le visage méconnu de la musique de Greif. (Voir la vidéo)

« M » comme Mort

De la mort d’Olivier Greif, on ne sait pas grand chose. Juste la date, le 13 mai 2000, et son âge quand elle est survenue : 50 ans. Mais le questionnement sur la mort a traversé toute son œuvre. De la « Sonate de Requiem » écrite en hommage à sa mère qui venait de décéder, au « Concerto pour violoncelle “ Par la Chute d’Adam ” ».

« Par la Chute d’Adam tout a été corrompu » : début d’un choral de Luther, ces mots ont été choisis par Greif en référence à Sweelinck, le grand compositeur hollandais de la fin du XVIe siècle, qui avait lui-même écrit des variations sur ce choral.

Ecoutons-en le troisième mouvement, Hapax, « d’une brièveté déconcertante », comme l’écrit Greif. (Ecouter le son)

Audio file

Hapax.

« B » comme Berio

Si, de sa mort, on ne sait rien, ce qu’on sait de sa vie en augmente le mystère. Né en 1950 d’un père venu de Pologne -un futur pianiste qui décida d’un coup de devenir médecin-, Olivier Greif commence son apprentissage de musicien au Conservatoire de Paris de façon tout ce qu’il y a de plus banale.


Au piano, classe du Conservatoire

En 1969, il rencontre à New York le compositeur italien Luciano Berio, alors qu’il a 19 ans (Berio en a alors 44). Cette rencontre est tellement décisive qu’il envoie sa démission au Conservatoire de Paris pour rester pendant un an auprès de Berio qui enseigne alors à la Juillard School. Olivier Greif se souvient :

« Mes cours se déroulaient au Russian Tea Room, à côté du Carnegie Hall. Nous parlions de tout devant un kissel, une purée de groseille, merveilleuse spécialité russe...

De la vie, de la mort, de Dieu, de Mahler naturellement, de la musique italienne, de Cathy Berberian, des femmes, du sexe... »

Il propose à Greif d’être son assistant pour la création mondiale de son ouvrage lyrique « Opera » à Santa Fe au Nouveau Mexique.

« Luciano m’avait demandé de l’aider dans sa tâche, s’inspirant en cela de certains ateliers de la Renaissance où il n’était pas rare que maître et élève se partagent la réalisation d’une œuvre.

C’est ainsi que le premier “ Air ” de la partition est en grande partie dû à ma jeune plume. Luciano m’a d’ailleurs fait la surprise de me le dédier. »

A New York, Greif fait aussi la connaissance d’Andy Warhol, Mick Jagger, Leonard Bernstein et Salvador Dali qui deviendra son ami. Revenu à Paris, il mènera une double vie intense, de compositeur et de pianiste, jusqu’à une nouvelle rencontre.


Salvador Dali, derrière Greif (photo DR)

« H » comme Haridas

C’est le nouveau prénom (qui signifie le « serviteur de Dieu ») que lui donne en 1978 le maître indien Sri Chinmoy rencontré à New York.

A partir de 1983, Olivier Haridas cesse d’écrire des œuvres classiques et devient quasiment le représentant de Chinmoy en France. Dans la libraire qu’il tient 40, boulevard Saint Germain à Paris, il vend coussins de méditation, bâtons d’encens et livres consacrés au mysticisme.

« J’étais arrivé à une période de questionnement total, écrira-t-il à Berio plus tard. Questionnement sur le sens de l’acte d’écrire de la musique, sur l’intérêt qu’il y avait à déranger le silence -que je découvrais alors- pour obtenir un résultat moins musical que lui et toujours ... moins silencieux ! »

« R » comme Revenant

« Je suis un revenant, mais pas un mort ! » écrit-il dans cette même lettre à Berio. En 1991, Olivier Greif s’est remis à composer. Des œuvres sombres qui évoquent la guerre, le séjour de son père à Auschwitz, la disparition de beaucoup de ses proches dans les camps.

Il écrit des mélodies sur des poèmes de Paul Bowles, de Paul Celan, collabore avec nombre d’instrumentistes français, comme les pianistes Jean-Français Heisser, Jérôme Ducros, Jean-François Zygel, le violoniste Renaud Capuçon, les violoncellistes Christoph Henkel et Henri Demarquette.

« S » comme Souvenir d’Henri Demarquette


Henri Marquette (Anton Solomoukha).

« Quand je l’ai connu, en 1996, il ne s’appelait plus Haridas. Nous parlions beaucoup. Il avait un savoir encyclopédique sur tous les compositeurs, les peintres, les écrivains.

