Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Pour l'honneur de Szpilman, le pianiste accusé d'être collabo

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 07/11/2010 à 12h11

Il aura suffi du livre d’une journaliste polonaise, Agata Tuszynska, relatant la biographie d’une chanteuse polonaise inconnue, Wiera Gran, d’un éditeur peu scrupuleux et de journalistes qui ne l’ont pas plus été pour que soit sali l’honneur d’un homme : le pianiste Wladyslaw Szpilman, héros du film de Roman Polanski. Dans cet ouvrage, il est accusé d’avoir été un agent de la Gestapo alors qu’il était enfermé dans le ghetto de Varsovie.

Les faits : Agata Tuszynska publie en Pologne un livre racontant la vie de Wiera Gran, une chanteuse de cabaret connue avant la guerre. Dans cet ouvrage, Agata Tuszynska reprend certaines notes où Gran accuse Szpilman d’avoir été un agent de la Gestapo et d’avoir cherché à la tuer.

Sur la foi de ces seules allégations, l’éditeur a fait la pub du livre en titrant « l’autre face de l’histoire de Wladyslaw Szpilman ». Quant aux journaux en Europe qui ont relaté l’affaire, qui fait scandale en Pologne, ils ont repris eux-mêmes l’accusation, en la « tempérant » par du conditionnel ou des points d’interrogation. (Voir la bande-annonce du film « Le Pianiste », Palme d’or à Cannes en 2002)

Un témoignage jamais critiqué par les survivants du ghetto

Et pourtant, il n’y a pas le moindre début de début de preuve de la culpabilité de Szpilman. Et pas beaucoup de monde à interroger : Szpilman est mort en 2000, Wiera Gran en 2007.

Au départ, il y a le livre autobiographique de Szpilman, pianiste à la radio polonaise, enfermé pendant six ans dans le ghetto de Varsovie. Publié juste après la guerre, son livre sera interdit par le régime communiste, puis publié à nouveau en 2000.

Dans cet ouvrage, il raconte par le menu le quotidien de cette claustration, les pratiques abusives de la police juive, le comportement de certains de ses « frères » qui cherchent à profiter de la situation de moins bien lotis qu’eux, les trahisons de certains juifs qui collaborent avec les Allemands.

Il raconte aussi comment il s’en est évadé, et sa vie, traquée comme celle d’un animal, dans une Varsovie en ruines sous la coupe des nazis. Il raconte enfin comment un officier allemand, amoureux de musique, lui est venu en aide.

Comme l’a déclaré son fils Andrzej Szpilman au Spiegel, « lors de la publication juste après la guerre, aucun des survivants du ghetto n’a critiqué sa version des événements ».

Wiera Gran a dû quitter Israël

D’une grande tenue littéraire, « Le Pianiste » est un témoignage important pour qui s’intéresse à l’Histoire de la Pologne et de ses relations avec les juifs, ou tout simplement à l’Histoire tout court et à la musique, dont le rôle salvateur est souligné à maintes reprises par Szpilman.

Le ton de l’ouvrage n’est pas sans rappeler celui d’un Aharon Appelfeld racontant son errance en Roumanie en 1942 alors qu’il s’est échappé, enfant, d’un camp de concentration (« Histoire d’une vie », coll. Points).

Roman Polanski ne s’y est pas trompé, qui a choisi de faire de ce récit un film qui, à mon sens, caricature les situations et idéalise les personnages, alors que le livre de Szpilman est tout en nuances.

Wiera Gran et Wladyslaw Szpilman se sont rencontrés dans le ghetto. Il est fort probable que cette chanteuse, que Szpilman caricature dans son livre sous le pseudonyme de « Mrs K. », ce soit elle.

Les faits, toujours : en 1947, Wiera Gran, soupçonnée de collaboration avec les nazis, est entendue par un tribunal dont Szpilman fait partie. Aucune preuve n’est établie contre elle. Wiera Gran émigre en Israël où elle doit de nouveau faire face à de semblables accusations. Elle quittera son pays d’adoption pour la France.

Tout est dit, non ?

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  • nikho
    nikho
    looser
    • Posté à 13h04 le 07/11/2010
    • Internaute 119102
      looser

    Szpilman, dans le film, ne se pose jamais en héros, en sauveur et il tente de s’opposer (au moins au début) à ces notions de « résistance » et de « collaboration ». Il veut juste continuer à vivre ! Polanski a très bien montré cette tentative illusoire de neutralité du pianiste.
    Comme souvent dans l’adaptation d’un livre à l’écran, on perd des détails, des nuances mais pour en gagner d’autres. Une image peut équivaloir à un chapitre, un silence remplace une longue description de sentiment et, de toute façon, quoiqu’on fasse, un film sera toujours différent d’un roman et toujours moins riche de détails narratifs. C’est lié au média car en deux heures de récit, on peut moins mettre de nuances ou d’anecdotes qu’au long de 200 pages.
    Cet article semble s’offusquer qu’on accuse Szpilman de collaboration... Je trouve que l’accusation ne vient pas ternir l’image du pianiste car pour ceux qui ne l’ont pas vécue, il y aura toujours des doutes à propos de cette époque. En quelques lignes, l’auteur de cet article a réussi à innocenter Szpilman et accuser Wiera Gran... Les accusations ne me gênent pas, bien au contraire et tout cela est si vieux que je me fous un peu de savoir qui est coupable. Che Guevara était bien un meurtrier sanguinaire, non ? Ceux qui portent son visage sur un tee shirt ne l’ignorent pas. Ce que je retiens du pianiste, c’est la barbarie, l’impensable devenu réalité, la haine qui se distribue partout, les juifs collabos, les officiers allemands qui retrouvent leur humanité sur le champ de bataille grâce à quelques notes de piano... Cette période était trouble (c’est un euphémisme), surtout à Varsovie, surtout pour les juifs, surtout dans le ghetto... La survie à tout prix n’a rien d’héroïque, de moral ou de beau... Ce que cette chanteuse ou ce pianiste ont fait pendant la guerre (ou ce qu’ils n’ont pas fait : Szpilman montre bien qu’il a peur de la résistance) pour survivre ou juste améliorer l’ordinaire devrait enfin être placé sous prescription. Les deux ont peut être eu une attitude de collabo ou juste elle ou juste lui... Ce sont 2 juifs qui ont survécu à la barbarie du ghetto de varsovie, la faim, les exécutions sommaires, les maladies... Pour moi, les deux sont des héros (très discrets) ! Et ternissons sans relâche les images, il y a déjà bien trop d’idoles !

  • Errance
    Errance
    écouteur d'histoires
    • Posté à 18h38 le 07/11/2010
    • Internaute 114729
      écouteur d'histoires

    Jamais tout n’est dit.

    Mais est-il important d’écouter des voix qui au final ne font que rendre douteux un témoignage important ?

    Si quelqu’un écrit un livre dans lequel des tâches sont révélées sur Primo Levi, faudra-t-il remettre en cause sont témoignage ? Bien sur que non !

    Ce que vous racontez me fait penser à la première partie d’un très beau livre de François Maspero, les abeilles et la guêpe. Toute cette partie sur la fiabilité des témoignages de survivants est passionnant. ça ne remet pas en cause bien au contraire ces témoignages, mais cela met en avant l’indispensable besoin de toujours prendre du recul face à ces témoignages de l’horreur. C’est après tout le travail des historiens de prendre ce recul.

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