Les échos de l’histoire

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Les enjeux historiques du patrimoine malien

Camille Pollet
Enseignant
Publié le 17/07/2012 à 16h41

Dans un contexte de guerre civile, les islamistes d’Ansar Dine, qui contrôlent désormais le nord du Mali, ont déjà détruit plusieurs mausolées d’imams. Les manuscrits de Tombouctou sont également menacés.

Si de nombreuses voix viennent de rappeler à juste titre l’importance de ce patrimoine, l’histoire qu’il porte, comme si elle était bien connue de tous, est rarement explicitée.

Quelques rappels relatifs à l’Afrique « médiévale » ne seront peut-être pas inutiles à la compréhension des enjeux du patrimoine malien.

L’affirmation de l’islam en Afrique de l’Ouest (VIIIe-XIIe siècle)

Dans les années 640-650, sous les califes Omar et Othman, l’expansion politico-religieuse de l’islam atteint la partie nord du continent. La religion de Mahomet apparaît en Afrique subsaharienne au VIIIe siècle.

Cette influence religieuse de l’Afrique du nord a pour vecteur le commerce transsaharien. Des textes arabes attestent l’existence de voies commerciales caravanières dès le VIIIe siècle. Tenus par les musulmans arabo-berbères, le sud du Sahara et des villes commerciales telles qu’Aoudaghost servent d’interface. L’Afrique subsaharienne importe des étoffes, du sel, des armes, et exporte des esclaves et surtout de l’or. Cet or fait bientôt la richesse de l’empire du Ghana.


Le commerce transsaharien au temps du Mansa Moussa (Atlas catalan, XIVe siècle.)

Les habitants sont partagés entre l’animisme et l’islam. Dans une partie de la capitale ghanéenne, Kumbi Saleh, les imams jouent un important rôle d’encadrement social et religieux.

A la suite des pressions exercées par les musulmans almoravides (XIe siècle) et du déclin des ressources, l’empire du Ghana s’effondra au profit du royaume animiste du Sosso (XIIe siècle). Il faut attendre le XIIIe siècle pour que l’islam devienne une religion officielle dans la région, au sein de l’empire du Mali.

L’islam dans l’empire du Mali et dans l’empire Songhaï (XIIIe-XVIe siècle)

C’est au contact d’un marchand arabe que le chef mandingue Baramendena s’était converti à l’islam au XIe siècle. Après lui, ses successeurs en font de même et persécutent les polythéistes. Si les élites se convertissent, bon nombre des habitants de la région perpétuent toutefois l’animisme, y compris dans la clandestinité.

Au XIVe siècle, en plein apogée de l’empire malien, le roi, appelé le « Mansa », Moussa (1307-1332) fait à La Mecque un pèlerinage particulièrement remarqué.

Le récit d’Al-Umari (XIVe siècle) témoigne de la piété, mais aussi de l’orgueil de Moussa durant cet épisode qui le rend célèbre dans le monde arabe :

« Il accomplit les rites du pèlerinage, il visita le tombeau du prophète. [...] Moussa, durant son séjour au Caire [...] avait la même attitude de piété et de direction, vers Allah. [...] Un témoin m’a raconté : “ Je lui ai suggéré de se rendre au palais pour rencontrer le sultan, mais il a refusé sous le prétexte que son voyage n’était qu’un pèlerinage. J’ai bien compris qu’une telle rencontre lui répugnait parce qu’il lui aurait fallu, face au sultan, baiser le sol, ou encore lui baiser la main. Il fut noble et généreux, faisant largement l’aumône et le bien. ”

Mansa Moussa contribue par ailleurs fortement à l’expansion de l’islam et des sciences au Mali. Il envoie des étudiants se former dans les universités marocaines, fait bâtir des écoles et des bibliothèques.