Un jour, il m’a annoncé qu’il avait écrit un concerto à mon intention. “ Pour une fois, j’ai écrit une oeuvre moins sombre que d’habitude ”, m’a-t-il dit. Il m’a remis la partition, à la Closerie des Lilas, sur la table d’Hemingway. C’est un des plus beaux moments de ma vie. “

‘ Sa musique n’appartient à aucun courant. C’est du Greif, c’est tout. Elle s’adresse directement à l’homme, parle de grands thèmes comme l’angoisse, l’amour, la mort.

Le public s’y reconnaît complètement aujourd’hui. Après les concerts où j’ai joué une de ses pièces, des gens viennent me voir : Le contemporain nous faisait peur, me disent-ils, mais en fin de compte, c’est ce que nous avons préféré !’ ”

“I” comme Ivresse

Sans doute le public est-il saisi par ce qu’Olivier Greif appelait de ses vœux :

“ Je veux amener l’auditeur à cette espèce d’ivresse qui s’empare de moi au moment de créer : ivresse où les situations, les époques et les lieux divers se superposent, s’imbriquent, tourbillonnent et finissent par fusionner en un instant projeté dans l’éternité. ”

Sonate n°3 pour piano et violoncelle (Beethoven), Sonate de Requiem (Olivier Grief), Sonate pour violoncelle et piano (Franck) - Piano Giovanni Belluci - Paris, le 6 mai, 20 heures - concert au Théâtre des Champs Elysées.
Concerto pour violoncelle Par la chute d’Adam - Olivier Greif - Orchestre National de France dirigé par Jean-Claude Casadesus - Sonate de Requiem - Piano Giovanni Bellucci - disque Accord/Universal.
Manifestations du dixième anniversaire de la mort d’Olivier Greif.

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  • Etoile polaire
    Etoile polaire
    Bipolaire
    • Posté à 20h02 le 04/05/2010
    • Internaute 57421
      Bipolaire

    Une très belle découverte, grâce à vous Nathalie...
    Je ne doute pas qu’on en reparlera dans les années à venir.
    Un bagage inouï.
    L’ivresse, quel beau mot... que cherchons-nous d’autre dans la musique... ?
    Merci.

  • Carl M.
    Carl M.
    http://l-ecercle.org
    • Posté à 20h04 le 04/05/2010
    • Internaute 110536
      http://l-ecercle.org

    Pourquoi briser un si beau silence ?

  • Rémy Peter
    • Posté à 21h06 le 04/05/2010
    • Internaute 22201

    Merci, ça m’a donné envie d’en entendre plus de ce compositeur

  • kri
    kri
    citoyen
    • Posté à 22h04 le 04/05/2010
    • Internaute 54475
      citoyen

    Il est à noter que Sri Chinmoy a aussi été le « guru » de Carlos Santana et de John Mc Laughin. Il s’est éteint de ce monde en octobre 2007. L’une des plus belles compositions de « Haridas » à son sujet se nomme « Supreme ».

  • A déménagé le 21-11-2011
    • Posté à 11h39 le 05/05/2010
    • Internaute 73102
      non connue

    Sympa ; pas génial mais sympa.

  • Shezang
    Shezang
    virtuellement réel
    • Posté à 11h54 le 06/05/2010
    • Internaute 89794
      virtuellement réel

    Assez bon article, j’aimerais préciser tout de même qu’Olivier Greif n’a pas vraiment commencé son apprentissage « de façon tout ce qu’il y a de plus banale », il était en fait un petit génie entré très jeune au CNSM et couronné à 17 ans alors que ses condisciples étaient dix ans plus âgés et il avait commencé à composer à quatre-cinq ans...

    Il y a un demi-esprit ci-dessous qui dit « pas génial mais sympa » : C’est tout à fait le contraire : génial mais pas « sympa ». La musique d’Olivier est tout sauf facile, souvent violente, âpre, et à coté de lui, Dmitri Chostakovitch pourrait presque passer pour un joyeux drille.

    Quant à Chinmoy, il faut préciser qu’il a « viré » Olivier comme un malpropre après l’avoir bien exploité, et je soupçonne que la désillusion causée par ce pseudo-gourou soit pour quelque chose dans sa mort prématurée et inexpliquée (opinion très personnelle) .

  • palmer
    palmer
    passant
    • Posté à 11h29 le 08/05/2010
    • Internaute 51482
      passant

    à Nathalie KRAFFT

    retour sur votre article du 22.10.2009 : et si EL SISTEMA inspirait la France ?

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