Ella vu, ella aimé

Chaque mercredi (ou presque), et puis les weekends, aussi, la sortie cinéma à ne pas rater.

« La Maison », de Manuel Poirier, un bijou de cinéma

Publié le 22/08/2007 à 18h40

Bérénice Béjo dans La Maison (Diaphana Distribution).

C’est d’orfèvrerie qu’il serait juste de parler pour dire le dernier film de Manuel Poirier, « La Maison ». Si c’est autour de la pierre d’un bercail que se construit son intrigue, c’est comme un bijou rare qu’il apparaît depuis mercredi aux yeux des spectateurs.

Une de ces pierres simples et transparentes que sont les solitaires. Faut-il aussi convoquer le passé d’ébéniste du réalisateur pour comprendre son amour de la finition, du polissage, du détail infime et qui pourtant fait tout ? Oui, peut-être, puisque c’est bien souvent les empreintes du passé sur le présent que racontent ses films. C’est même toujours du temps qui passe et de celui qui doit advenir qu’il est question, par des touches fines, sensibles, impressionnistes presque.

Depuis ses débuts avec « La Petite Amie d’Antonio » en 1992, Manuel Poirier s’est toujours démarqué des modes et des courants du cinéma français (bobo-parisien-attendu) en en proposant un farouchement indépendant, dans lequel des personnages simples et mélancoliques errent à la recherche d’une hypothétique stabilité, d’un apaisement intérieur où se serait cachée la clé d’un bonheur difficile.

Dans son dernier film, « La Maison », le réalisateur brosse en pointilliste qu’il est le portrait d’un père de trois enfants, en instance de divorce, Malo. De retour d’une soirée à la campagne, ce dernier découvre par hasard, avec son ami Rémi qui l’accompagne, une maison mise en vente aux enchères.

Murs neufs pour renouveau peut-être. Alors l’achat capricieux de la bâtisse devient un enjeu obsessionnel pour les deux comparses, qui aspirent l’un comme l’autre à une fuite en avant. La maison en est un symbole absolu, porte en elle tous leurs espoirs enfouis, en même temps que les luttes intestines, aussi, d’un arrachement à l’enfance pour Cloé et Laura qui, brusquement acculées dans leur statut d’adulte après la mort de leur père endetté, doivent s’en défaire. (Voir la vidéo.)


D’abord hésitante puis tout doucement intense et vraie, une idylle se tisse entre le mélancolique Malo et la belle Cloé, hantés tous deux par un passé qui ne veut pourtant pas passer. Leur histoire saurait-elle contredire le déterminisme malheureux de celles que l’on manque trop souvent ? Les personnages sont ici campés merveilleusement par des acteurs à qui Manuel Poirier – amoureux des plans séquences et du temps réel, celui qui décidément est irremplaçable en ce qu’il laisse place à la justesse des émotions, à l’évolution des sentiments qu’un temps purement fabriqué ne saurait bien traduire – laisse une infinie liberté de jeu. (Voir la vidéo.)


On le sent. On en sourit. Sergi Lopez le fétiche incarne formidablement ce père déchu, perdu, espagnol installé en France, tandis que les deux sœurs Bérénice Béjo et Barbara Schulz excellent l’une et l’autre par leur simplicité. Bruno Salomone, sympathique, naturel, projette de construire sa vie avec Nathalie (Cécile Rébboah), enfin le petit garçon de l’histoire, Oscar, est très joliment joué par le jeune Cédrik Lanoë. (Voir la vidéo.)


Il est ici véritablement question d’un cinéma d’auteur altruiste, intime et instinctif. De ceux, rares, qui aiment profondément les acteurs, qui savent attraper dans un regard, dans une attitude ou dans un geste les sentiments à vif de leurs personnages ; pour qui les petites choses comptent tout autant que les grandes, pour qui la musique est une alliée essentielle – celle de « La Maison », portée par la voix suave et magnifique de la chanteuse canadienne Lhasa et les arrangements subtils de son collaborateur Jean Massicotte, sublime le tout – ; de ceux, enfin, qui savent faire passer le vrai, et l’authentique par le non-dit, la suggestion et les silences : ce qu’on appelle en somme le beau cinéma, cet art de l’image.

C’est d’ailleurs probablement parce qu’il considère son métier comme une chance inouïe et un cadeau de tous les jours que ce déraciné (né au Pérou, élevé en province, et depuis toujours désireux d’imiter « ces cinéastes-là », qui semblaient ressentir les mêmes choses que lui), Manuel Poirier, le fait si bien et avec tant d’humanité. Il a compris, et sait transmettre.

Dans ce huitième voyage émotionnel règnent l’amour et l’espérance, et là-bas, un avenir de promesses et de surprises. Rien n’est jamais figé, arrêté, ou gelé. Tout demeure ouvert... C’est mieux comme ça.

La Maison, de Manuel Poirier - 1h35 - Avec Bérénice Béjo, Sergi Lopez, Barbara Schulz, Bruno Salomone...

  • 4947 visites
  • 10 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Anonyme

    haaaa, je me souviens de Western comme d’un petit bijou ! je vais courir le voir !

    • Ella Marder
      Ella Marder
      Rue89
      • Posté à 17h43 le 23/08/2007
      • Internaute 2307
        Rue89

      oui et dites moi ensuite ce que vous en avez pensé...je suis curieuse de savoir
      a bientot
      e

      • Anonyme répond à Ella Marder

        Je viens de le voir, super pour le sujet, le final, en revanche, est un peu en eau de boudin...

  • Anonyme

    Superbe « critique », - digne louange. Merci Ella, bravo Manu.

    • Ella Marder
      Ella Marder
      Rue89
      • Posté à 17h48 le 23/08/2007
      • Internaute 2307
        Rue89

      Merci mille et mille fois pour ce si gentil commentaire ; c’est agréable...
      A bientôt un de ces mercredis alors
      e

  • Takeshi
    • Posté à 08h40 le 24/08/2007
    • Internaute 10297

    A voir d’urgence...

  • Anonyme

    Vu hier soir en avant première à montpellier.
    Très beau film, simple sur les émotions... profond sur le rythme du temps... silences et sourires.
    Superbe film...

  • Ella Marder
    Ella Marder
    Rue89
    • Posté à 18h29 le 24/08/2007
    • Internaute 2307
      Rue89

    Je suis contente de lire des retours positifs, et très en colère contre cette presse nationale en majorité gratuitement destructrice...
    Courez voir ce film, vraiment.

  • Anonyme

    un tout bon Poirier. après Chemin de traverse ou les femmes et les enfants d’abord, Poirier poursuit sa quête du réel, du moment vrai et juste au cinéma. Pas facile de capturer sur pellicule ces fameux moments, mais pourtant, il y parvient. Je rejoints largement le commentaire de Ella, ce film est effectivement ’’un bijou d’orfèvrerie’’ avec un Sergi Lopez comme toujours épatant. Salomone est également surprenant de justesse !

    Philciné, journaliste ciné radio nationale suisse (Couleur3)...comme quoi les médias n’assassinent pas tous les auteurs dignes d’intérêt comme Manuel Poirier !

  • Anonyme

    C’est rigolo de parler de travail d’orfèvre, le père de Manuel était bijoutier.
    Aimer le cinéma consiste à aller voir des films sans tenir compte des critiques et du buldozer médiamarketing (même combat), ceux qui ont vu le film ne me contredieront pas.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.