Drôles de gammes

La musique classique sans frac ni claque, par Nathalie Krafft.

Brigitte Engerer, le piano en plein corps

Nathalie Krafft
Journaliste
Publié le 02/10/2007 à 12h00



Brigitte Engerer (A. Solomoukha)

En pleine tourmente, alors qu’elle se battait contre une méchante maladie, la pianiste Brigitte Engerer lançait il y a un an le festival Pianoscope à Beauvais. La seconde édition, qui a lieu le prochain week-end, la retrouve souriante et sereine…

Brigitte Engerer, c’est d’abord un appétit de vivre pantagruélique : tout lui donne envie, elle veut goûter à tout. Et à la musique, au-delà des mots. Une boulimie constructive qui l’a conduite, depuis sa plus petite enfance, à jouer sans cesse, sur toutes les scènes du monde, en relevant tous les défis.

Bien avant la perestroïka, à 17 ans, elle part vivre à Moscou. C’est le premier défi : sans savoir parler russe, elle quitte le confort parisien pour suivre au conservatoire les cours d’un grand maître du piano, Stanislav Neuhaus. Elle y restera neuf ans et une partie d’elle-même est devenue russe à jamais, au point qu’il lui arrive encore aujourd’hui de rêver dans cette langue.

Le second défi l’expose en pleine lumière : à 25 ans, elle est remarquée par Herbert von Karajan, qui l’invite à participer aux fêtes du centenaire du plus exigeant orchestre du monde, le Philharmonique de Berlin. Aucun faux-pas ne lui serait pardonné. Elle n’en commet pas.

La cinquantaine lui oppose un troisième défi, non des moindres : un cancer. Pour gagner cette guerre, Brigitte Engerer enrôle la musique, sa bonne fée. Dès le surlendemain de son opération, les couloirs de l’Institut Curie résonnent des accords d’un piano qu’elle a déniché. Tous les jours, son complice et ami le violoncelliste Henri Demarquette l’y rejoint pour travailler à « L’Invitation au voyage » , le disque qu’ils doivent enregistrer ensemble :

« La reine de coeur » , de Francis Poulenc. Extrait de l’album « l’Invitation au voyage » , paru chez Warner en 2007.


Un piano jouet dans la salle de bains

Bien avant, il y a eu à Tunis une petite fille de 3 ans qui jouait des après-midis entiers sur un « piano-jouet » qu’elle traînait dans la salle de bains, sans doute parce qu’elle y découvrait aussi le principe de la réverbération du son… De quoi alerter ses parents, qui lui achètent un vrai piano pour ses quatre ans :

« Polka » , de Chostakovitch. Extrait de l’album « Souvenirs d’enfance » , paru chez Mirare en 2007 et accompagné d’un texte de Yann Queffelec

Et puis c’est le cursus habituel des enfants doués, le conservatoire, les concours, les prix. Jusqu’à cette décision d’aller étudier en Russie, la patrie musicale de l’épanchement. Ce tropisme slave va commander longtemps ses choix : Tchaïkovski, Rachmaninov, Chopin, sont ses compositeurs de chevet.

Aujourd’hui, elle part à l’aventure sur des terres moins fréquentées : elle a fait siennes des oeuvres telles le « Concerto pour piano » de Clara Schumann (la femme de…), « Via Crucis » de Liszt, le « Stabat Mater “ de Dvorak et le ‘ Requiem allemand’ de Brahms dans leur version pour choeur et piano, elle se lance dans la musique contemporaine, elle que les nouveaux langages ont longtemps rebutée.

La dévoreuse de musique

Contrairement à beaucoup de ses pairs qui veulent briller seuls dans l’arène, cette grande pianiste doublée d’une grande professionnelle n’aime rien tant que partager.

Elle a conçu Pianoscope, un long week-end de musique à Beauvais (5, 6 et 7 octobre) à son image de dévoreuse de musique : des concerts du matin au soir, sous toutes les formes (récitals, musique de chambre, quatre mains), entrecoupés de rencontres avec le public (le temps de bavarder en buvant un verre), de master class (car tout cela serait inutile sans transmission) et d’une création au jeune compositeur Vincent Manach (car la musique classique n’est pas un musée).