Tables d’astronomie (manuscrits de Tombouctou)

C’est à cette époque que l’on doit une bonne partie des manuscrits de Tombouctou. Mathématiques, physique, astronomie, botanique, histoire et bien sûr religion sont autant de domaines explorés par les auteurs de ces textes.

Si l’alphabet arabe y est omniprésent, il permet la transcription d’autres langues, jusqu’alors cantonnées dans l’oralité : le peul, le bambara ou encore le songhaï.

Outre leur contenu scientifique, ces manuscrits sont donc aussi porteurs de l’influence du monde arabe, du rayonnement scientifique de Tombouctou, mais aussi de l’étape décisive de l’affirmation de l’écriture dans la société malienne.


La mosquée Djingareyber de Tombouctou - la cour principale (Taguelmoust)

Grâce à l’architecte andalou As-Sahili, Moussa fait aussi bâtir la mosquée Djingareyber, celle-là même dont plusieurs mausolées annexes ont été détruits au cours des derniers jours.

Constituée de terre crue (ou “ banco ”), cette mosquée, depuis près de sept siècles, demande un entretien annuel sous l’égide des imams, ce qui a permis, d’une certaine manière, aux habitants de Tombouctou de s’approprier l’édifice au fil des générations.

Ce rayonnement atteint son apogée sous l’empire Songhaï (XVe-XVIe siècle). La mosquée Djingareyber est alors reconstruite et agrandie dans les années 1570 sous l’égide de l’imam Al-Aqib. La loi islamique est instaurée et de nombreux savants sont parrainés par le roi, ce qui fait de Tombouctou la première université islamique d’Afrique de l’ouest.

Un patrimoine en cours de destruction

Ces dernières semaines, les destructions de mausolées à Tombouctou, et notamment de ceux de la mosquée Djingareyber, sont intervenues après l’appel à l’Unesco du gouvernement malien de Bamako (dans la partie sud du pays).

L’Unesco a répondu favorablement en classant le patrimoine de Tombouctou parmi les sites “ en péril ” le 28 juin dernier.

En entamant ces destructions, les islamistes d’Ansar Dine ont montré au monde entier que Bamako, même avec l’appui des institutions internationales, n’avait plus aucun pouvoir sur le nord du pays.

Pour demander l’arrêt des destructions, la communauté internationale serait désormais contrainte de s’adresser aux islamistes, ce qui impliquerait de reconnaître leur légitimité sur Tombouctou.

Ces destructions ont aussi des motifs religieux : le courant salafiste wahhabite, qui domine au sein d’Ansar Dine, revendique “la pureté des origines” et ne tolère pas que des mausolées d’imams soient adorés. De nombreux manuscrits jugés “ impies ” sont également menacés.

Des enjeux aux multiples facettes

Les enjeux historiques de ce patrimoine sont pourtant multiples. Les bâtiments, souvent porteurs de sources archéologiques, ainsi que les manuscrits, constituent des sources d’information nécessaires au travail des historiens.

Ces documents sont d’autant plus précieux que les historiens africanistes sont confrontés à la maigreur du corpus documentaire. Les constructions traditionnelles en terre crue résistent rarement à l’épreuve du temps. Ces chercheurs sont surtout confrontés à la difficulté d’étudier des civilisations sans écriture.

Ils recourent ainsi à des récits extérieurs (ceux des marchands arabes le plus souvent), mais aussi aux sources orales : il s’agit d’enregistrer des entretiens, de recueillir des récits transmis de génération en génération et de les recouper avec d’autres informations.


L’institut Ahmed Baba (IHERI-AB)

Les manuscrits maliens sont donc aussi rares que précieux. Depuis 1973, avec l’appui de l’Unesco, le centre Ahmed Baba de Tombouctou collecte ces manuscrits. Il en recense aujourd’hui 30 000, et a même entamé un programme de numérisation. Cependant, la majorité des textes demeure dans les familles et, dans le contexte actuel, se trouve soumise à tous les risques.

