Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Michel Blanc est Sénèque, vautré dans le stupre et l'orgasme

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 03/06/2010 à 16h08

Composé par Eric Tanguy à l’intention de Michel Blanc, le Concerto pour récitant et orchestre « Sénèque » vient d’être enregistré par l’Orchestre National de France dirigé par Alain Altinoglu, avec, bien sûr, l’acteur transformé en soliste.

Pascal Riché, le directeur de la rédaction de Rue89, pointe son nez dans la salle où je travaille et voit une vidéo de Michel Blanc sur l’écran de mon ordinateur. « Michel Blanc, j’adore cet acteur ! » dit-il. Silence. « Mais qu’est-ce que tu fais sur lui ? »

Comment et pourquoi le comique des « Bronzés », le compagnon de route du Splendid, le metteur en scène de « Marche à l’Ombre » et de « Grosse fatigue », l’acteur de « Monsieur Hire » et de « Tenue de soirée » se retrouve dans « Drôles de gammes », dédié à la musique dite classique ?

L’acteur, un musicien d’une catégorie particulière


Michel Blanc et Eric Tanguy. Photo DR

Eh bien, cher Pascal Riché, depuis que le compositeur Eric Tanguy a écrit pour lui « Sénèque, dernier Jour », un « Concerto pour récitant et orchestre », Michel Blanc est devenu un musicien classique d’une catégorie particulière.

Une première absolue dans le genre : depuis toujours, les concertos sont écrits pour des solistes instrumentistes, qu’ils soient pianistes, violonistes, violoncellistes, flûtistes, trompettistes, hautboïstes, et j’en oublie forcément.

« “ Sénèque ” est né d’une envie réciproque entre Eric Tanguy et moi. J’aime être récitant dans des oeuvres comme “ l’Histoire du Soldat ” de Stravinsky, mais je rêvais d’être mêlé plus intimement à l’orchestre. Ce qui s’apparentait en fait à un concerto pour récitant. L’idée a mariné jusqu’au jour où Eric m’a fait lire un texte... » (voir la vidéo)


Aujourd’hui, à 42 ans, Eric Tanguy a composé une centaine d’oeuvres, dont beaucoup écrites pour orchestre. Au fil du temps, l’élève d’Horatiu Radulescu, d’Ivo Malec et de Gérard Grisey a tracé son propre sillon, explosant les frontières entre les écoles de la création musicale, franchissant les courants sans craindre d’être à contre.

Une musique traversée d’éclairs spectaculaires

Pour preuve, sur la page de garde de la partition de « Sénèque », un sous-titre : « Hommage à Arthur Honegger », ce compositeur hors catégorie, suisse et français d’adoption, et qui a écrit la merveille de « Jeanne au bûcher ». N’empêche : Tanguy fait du Tanguy, tout simplement : une musique pleine, éclatante, empreinte de lyrisme et traversée d’éclairs spectaculaires.


Eric Tanguy dessiné par Gérard Fromanger

Et il n’a pas honte d’exploiter son génie d’orchestrateur-né que Rostropovitch avait flairé dès qu’il a en entendu quelques mesures. Le violoncelliste créera son « Deuxième concerto pour violoncelle » à Reims, avant de le reprendre au Carnegie Hall de New York.

Curieux de tout, Tanguy est proche de peintres comme Gérard Fromanger ou Yan Pei-Ming, il fréquente des écrivains comme Michel Onfray ou Philippe Le Guillou, des acteurs comme Dominique Lavanant, Smaïn, Didier Sandre ou Michel Blanc. Michel Blanc, un ami depuis dix ans qu’il a initié à la musique d’aujourd’hui.

Chef d’orchestre, un rêve

Car à la musique classique, Michel Blanc s’était initié tout seul. Enfant, rien ne lui plaisait plus que certains génériques d’émission de radio, genre « l’Amour des Trois Oranges » de Prokofiev.

