Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Pina Bausch fait encore danser... des ados débutants

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 13/10/2010 à 16h53


Une scène du film « Les Rêves dansants ».

Aujourd’hui sur les écrans, « Les Rêves dansants », sous-titré « Sur les pas de Pina Bausch », est le fruit du tournage pendant un an des répétitions de « Kontakthof », un spectacle de la chorégraphe allemande Pina Bausch. Sur scène, une quarantaine d’adolescents qui n’avaient jamais dansé jusqu’alors...

Mais est-ce de la danse ? Cette question se pose chaque fois que l’on assiste à un « ballet » de Pina Bausch, tant ce que l’on voit est éloigné des codes chorégraphiques, qu’ils soient académiques ou d’avant-garde. Comme si elle était revenue à la source originelle de la danse.

« J’ai voulu inventer un langage pour ce qui ne pourrait pas être exprimé d’une autre manière. »

Et elle l’a fait.

46 ados qui rêvent en dansant

Mis en scène par Anne Linsen et Rainer Hoffmann, « Les Rêves dansants » racontent l’histoire de quarante-six adolescents venus d’une douzaine d’écoles de Wuppertal, en Allemagne, qui ont travaillé pendant près d’un an, à raison d’une ou deux fois par semaine, sur « Kontakthof ».

Le film montre les répétitions avec Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet, deux anciennes danseuses de la compagnie de Pina Bausch, jusqu’à la première représentation publique qui eut lieu en novembre 2008 au Tanztheater de Wuppertal, le théâtre que Pina Bausch a dirigé depuis son ouverture en 1973.

Mais plus qu’un simple aperçu du travail, c’est toute l’évolution des adolescents qui est retracée, depuis la maladresse des premiers gestes jusqu’à l’aboutissement final. (Voir la vidéo)

Pina Bausch venait régulièrement assister aux répétitions pour rectifier un geste, une allure, prodiguer ses encouragements. Les images où elle est présente sont d’autant plus précieuses qu’un an plus tard, en juin 2009, elle sera emportée par un cancer foudroyant.

S’entremêlent à ces séances les voix de certains adolescents qui racontent leur propre histoire, récits qui naissent du choc provoqué chez eux par ce travail inédit opéré sur leur corps.


Tanztraume_c_Ursula_Kaufmann_highres_2130_0.JPG

Il y a ainsi comme une mise en abyme entre le sujet même du spectacle, Kontakthof étant un lieu où l’on se rencontre pour lier des contacts, et les adolescents pour qui ce spectacle est effectivement un lieu où ils se dévoilent.

Une histoire à répétitions

En 1978, Pina Bausch crée le spectacle avec les danseurs de sa compagnie. Vingt ans plus tard, elle le reprend avec des amateurs de plus de 65 ans (« Kontakthof avec dames et messieurs de plus de 65 ans »).

Dix ans plus tard, c’est au tour des adolescents d’investir « Kontakthof », avec les mêmes costumes, la même chorégraphie, le même décor qu’il y a trente ans.

D’une grande sobriété mais nullement monotone ni « grisâtre », le film est avant tout un témoignage bouleversant sur l’accaparement par des amateurs d’un langage absolument nouveau pour eux.

De cet accaparement naîtront des flots d’émotions qui traversent autant ces jeunes danseurs que le spectateur dans la salle. La présence de Pina Bausch n’y étant pas pour rien.

De Fellini à Almodovar en passant par Wenders

La petite fille qui jouait sous les tables du café que tenaient ses parents à Solingen où elle est née en 1940, l’adolescente formée en Allemagne puis à la Juillard School à New York, la danseuse engagée au New American Ballet et au Metropolitan Opera de New York, la chorégraphe directrice d’un « théâtre de danse » à Wuppertal... Ce parcours singulier, on le devine à chacun de ses mots, de ses conseils, de ses inflexions, de son autorité.