La mise “ en péril ” de ce patrimoine intervient paradoxalement à un moment où le monde occidental – et notamment la France – s’intéresse de plus en plus à l’histoire de l’Afrique précoloniale : mise à part la polémique suscitée en 2007 par le discours présidentiel de Dakar, les collections du musée du Quai Branly, inauguré en 2006, et l’apparition de l’Afrique “ médiévale ” dans les programmes scolaires en 2010 (10% du programme d’histoire en classe de cinquième ) confirment cette tendance.

Ce patrimoine joue aussi et surtout un rôle de support de mémoire, d’histoire et d’identité pour les Maliens, en quête d’Etat et de développement. Ce sont aussi ces piliers que les islamistes sont sciemment en train de détruire pour imposer leur propre conception de l’islam et leur métarécit.

L’expérience tend à montrer, en outre, que quand la culture est menacée, les outrages à l’encontre des droits humains et des vies ne sont jamais loin.

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  • Anastaze
    Anastaze
    inconsolable absolument
    • Posté à 17h37 le 17/07/2012
    • Internaute 53186
      inconsolable absolument

    Cathédrales de Reims et de Dresdes

    Ces gens sont des sauvages incultes, c’est clair !

    • plumpudding
      plumpudding répond à Anastaze
      Amphibie
      • Posté à 15h18 le 19/07/2012
      • Internaute 99332
        Amphibie

      Anastaze, inculte, commence par savoir écrire Dresde.

  • Zeki
    Zeki
    Curieux de tout
    • Posté à 18h53 le 17/07/2012
    • Internaute 64085
      Curieux de tout

    « Le gouvernement français sait qui soutient les terroristes. Il y a le Qatar par exemple qui envoie soit-disant des aides, des vivres tous les jours sur les aéroports de Gao, Tombouctou etc. ». C’est ce qui s’appelle mettre les pieds dans le plat. Invité de la matinale de RTL, Sadou Diallo, le maire de Gao au Mali a lancé un appel à l’aide à la France.
    ...
    Début juin apparaissait une polémique sur le rôle tenu par l’émirat du Qatar dans cette montée en puissance des groupes islamistes radicaux. Sur la base d’informations de la Direction du renseignement Militaire Français, le Canard Enchainé affirmait que l’émir du Qatar avait livré une aide financière aux mouvements armés qui ont pris le contrôle du Nord du Mali. Parmi ces heureux bénéficiaires, le Mujao qui retient en otage sept diplomates algériens depuis le 5 avril dernier.
    ...
    Début juin apparaissait une polémique sur le rôle tenu par l’émirat du Qatar dans cette montée en puissance des groupes islamistes radicaux. Sur la base d’informations de la Direction du renseignement Militaire Français, le Canard Enchainé affirmait que l’émir du Qatar avait livré une aide financière aux mouvements armés qui ont pris le contrôle du Nord du Mali. Parmi ces heureux bénéficiaires, le Mujao qui retient en otage sept diplomates algériens depuis le 5 avril dernier.
    ...
    « On ne saurait dire que la famille qatarie véhicule une idéologie quelconque en dehors de la protection de ses propres intérêts. Mais comme il lui faut ravir à la famille Séoud son rôle moteur dans le contrôle de l’Islam sunnite à l’échelle mondiale, elle héberge volontiers les imams et prêcheurs de tout poils ( cf Youssef Qardhawi) à condition qu’ils soient plus extrémistes que les oulémas séoudiens de façon à leur rendre des points. Et le Qatar finance partout et généreusement tous les acteurs politico-militaires salafistes (c’est le cas du groupe Ansar Dine), dont la branche la plus enragée des Frères Musulmans, hostiles à la famille Séoud (et bien sûr au chiisme) mais aussi aux régimes “ laïcs ” et nationalistes arabes susceptibles de porter ombrage aux pétromonarchies » résume Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE.
    ... »
    Lien

    Tout l’argent du qatar ne permettra jamais de retrouver des oeuvres réduites en miettes et en cendres...

