Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

A Prades, même les pierres parlent de Pablo Casals

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 13/08/2010 à 12h52

La petite ville de Prades, au pied du mont Canigou dans les Pyrénées orientales, abrite depuis 1950 le Festival Pablo Casals, qui se termine le 13 août. Là où le plus grand violoncelliste du monde s’était réfugié quand Franco a pris le pouvoir. Prades a fêté ces soixante ans de souvenirs dans l’émotion.


Pablo Casals (DR).

Seul Bach avait pu faire sortir Pablo Casals du silence intraitable dont il avait assourdi le monde en s’arrêtant de jouer après la Seconde Guerre mondiale. Il était alors un violoncelliste renommé, un chef d’orchestre et un compositeur fameux, le membre du mythique trio Cortot-Casals-Thibaud.

Mais la seule arme qu’il avait contre son ennemi, Franco, le dictateur espagnol, et contre tous les pays qui maintenaient des liens avec l’Espagne, était de se taire.

Pas d’anniversaire Bach sans Casals

Depuis la victoire des forces nationalistes espagnoles en 1939, Pablo Casals avait choisi de vivre dans les Pyrénées, à Prades. C’est là où il se sentait le plus proche de ses frères catalans, dont plus de 800 000 réfugiés avaient traversé la frontière et se retrouvaient parqués dans les camps de Rivesalts, d’Argelès et du Boulou.

1950, l’anniversaire du bicentenaire de la mort de Jean-Sébastien Bach. Comment serait-il commémoré sans Pablo Casals, l’homme qui a sorti de l’oubli ces chefs d’œuvre du compositeur et qui joue les « Suites pour violoncelle » comme nul autre ? (Voir la vidéo)

Pour le violoniste américain Alexander Schneider qui organise cet anniversaire aux Etats-Unis, il n’en est pas question. Mais Casals refuse obstinément de quitter Prades... Voici comment il raconte cet épisode :

« Alexander Schneider m’écrivit qu’il venait à Prades, décidé à me convaincre de jouer dans son pays. Voyant que mon refus était définitif, il hasarda : “Vous ne pouvez condamner votre art au silence. Puisque vous ne voulez pas quitter Prades, permettriez-vous que nous venions ici, un groupe de musiciens et que nous donnions des concerts avec vous ?

L’année prochaine, précisément, on commémorera le deuxième centenaire de la mort de J.-S. Bach et l’occasion serait là tout indiquée”. Je réfléchis un moment et je vis que ce qu’on me proposait était compatible avec mon attitude. J’acceptai donc [...]. »

La rude beauté des pierres


Casals et le pianiste Rudolf Serkin à l’Abbaye Saint-Michel de Cuxa (DR).

Sur les affiches des toutes premières éditions du Festival, figurent les noms des violonistes Joseph Szigeti, Isaac Stern, Alexander Schneider, des pianistes Yvonne Lefébure, Mieczyslaw Horszowski, Rudolf Serkin, Eugène Istomin, Clara Haskil, Myra Hess, de l’altiste William Primrose, de l’organiste Marcel Dupré...

Dès le premier concert, le vendredi 2 juin 1950, la petite ville perchée dans les Pyrénées devient le rendez-vous des plus grands musiciens de la planète.

Ils y ont découvert des édifices d’une rude beauté, et dont les pierres, comme celles de l’Abbaye de Saint-Michel de Cuxa, racontent aujourd’hui leur histoire.

Une découverte qui scelle un destin

Pablo Casals a alors 73 ans et cinquante ans de carrière derrière lui. Un père professeur de musique et organiste, une mère qui se bat pour donner à son fils les moyens de son talent : le petit Pablo, né à Vendrell, près de Barcelone, en 1876, apprend la musique à toute allure, tombe amoureux du violoncelle qu’il découvre à 11 ans.

A 12 ans, il fait une autre découverte qui scellera son destin : les « Six Suites pour violoncelle » de Jean-Sébastien Bach, considérées à l’époque comme de simples exercices et jamais jouées en concert.

Dès lors, chaque jour de sa vie, Pablo Casals commencera sa journée en jouant au piano deux préludes et deux fugues du « Clavier bien tempéré », (« Ma douche du matin », dira-t-il) et une des six suites pour violoncelle : le lundi la première, le mardi la deuxième, jusqu’au samedi la sixième, répétée le dimanche.

Un dernier festival à 90 ans

Cette obstination à respecter la règle qu’il s’est lui-même imposée, il s’en servira aussi pour garder le silence après la guerre, manifestation de sa fureur devant la passivité des démocraties occidentales envers l’Espagne franquiste.

Il rompt le silence en 1950 mais il ne quitte pas Prades pour autant où il aura vécu trente ans avant de partir à Porto Rico, le pays de sa femme Martha. Le dernier festival auqueul il a participé aura lieu en 1966. Il avait 90 ans.

Quatorze concerts pour la première édition en 1950, une quarantaine cette année. Le Festival, dirigé par le clarinettiste Michel Lethiec, organise aussi une académie de haut niveau et un concours de composition qui a lieu tous les deux ans. La musique d’aujourd’hui y a toute sa place. C’est le musicien polonais Krzysztof Penderecki qui, cette année, en était l’invité.

Aucune outrance marchande


Pablo Casals dans les rues de Prades (DR).