Les cinéastes ont aimé Pina Bausch : elle a joué dans « E nave va » de Fellini, dans « Parle avec elle » d’Almodovar. Sans doute parce que, comme eux, il lui a fallu inventer un langage. Wim Wenders, dont « Pina », le film qu’il lui a consacré, va sortir courant 2011, lui a rendu hommage en ces termes le jour de son enterrement :

« Elle a développé une phénomélogie unique de gestes, une vision du monde, une explication ou une interprétation de notre humanité complètement nouvelle et jusqu’alors inexplorée. »

C’est cela que nous montrent « Les Rêves dansants. »

► Les Rêves dansants. Sur les pas de Pina Bausch au cinéma le 13 octobre − Allemagne, 2010 − 1h29.

Kontakthof spectacle de danse − les 15, 16 et 17 octobre au centre culturel Odyssud de Blagnac (Toulouse) − les 21 et 22 octobre au Parvis (Tarbes).

  • 23686 visites
  • 9 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • I.P
    I.P
    Flat4
    • Posté à 17h07 le 13/10/2010
    • Internaute 25391
      Flat4

    Tiens, pour une fois les gens sur scène ressemblent à des êtres humains et pas à des squelettes.

  • Emgann
    Emgann
    présent
    • Posté à 17h50 le 13/10/2010
    • Internaute 26239
      présent

    Un plaisir de revoir Pina Bausch dont je n’ai pas pu voir le travail sur scène mais seulement dans les médias. Une très grande dame au service de la danse vivante.

  • sitoihien
    • Posté à 19h41 le 13/10/2010
    • Internaute 21237

    C’est plus encourageant, stimulant, entrainant, de voir des jeunes danser que de les voir manifester pour la retraite a 60 ans

    Lien

  • zodk
    zodk
    (étudiante)
    • Posté à 22h56 le 13/10/2010
    • Internaute 83032
      (étudiante)

    Le documentaire n’a pas l’air de sortir au cinéma en Espagne où je vis, c’est bien dommage. Si quelqu’un entend parler d’une possible diffusion espagnole tenez-moi au courant por favor !

  • Jerome_B
    • Posté à 09h12 le 14/10/2010
    • Expert 81512

    La mairie de Paris va censurer le film ? Les associations vont lancer une action pour pédophilie ? Non mais vous vous rendez compte ? Des ados qui dansent ..... oulàlàlà, est-ce moralement acceptable ?

    • Lictor
      Lictor répond à Jerome_B
      informaticien
      • Posté à 10h41 le 14/10/2010
      • Internaute 68450
        informaticien

      Pour Pina Bausch, ça va, c’est plutôt très sage comme danse au niveau sexuel...

      Par contre, je me demande si on va interdire Dave St-Clair aux mineurs au Théâtre de la Ville... Même chose pour le Bûto, ces gens dansent parfois nus tout de même, va-t’on interdire Sankai Juku la prochaine fois qu’il passera en France ?

  • Flammes-and-co
    Flammes-and-co
    étudiant
    • Posté à 11h18 le 14/10/2010
    • Internaute 129042
      étudiant

    Bien souligné dans l’article l’aspect extrêmement cinématographique de Pina Bausch. A ce titre, la scène d’ouverture de Parle avec elle est tout simplement sublime.
    J’ai hâte de voir les Rêves Dansants, je pense que certaines scènes doivent être magnifiques.

    Sinon, vivement High School Musical Xtreme Xperience dans le même style !

  • boboétie
    • Posté à 11h23 le 14/10/2010
    • Internaute 2816

    (sur la 1re photo) : des aisselles aux nougats, les phéromones à tout-va pour les unes, les costards-cravates-richelieus pour les autres... quelle incongruité ! (la danse, chez les ex-primitifs, est bien hypocrite)

  • perfideso
    perfideso
    émergente
    • Posté à 11h25 le 14/10/2010
    • Internaute 128985
      émergente

    magnifique,
    j’irai

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.