Elle y a invité ses amis, qui sont les meilleurs interprètes du moment : les pianistes Nicholas Angelich, Boris Berezovsky, Michel Beroff, Anne Queffelec, le jazzman Omar Sosa, l’organiste Jacques Taddei, le violoniste Olivier Charlier, l’altiste Gérard Caussé, le violoncelliste Henri Demarquette.

Et dimanche soir, la fête. ‘ Car il faut se sentir proches pour que la musique creuse le ciel, comme le rêvait Baudelaire.’ Et comme nous dit Brigitte Engerer.

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  • Vê

    Le Passeur de mondes.
    • Posté à 12h13 le 02/10/2007
    • Internaute 12430
      Le Passeur de mondes.

    Merci de m’avoir fait découvrir cette artiste !

    C’est délicieux...

  • vol19
    • Posté à 15h18 le 02/10/2007
    • Internaute 13492

    Une très grande artiste, à découvrir

  • Anonyme

    une artiste formidable et une femme d’exception...

  • Anonyme

    Merci aussi pour cet article et les deux extraits que vous en donnez.
    Si je peux me permettre : il manque juste les références complètes du CD reprises à la fin du texte, et l’indispensable lien vers un magasin en ligne (ce qui peut en outre constituer une source supplémentaire, même si marginale, de revenus pour ce site de grand qualité).

    • Anonyme

      Vous pouvez retrouver le disque « Souvenirs d’enfance » de Brigitte Engerer sur le site des disques Mirare Lien
      Cordialement

  • pikasso02
    • Posté à 16h30 le 02/10/2007
    • Internaute 10134

    (la musique classique n’est pas un musée).
    Cet entre parenthèses de Nathalie Krafft, peut prendre plusieurs sens. Je prendrai le bon à mon sens, celui qui fait de ces rencontres une possibilité de dialogue avec la création, ce qui n’est pas possible dans les musées. Ce qui est dommage ! Car ce serait possible. Car la peinture classique existait autrefois. Elle n’est plus aujourd’hui ! Pourquoi ? Simplement, à mon sens, parce que les critiques de l’art ont décidé que ce mode d’expression était dépassé, usé, donc inutile. Vous voyez où je veux en venir ! Picasso était un peintre classique. Mon blog se veut un lieu de dialogue sur la peinture classique de Picasso mais aussi d’autres anciens dont les historiens ont hélas mal vu les oeuvres. La musique classique peut continuer, et la peinture classique, NON. Je trouve cela regrettable. Bravo à Brigitte Engerer et merci à elle de permettre de parler du mimétisme qui permet au peintre d’entendre ce qu’il voit et ressent.

    Lien

  • Bonobo35
    • Posté à 19h42 le 02/10/2007
    • Internaute 4205

    Quelle photo !
    Quelle grâce !
    Digne d’une peinture de la renaissance !

    • pikasso02
      pikasso02 répond à Bonobo35
      • Posté à 15h51 le 03/10/2007
      • Internaute 10134

      Quelle photo ! OUI
      Quelle grâce ! OUI !
      Digne d’une peinture de la renaissance ! Certes ! Mais la Renaissance serait-elle la référence en matière de peinture ? Hélas, OUI !

  • Anonyme

    Merci pour cet article et cette photo ! J’envie les habitants de Beauvais. J’espère réentendre Brigitte Engerer à Brest.

  • Anonyme

    Merci pour ce très beau sujet et pour m’avoir permis de découvrir une nouvelle façon de lire des articles avec ce contrepoint de musique à entendre. On est devant un véritable objet qui laisse une trace réelle dans le souvenir. Ce qui n’était pas un résultat attendu d’une lecture sur internet.

  • Anonyme

    Nethalie Krafft, qui a tenu le monde de la musique pendant longtemps, nous montre bien là ce qu’elle a toujours été, une bonne journaliste, qui connaît très bien la musique et ses acteurs ! Bravo Nathalie pour ce papier sympa et pour nous faire aussi écouter la dame, qui joue bien !

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