A Prades, aucune outrance marchande du genre de Salzbourg avec les chocolats ou les mugs Mozart. L’esprit du maître est toujours là, là, mais les souvenirs sont discrets, comme respectueux.

La commémoration du 60e anniversaire l’était aussi, qui s’organisa autour d’une rétrospective des moments forts de son histoire : le dernier concert de Casals à Prades en 1966, Paris au temps de Casals, un programme Beethoven donné en 1970, etc.

Le programme du premier concert du festival, celui du vendredi 2 juin 1950 dédié à Bach, a notamment été intégralement donné.

Un chant d’oiseaux pour toujours

Dans le rôle de Casals jouant la « Suite n°1 pour violoncelle », Ivan Monighetti. Dans celui d’Yvonne Lefébure interprétant le « Concerto pour piano n°1 en ré mineur », Jeremy Menuhin.

En guise de « farce », les « Concertos brandebourgeois » n°2 et n°3, où se sont bousculés, aujourd’hui comme hier, les meilleurs des chambristes. C’était un pari, ce fut une réussite.

Le concert de clôture aura réuni 60 violoncellistes. Il en faut certainement autant pour dire l’immensité de l’homme et musicien Pau Casals, de son nom catalan, qui se retrouve tout entier dans le « Chant des oiseaux », un chant populaire catalan qu’il avait retranscrit et harmonisé. (Voir la vidéo)


Festival Pablo Casals de Prades 33, rue de l’Hospice, Prades - jusqu’au 13 août - Rens. : 04-68-96-33-07 ou par mail.

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  • Le Paysan du Danube
    Le Paysan du Danube
    Chercheur de sens et de petits (...)
    • Posté à 13h25 le 13/08/2010
    • Expert 119317
      Chercheur de sens et de petits (...)

    Un chant d’oiseaux pour toujours.

    Puisse résonner, éternellement ce chant, et nous faire redécouvrir la simplicité des choses dans leurs complexités.
    Cela fait partie de ces moments, à mes oreilles, plaisants, qui me font croire en chaque instant à la beauté du monde.
    Merci.

  • jabier
    jabier
    consultant dans les Landes
    • Posté à 14h38 le 13/08/2010
    • Internaute 31087
      consultant dans les Landes

    Pablo Casals à Prades au pied du Canigou
    Rostropovitch à Berlin au pied du mur
    Où vas se nicher la poèsie ?

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 répond à jabier
      Bonne
      • Posté à 22h19 le 15/08/2010
      • Internaute 30028
        Bonne

      Mais là ou elle se sent le mieux ,pardi ...

      • jabier
        jabier répond à zénon denon 84
        consultant dans les Landes
        • Posté à 23h22 le 15/08/2010
        • Internaute 31087
          consultant dans les Landes

        Mais oui ! C’est évident. Mais quand même au pied du Canigou dans les vielles rues de Prades toujours au frais car le soleil là, on ne le cherche pas. On le fuit tellement il vous tanne. Ça a de la gueule !

  • zénon denon 84
    • Posté à 15h51 le 13/08/2010
    • Internaute 30028
      Bonne

    Somptueuse plongée dans les archives
    sonores ,de la radio de l’époque ,
    sans doute ...Avec en plus cette prise de vue
    de dos de l’instrumentiste ,tout à fait juste
    et bien venue .Belle rigueur en noir et blanc .

    Un évident moment de grace .

    Merci .

  • 14240
    14240
    retraité
    • Posté à 15h51 le 13/08/2010
    • Internaute 95774
      retraité

    Casals-Long-Cortot....quel TRIO... ! ...la musique descendue du ciel.. !

  • Jean gabin
    Jean gabin
    anarchiste d`appartement
    • Posté à 16h43 le 13/08/2010
    • Internaute 109903
      anarchiste d`appartement

    Etonnant que vous évoquiez ce festival , d`habitude les médias ne s`interessent qu`a ceux qui se déroulent sur la Cote d`Azur, ceçi dit le coté intimiste de ce rendez vous musical est tout autant attrayant , a noter que la ville de Prades acceuille également chaque année l`université des pays catalans, les deux événements étant liés car Pau Casals était aussi un catalaniste !

    • jabier
      jabier répond à Jean gabin
      consultant dans les Landes
      • Posté à 17h17 le 13/08/2010
      • Internaute 31087
        consultant dans les Landes

      Mais il avait de la Tet en descendant du Puy...morens

  • Elias
    • Posté à 21h41 le 14/08/2010
    • Internaute 9028

    Merci pour cet article. Un peu de vraie culture de temps en temps ne fait pas de mal. Beau Festival. et très beau lieu.

  • metals_98
    metals_98
    écouter-voir-dire-transmettre
    • Posté à 10h20 le 15/08/2010
    • Internaute 122778
      écouter-voir-dire-transmettre

    bel article sur un artiste inoubliable tant par la magie de ses interprétations que son regard sur le monde
    merci
    m

  • pipistrell69
    pipistrell69
    droit, cello...
    • Posté à 09h23 le 16/08/2010
    • Internaute 105332
      droit, cello...

    Très joli article, merci.
    Cela donne envie de s’interroger sur l’influence qu’on put avoir certain grand musicien sur la diplomatie et inversement...
    Mais après avoir réécouté les suites de Bach bien évidemment !

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