Sa tante, qui travaillait chez Thomson, rapporte un jour à la maison un pick-up stéréo. Sur l’un des deux disques achetés pour tester l’appareil, il y a le Concerto pour piano n°9 « Jeunehomme » de Mozart.

La ferveur qui le saisit alors ne l’a plus quitté depuis : il apprend le piano, la direction d’orchestre (il rêverait de jouer le rôle, un jour, dans un film) et il passe du côté de la barrière en devenant le soliste de « Sénèque », dont il incarne superbement les ambivalences.

« Xavier Couture, qui a écrit le texte, voulait montrer le mélange malsain, au plus haut niveau de l’Etat, entre un conseiller des “princes” et l’argent. Sénèque incarne cette double figure : d’une part, c’est un précepteur, de l’autre, un homme de pouvoir corrompu qui se vautre dans le stupre et l’orgasme. Décevant mais cette vision de la magouille est terriblement moderne. » (Voir la vidéo)


Sénèque, le philosophe né à Cordoue l’an 4 avant J.-C., l’auteur de « De la brièveté de la vie », « De la colère », des superbes « Lettres à Lucillus », était aussi le précepteur de Néron et l’un des hommes les plus riches de Rome. Et certainement un assassin, en tout cas celui d’Agrippine (la mère de Néron).

Dans un récit d’un seul souffle et superbement architecturé, Xavier Couture a imaginé le dernier jour de Sénèque, alors que Néron lui a donné l’ordre de se tuer.

« Je ne veux pas mourir comme ça, de ma main, moi qui aime tellement la vie ». Le texte commence par le refus de la mort. Puis Sénèque se souvient de tout ce qu’il a aimé, le parfum des herbes coupées, les femmes, la luxure, le vin, l’amitié. Toutes ces choses qu’un jour ou l’autre chacun doit quitter, même si on n’a pas incendié Rome... » (Voir la vidéo)

Après avoir créé « Sénèque » en 2004 à Rennes avec l’Orchestre de Bretagne dirigé par François Xavier Roth, Michel Blanc l’a rejoué plusieurs fois avec le même orchestre et le même chef, avant de le reprendre avec un autre orchestre, celui de Pau dirigé par Fayçal Karoui. Il est question d’une reprise à Nice la saison prochaine.

Entretemps, « Sénèque » a été enregistré avec l’Orchestre National de France dirigé par Alain Altinoglu. Mais Michel Blanc ne s’est pas encore écouté. Il craint trop de s’entendre, lui, et de ne pas entendre l’œuvre. Il attend que passent les vagues de l’émotion.

« Ce qui me rend le plus fier, c’est d’être à l’origine d’une œuvre musicale. C’est une expérience totalement singulière que je n’avais jamais connue auparavant. La musique, ça passe d’abord par les tripes puis ça va dans une zone du cerveau que je ne sais pas nommer. C’est un uppercut qui apporte un grand moment de bonheur. »

Disque : « Sénèque, dernier jour », d’Eric Tanguy avec Michel Blanc, l’Orchestre National de France dirigé par Alain Altinoglu. + Socrate, d’Eric Satie, avec Jean-Fouchecourt et l’Ensemble Erwartung. 1 CD Virgin Classics

Paris, Radio France, 8 juin : « Invocation », « Mes heures perdues », « Quattro Intermezzi », par Vahan Mardirossian, Maja Bogdanovic, Souren Chahijanian

Paris, Salle Pleyel, 21 juin : « Les mains papillons » par le chœur de l’Orchestre de Paris et le chœur d’enfants de l’école élémentaire Alesia (création)

Auvers-sur-Oise, 24 juin : « Hommage à Henri Dutilleux », pièce pour piano par François Dhumont (création)

Reims, 1er juillet : « Evocations » pour violoncelle et piano par Anne Gastinel et Claire Désert (création)

Paris, Festival Harmonies d’Automne, du 16 au 20 septembre : « Invocation », « Sonate pour violon et violoncelle », « Sonata breve », « Further »,« Passacaille », « Cinq préludes », « Les roses de Saadi », par Natalia Gutmann, Eléna Filonova, Amanda Favier, Magalie Mosnier, Livia Stanèse

  • 10362 visites
  • 4 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • in girum
    • Posté à 16h40 le 03/06/2010
    • Internaute 8170

    la stupre, d’accord, mais où est passée la luxure ?