  • pablico
    pablico
    Co-NOBEL de la Paix
    • Posté à 19h03 le 17/07/2012
    • Internaute 14278
      Co-NOBEL de la Paix

    nous avons fait pareil en Europe...

    les antiques ont détruit deux fois le temple de Jérusalem.
    les chrétiens ont détruit les magnifiques temples antiques,
    les protestants ont détruit de belles statues et peintures catholiques
    les catholiques ont détruits de magnifiques temples protestants.
    les chrétiens ont brulé et détruit de magnifiantes synagogues
    les catholiques ont détruit de très belles mosquées, synagogues en Espagne..et surement ailleurs...dans les Balkans , en Grèce etc.
    .

    etc etc... Et on ne parle pas des millions morts. qui vont avec...

    • tihuatansuyu
      tihuatansuyu répond à pablico
      situation
      • Posté à 12h17 le 18/07/2012
      • 185050
        situation

      et ? donc ?
      Est-ce pour cela qu’il ne faut pas s’alarmer de la destruction de patrimoine actuelle ?

      • pablico
        pablico répond à tihuatansuyu
        Co-NOBEL de la Paix
        • Posté à 13h10 le 18/07/2012
        • Internaute 14278
          Co-NOBEL de la Paix

        oui, mais en le mettant en perspective avec la bêtise humaine.

         
        • Aelfgyva des Brumes
          Aelfgyva des Brumes répond à pablico
          Inconnue dans la tapisserie de (...)
          • Posté à 18h39 le 18/07/2012
          • Internaute 186281
            Inconnue dans la tapisserie de (...)

          Bien entendu, pablico..mais prenez garde ! Vous risquez d’attirer les adeptes du sport consistant à essayer de savoir lesquels dans le monde ont été les plus barbares..Vous qui êtes apparemment souvent sur la Rue, vous avez sûrement du observer le phénomène, sous-catégorie notoire dans l’espèce des discussions qui ne servent à rien ! Alors une fois de moins...c’est pas de refus, héhé :))

        1 autres commentaires
    • Makach
      Makach répond à pablico
      Walou
      • Posté à 01h47 le 19/07/2012
      • Internaute 65727
        Walou

      Et la Révolution française a détruit de magnifiques églises et martelé une somptueuse statuaire catholique...

      (Aïe, non ! Pas taper, pas taper ! C’était juste pour la perspective. :)

      Bon. C’est pas bête de le rappeler, même si ça ne console pas du tout de ce qui se passe à Tombouctou.

  • Aelfgyva des Brumes
    Aelfgyva des Brumes
    Inconnue dans la tapisserie de (...)
    • Posté à 18h45 le 18/07/2012
    • Internaute 186281
      Inconnue dans la tapisserie de (...)

    Merci pour cet article..il devrait être dédicacé spécialement au petit Nicolas et à son acolyte le Claude, car cette chronologie est la preuve flagrante que les Africains sont bel et bien entrés dans l’histoire..Sauf que si ces monuments disparaissent, on risque bien un jour de l’oublier complètement.

    • Nelan
      Nelan répond à Aelfgyva des Brumes
      Nul part
      • Posté à 22h01 le 19/07/2012
      • 177300
        Nul part

      Le « problème » de l’histoire africaine, c’est que bon nombre des peuples qui vivent sur ce continent ont une culture orale.

      Parce que bon, si on sait plein de choses sur les égyptiens, les babyloniens, les grecs, les chinois... C’est que ces peuples ont pratiqué l’écriture et ont donc laissé plein de traces. C’est aussi pourquoi cet endroit était aussi précieux

      Mais sinon ça me rend affreusement triste ces destructions... C’est une perte inestimable pour l’humanité, un trésor de plus détruit à cause du fanatisme, de l’obscurantisme et de la connerie humaine.

      J’espère juste que des gens courageux vont sauver un maximum de manuscrits

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