  • tiloo87
    • Posté à 16h43 le 03/06/2010
    • Internaute 48763

    Article qui éveille ma curiosité, mais j’aurais aimé un avis critique, ou au moins une évocation du contenu.
    A quoi celà ressemble ?
    N’y a t’il pas d’autres dates que celle, éventuelle, de Nice la saison prochaine ?

  • londomolari
    londomolari
    DOOOOOOOOOOOOOOOMED ! ! ! !
    • Posté à 19h45 le 03/06/2010
    • Internaute 111145
      DOOOOOOOOOOOOOOOMED ! ! ! !

    Pauvre Sénèque... Pour l’avoir étudié, je sais que pas un mot de ce qui est dit sur lui dans cet article ne peut être appuyé par des documents... On cherche à réhabiliter des dictateurs des temps anciens et on enfonce un philosophe par des calomnies parfaitement honteuses. L’histoire est à géométrie variable.

    « Le texte commence par le refus de la mort. »

    Sénèque, le stoïcien, qui a tant écrit sur l’acceptation de la mort, et qui l’a affrontée sans tergiverser... on ne doit pas parler de la même personne.

    « Ensuite le fer lui ouvre les veines des bras. Sénèque, dont le corps affaibli par les années et par l’abstinence laissait trop lentement échapper le sang, se fait aussi couper les veines des jambes et des jarrets. Bientôt, dompté par d’affreuses douleurs, il craignit que ses souffrances n’abattissent le courage de sa femme, et que lui-même, en voyant les tourments qu’elle endurait, ne se laissât aller à quelque faiblesse ; il la pria de passer dans une chambre voisine. Puis, retrouvant jusqu’en ses derniers moments toute son éloquence, il appela des secrétaires et leur dicta un assez long discours. [...] Comme le sang coulait péniblement et que la mort était lente à venir, il pria Statius Annaeus, qu’il avait reconnu par une longue expérience pour un ami sûr et un habile médecin, de lui apporter le poison dont il s’était pourvu depuis longtemps, le même qu’on emploie dans Athènes contre ceux qu’un jugement public a condamnés à mourir. Sénèque prit en vain ce breuvage : ses membres déjà froids et ses vaisseaux rétrécis se refusaient à l’activité du poison. Enfin il entra dans un bain chaud, et répandit de l’eau sur les esclaves qui l’entouraient, en disant : “ J’offre cette libation à Jupiter Libérateur. ” Il se fit ensuite porter dans une étuve, dont la vapeur le suffoqua. Son corps fut brûlé sans aucune pompe ; il l’avait ainsi ordonné par un codicille, lorsque, riche encore et très puissant, il s’occupait déjà de sa fin. »

    Tacite, Annales, XV, 63-64

  • Désinscrit le 15-6
    • Posté à 08h15 le 04/06/2010
    • Internaute 83404
      nc

    J’ai aimé lire dans cet article le témoignage d’un mélange des arts.

    L’acteur Michel Blanc commence par dire qu’il voudrait faire partie de la musique, y contribuer, et non plus comme un simple récitant à part, le compositeur Eric Tanguy est aussi un peintre, il fréquente des écrivains, des acteurs.

    On y discerne le bouillonnement qui est propre à la création, se servir de tout pour s’exprimer.
    En même temps, on voit combien la création artistique reste simple, elle ne s’intellectualise pas inutilement, tout peut être dit avec limpidité et reste compréhensible par tous.

    S’il existe une suite à cet article, ou un lien vers un extrait de cette musique, je serais curieuse de pouvoir lire ou écouter.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.